« Le Demography Dashboard met en chiffres le basculement démographique de l’Europe » : grand entretien avec Philipp Huemer
À l’occasion du lancement du Demography Dashboard, LesObservateurs.ch s’entretient avec Philipp Huemer, directeur général de l’Institute for Remigration. Ancien rédacteur en chef du média autrichien Heimatkurier et ancien journaliste politique chez AUF1, il dirige aujourd’hui les activités de cet institut établi à Vienne.
Le Demography Dashboard vient de sortir. Ce nouvel outil rend visible, pays par pays, la transformation démographique que les statistiques nationales permettent souvent difficilement d’appréhender dans son ensemble. À partir des données disponibles dans quinze pays européens, il projette l’évolution respective des populations autochtones et issues de l’immigration, puis confronte la poursuite des tendances actuelles à un scénario de réduction de l’immigration et de remigration. Pour la Suisse, le modèle situe notamment le franchissement du seuil de 50 % de population issue de l’immigration en 2038 si les tendances actuelles se poursuivent.
Avec Philipp Huemer (Institute for Remigration), nous revenons sur les enseignements du Demography Dashboard, sa méthode, le cas particulier de la Suisse et, surtout, sur ce que ces projections disent encore de la possibilité d’inverser les tendances démographiques européennes.
« La principale conclusion est qu’il est déjà très tard. Si les tendances actuelles se poursuivent, la population autochtone pourrait devenir minoritaire dans plusieurs pays européens d’ici seulement deux ou trois décennies. »
Entretien
Pourquoi avoir décidé de créer le Demography Dashboard, et qu’est-ce qui manquait jusqu’à présent dans le débat ?
Les débats sur les évolutions démographiques traversent toute l’Europe. Pourtant, jusqu’à présent, aucun modèle ne rassemblait et n’harmonisait les données pertinentes pour les principaux pays d’Europe occidentale afin de les présenter dans un tableau de bord interactif unique.
Le débat sur l’immigration et la remigration reste généralement très parcellaire. On parle des chiffres annuels des arrivées, des années particulièrement marquées par l’immigration, de la crise migratoire de 2015 ou encore de vagues migratoires plus récentes et d’événements comme ceux de Ceuta. Ce qui manque le plus souvent, c’est une vision d’ensemble du processus de remplacement démographique à l’œuvre dans de nombreux pays européens depuis soixante ou soixante-dix ans.
Nous avons voulu poser la question que l’on évite généralement : que signifieront les évolutions démographiques actuelles si elles se prolongent dans l’avenir ?
Le Dashboard propose une projection à long terme pour les pays européens où cette question du remplacement démographique revêt une importance politique. Mais il présente également une alternative. Nous voulons montrer qu’une inversion de la tendance est possible, que la remigration est possible et que ses effets démographiques peuvent être modélisés.
Quels sont les principaux enseignements à l’échelle européenne, et quels pays semblent les plus avancés dans cette transformation ?
La principale conclusion est qu’il est déjà très tard. Si les tendances actuelles se poursuivent, la population autochtone pourrait devenir minoritaire dans plusieurs pays européens d’ici seulement deux ou trois décennies.
Les pays qui ont connu ces dernières années les niveaux d’immigration les plus élevés figurent naturellement parmi les plus touchés. C’est le cas de l’Autriche et de l’Allemagne, où l’immigration liée à l’asile a joué un rôle majeur. Mais cela concerne également des pays comme les Pays-Bas, la Belgique ou la France, qui connaissent depuis beaucoup plus longtemps des niveaux d’immigration très élevés.
Le Dashboard montre clairement qu’il ne s’agit ni d’une évolution lointaine ni d’une hypothèse théorique. Dans plusieurs pays, le basculement démographique décisif pourrait intervenir du vivant de la génération adulte actuelle. C’est pourquoi les décisions qui seront prises dans les prochaines années seront déterminantes.
Que montrent précisément vos projections pour la Suisse ?
La Suisse est en réalité le pays de notre modèle qui atteint le premier le seuil de basculement des 50 %, en 2038. Cela surprendra probablement beaucoup de monde.
La Suisse constitue évidemment un cas particulier, car une proportion exceptionnellement importante de sa population issue de l’immigration est composée de travailleurs venus d’autres pays européens, notamment de l’Union européenne. Nous avons néanmoins estimé que cette immigration devait être prise en compte. La Suisse elle-même connaît un débat sérieux sur l’ampleur et la soutenabilité de sa politique migratoire actuelle, comme le montrent l’initiative dite « Pas de Suisse à 10 millions » et d’autres initiatives politiques du même ordre. Le simple fait de venir d’un autre pays européen ne fait pas automatiquement de quelqu’un un autochtone suisse.
Cela étant, la composition de l’immigration a évidemment son importance. Si la Suisse atteint aussi tôt ce seuil numérique, c’est en partie en raison du poids de l’immigration européenne. D’autres pays l’atteindront peut-être un peu plus tard, mais avec une proportion beaucoup plus importante d’immigration extra-européenne, et pourront donc connaître une transformation culturelle plus profonde.
Le résultat suisse ne doit donc pas être considéré isolément. Il montre avant tout à quel point l’ampleur globale de l’immigration en Suisse est devenue exceptionnelle.
Que se passe-t-il lorsque l’immigration est fortement réduite et qu’un scénario de remigration est introduit ?
Nous ne voulions pas nous contenter de décrire la situation actuelle. Nous voulions également montrer qu’une solution existe, et cette solution est la remigration.
Dans notre scénario alternatif, l’immigration est ramenée à 10 % de son niveau actuel. L’émigration ordinaire se poursuit proportionnellement à la population, à laquelle s’ajoute chaque année un taux de remigration correspondant à 1 % de la population issue de l’immigration au point de départ.
Ce scénario montre que l’évolution démographique peut être inversée. Naturellement, revenir sur un processus qui dure depuis plusieurs décennies prend du temps. Mais après seulement quelques décennies, la situation apparaît déjà très sensiblement améliorée.
Selon les pays, ramener la part de la population issue de l’immigration à environ 5 % prend entre sept et neuf décennies. Dans notre modèle, ce seuil de 5 % constitue un point d’aboutissement théorique qui nous permet d’estimer l’échelle de temps de notre scénario de remigration.
Il correspond également, approximativement, aux niveaux observés dans de nombreux pays avant le début de l’immigration de masse et du remplacement démographique dans les années 1960 et 1970. Il peut donc servir de référence possible pour un retour à une certaine normalité démographique et à une stabilité de long terme. D’autres conceptions de la remigration peuvent naturellement retenir d’autres calendriers et d’autres objectifs démographiques.
Pourquoi avoir retenu un taux annuel de remigration de 1 %, et que recouvre exactement ce chiffre ?
Le chiffre de 1 % peut sembler ambitieux à première vue, mais les flux migratoires actuels permettent de le remettre en perspective. En Allemagne, cela représenterait environ 259 000 personnes par an. Dans le même temps, environ 345 000 personnes issues de l’immigration quittent déjà l’Allemagne chaque année en moyenne, tandis que plus d’un million y entrent.
À l’échelle des quatorze pays couverts par notre modèle, ce scénario à 1 % représente environ 890 000 personnes par an. À titre de comparaison, on compte chaque année environ 1,62 million de départs ordinaires parmi les populations issues de l’immigration, contre 3,97 millions d’entrées.
La remigration supplémentaire envisagée dans notre modèle reste donc très inférieure aux mouvements migratoires qui existent déjà. Nous ne proposons pas un déplacement de population sans précédent historique. Nous proposons de modifier l’orientation et la finalité politique d’une partie de la mobilité qui existe déjà. C’est pourquoi nous considérons ce taux de 1 % comme ambitieux, mais réaliste.
Ce chiffre ne correspond pas à une politique unique. Il englobe tous les volets d’une politique globale de remigration : retours volontaires, éloignement des personnes sans droit au séjour, non-renouvellement de certains titres de séjour, aides au retour et inversion des facteurs d’attraction et d’incitation qui favorisent actuellement l’immigration. Le Dashboard n’attribue pas la totalité de ce 1 % à un seul de ces instruments. La remigration est modélisée comme un ensemble cohérent de politiques. Les différents groupes d’immigrés n’ont pas le même statut juridique ; les mesures qui leur sont applicables diffèrent donc nécessairement.
Une politique de remigration efficace doit-elle nécessairement reposer sur des mesures coercitives de grande ampleur ?
Non. L’équation « remigration égale expulsion » est fausse. Elle est souvent utilisée pour éviter une discussion sérieuse sur le concept ou pour donner l’impression que la remigration consisterait à expulser des citoyens. Ce n’est pas notre conception.
Nous distinguons plusieurs catégories. Les immigrés clandestins et les personnes qui ne disposent d’aucun droit au séjour doivent quitter le territoire par une application rigoureuse de la loi. S’agissant des immigrés en situation régulière, l’immigration doit être drastiquement réduite et les titres de séjour ne devraient pas être renouvelés automatiquement lorsqu’il n’existe plus de nécessité réelle ou que les conditions légales ne sont plus remplies.
La troisième catégorie est celle des citoyens non assimilés. Dans ce cas, l’approche centrale repose sur le retour volontaire, soutenu par des incitations structurelles et par une inversion des facteurs qui favorisent aujourd’hui l’immigration et l’installation durable. Personne ne propose d’expulser purement et simplement des citoyens.
Le système de prestations sociales constitue un levier extrêmement puissant, tout comme de nombreuses autres incitations économiques et sociales. Le système d’asile doit lui aussi être profondément réformé et externalisé. Cela nécessitera des modifications juridiques importantes, tant au niveau national qu’au niveau européen.
Certaines mesures d’éloignement nécessiteront évidemment l’intervention de l’État. Mais une politique globale de remigration va bien au-delà des seules expulsions.
La transformation démographique réelle pourrait-elle être plus avancée que ne le montrent vos graphiques, et pourquoi la France est-elle particulièrement difficile à modéliser ?
Oui. Dans la plupart des pays européens, l’origine migratoire disparaît statistiquement au bout de deux ou trois générations. La classification repose généralement sur le lieu de naissance de la personne ou de ses parents. Au-delà, l’origine migratoire n’est plus enregistrée.
La Grande-Bretagne et l’Irlande constituent des exceptions importantes, puisqu’elles pratiquent un recensement ethnique. La France dispose également de certaines informations concernant la troisième génération, mais elle reste particulièrement difficile à modéliser, car les données pertinentes sont limitées et dispersées entre plusieurs sources statistiques.
Dans certains pays, la population réellement issue de l’immigration peut donc déjà être plus importante que ce que notre modèle est en mesure de montrer. Une personne ne cesse pas d’avoir une origine migratoire dans la réalité sociale simplement parce qu’elle disparaît d’une catégorie statistique officielle.
D’autres facteurs peuvent toutefois jouer en sens inverse. Nous incluons les immigrés européens, nous ne modélisons pas séparément les personnes d’origine mixte et nous ne supposons pas que la fécondité des populations immigrées convergera progressivement vers celle des populations autochtones. Ces simplifications peuvent influer sur les résultats.
Mais le problème de fond demeure : les statistiques officielles cessent souvent de suivre l’origine migratoire précisément au moment où la deuxième ou la troisième génération acquiert un poids démographique significatif.
Quels résultats vous ont le plus surpris, et existe-t-il selon vous un point de non-retour ?
La Suisse a certainement été l’un des résultats les plus surprenants. J’ai également été frappé par le degré d’avancement de cette évolution dans des pays où l’immigration de masse est relativement récente, comme l’Irlande et, dans une certaine mesure, l’Espagne et le Portugal. Ces pays se rapprochent déjà de la situation de pays d’immigration plus anciens comme l’Allemagne ou la France.
Je ne pense pas que le point de non-retour ait déjà été atteint dans un pays européen. Politiquement, la composition du corps électoral est d’ailleurs encore plus déterminante que celle de la population totale. C’est l’une des questions que nous voulons aborder dans la version 2.0 du Dashboard.
Mais la situation est urgente, notamment en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Autriche. Je pense que nous disposons aujourd’hui d’une fenêtre de cinq à dix ans pour faire de la remigration la priorité politique numéro un. Si cela se produit, il est encore temps d’inverser la tendance.
Dans le cas contraire, si les évolutions actuelles se poursuivent pendant encore une décennie ou une génération, il deviendra beaucoup plus difficile de revenir en arrière.
Une remontée de la natalité européenne pourrait-elle suffire, ou la maîtrise des flux migratoires reste-t-elle indispensable ?
Nous avons délibérément choisi de ne pas modéliser une hausse de la natalité autochtone. La capacité des gouvernements à provoquer durablement une augmentation de la fécondité par des politiques publiques fait l’objet de nombreux débats, et nous ne voulions pas que notre scénario de remigration repose sur cette hypothèse.
Il est néanmoins possible que la remigration contribue elle-même à une reprise de la natalité autochtone. Une moindre pression sur le logement, les infrastructures et les dépenses publiques pourrait libérer davantage de ressources pour les familles et créer de meilleures conditions pour avoir des enfants. Dans ce cas, la stabilisation démographique pourrait intervenir encore plus rapidement que ne le montre actuellement notre Dashboard.
Mais une politique nataliste ne peut pas se substituer à une politique migratoire. Même une amélioration importante de la fécondité autochtone serait neutralisée si l’immigration de remplacement se poursuivait à son niveau actuel.
Il ne suffit pas non plus de mettre simplement un terme à toute nouvelle immigration. Après plusieurs décennies de remplacement démographique, la stabilisation suppose à la fois une réduction drastique des nouvelles entrées et une politique active de remigration. Une hausse de la natalité autochtone faciliterait ce processus, mais la maîtrise des flux migratoires demeure indispensable.
À qui s’adresse finalement le Dashboard, et quelle devrait être la première décision d’un responsable politique suisse après l’avoir consulté ?
Le Dashboard s’adresse d’abord au grand public, à tous les citoyens qui souhaitent comprendre l’évolution démographique de leur propre pays et la comparer avec celle des pays européens voisins.
Il offre une alternative au traitement biaisé de l’immigration et du remplacement démographique que l’on retrouve dans une grande partie des médias dominants. Il repose sur des données démographiques officielles et sur une méthodologie transparente. Chacun peut voir comment nous sommes parvenus à nos résultats et juger par lui-même si les hypothèses retenues lui paraissent réalistes.
Le Dashboard s’adresse également aux responsables politiques et aux décideurs qui doivent prendre des décisions concernant l’avenir de leur pays et de leur peuple.
Après avoir pris connaissance de ces chiffres, la première décision d’un responsable politique suisse devrait être de réduire drastiquement l’immigration, de sécuriser les frontières et d’engager la mise en œuvre d’une politique globale de remigration. Celle-ci doit aller au-delà de l’éloignement des immigrés clandestins et s’attaquer à l’ensemble du système migratoire.
Notre conception de la remigration s’inscrit dans l’approche globale exposée par Martin Sellner dans son livre Remigration. À l’Institute for Remigration, nous travaillons de manière intensive sur les modalités concrètes de mise en œuvre d’une telle politique. Nous avons déjà publié un document programmatique consacré à la remigration en Saxe-Anhalt et nous comptons produire des propositions similaires pour d’autres pays.
Nous travaillons également à l’élaboration d’un Remigration Compact, qui exposera de manière systématique les mesures nécessaires. L’objectif est de fournir aux responsables politiques un programme concret et, parallèlement, de donner au public un étalon permettant de juger leur action.
Propos recueillis par Dimitri Fontana
Pour aller plus loin
- Le site demography-dashboard.eu est accessible en plusieurs langues. L’internaute y trouvera de nombreuses informations utiles sur la projection démographique européenne.
- Plusieurs personnalités, activistes, militants, responsables politiques et associatifs seront présents le samedi 31 octobre pour le forum organisé par Polémia consacré à la question de la remigration. Renseignements et inscriptions.
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