Remigration : la France interdit le colloque, Martin Sellner refoulé
Deux semaines après des émeutes qui ont ravagé une vingtaine de villes, le gouvernement français interdit un colloque où devaient s’exprimer des parlementaires de cinq pays et refoule un essayiste autrichien à l’aéroport. Cette censure fait le tour du monde et trahit surtout la faiblesse d’un pouvoir incapable de tenir la rue.
Par un arrêté du 29 octobre, le préfet des Hauts-de-Seine, Alexandre Brugère, a interdit le colloque international « Remigration : ouvrons le débat ! » que le cercle de réflexion Polémia, fondé par Jean-Yves Le Gallou, devait tenir ce samedi 31 octobre à la Maison des arts du Plessis-Robinson. Le préfet a agi à la demande du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, qui a fait interdire le même jour la manifestation du collectif Objectif Remigration prévue dimanche à Paris, tandis que l’essayiste autrichien Martin Sellner, venu dédicacer son livre Remigration, était arrêté à l’aéroport de Beauvais et promis à l’expulsion. Polémia a saisi le juge des référés du tribunal administratif de Cergy-Pontoise et maintient son colloque tant que toutes les voies de recours n’auront pas été épuisées, jusqu’au Conseil d’État s’il le faut.
Des élus de cinq pays priés de se taire
Ce que le ministre a interdit n’a rien d’une réunion de groupuscule : la rencontre devait réunir 800 participants et des élus venus de cinq pays : le premier vice-président du Sénat péruvien, Alejandro Muñante, le député tchèque Libor Vondráček, président du parti Svobodní et membre de la majorité parlementaire à Prague, un sénateur roumain, le député flamand Filip Dewinter et deux députés de l’AfD, premier parti d’opposition au Bundestag. Le programme annonçait aussi Éric Zemmour, ancien candidat à l’élection présidentielle, et deux représentants du parti britannique Restore Britain, ainsi que deux responsables américains de la politique migratoire, dont un ancien chef de cabinet de l’ICE, l’agence fédérale chargée de l’immigration. L’AFP, la BBC, Le Monde, Le Figaro, Die Zeit, Arte et PBS avaient demandé leur accréditation.
Polémia parle d’« un scandale institutionnel et diplomatique majeur », et l’on voit mal comment qualifier autrement une décision qui signifie à des parlementaires étrangers, dont certains siègent dans la majorité de leur pays, qu’ils ne pourront pas débattre dans une salle louée à une commune devant un public inscrit à l’avance. Les invités américains, qui vivent sous la protection du premier amendement, découvrent quant à eux un pays où un ministre peut interdire une réunion pour les idées qu’on y défendrait, puisque l’arrêté ne se contente pas d’invoquer l’ordre public : il reproche à l’initiative de « reposer sur une idéologie xénophobe et raciste ». Quant à Martin Sellner, citoyen d’un État membre de l’Union européenne, il s’est vu notifier une interdiction administrative du territoire pour une séance de dédicace. La dépêche de l’AFP a été reprise de la presse bolivienne à la presse ukrainienne, et c’est l’image d’une France qui interdit les débats qui circule désormais bien au-delà de ses frontières.
Deux semaines après les émeutes
Le 17 octobre, des manifestations sur le pouvoir d’achat ont tourné, dans plus d’une vingtaine de villes, à une journée de pillages et d’incendies, avec un bilan de près de 2 400 interpellations et d’un millier de membres des forces de l’ordre blessés ; quelque 1 500 magasins ont été détruits ou pillés, la mairie de Limoges a été incendiée et l’office du tourisme de Lyon réduit en cendres. Laurent Nuñez avait alors reconnu une mauvaise anticipation et présenté sa démission, que le président de la République a refusée.
Deux semaines plus tard, le même ministre retrouve toute son autorité face à un public inscrit à l’avance, réuni dans une salle fermée pour écouter des conférences. Jean-Yves Le Gallou reproche au gouvernement de laisser « les casseurs pilleurs gambader dans les villes » tout en interdisant les colloques de réflexion ; c’est très exactement ce que l’essayiste américain Samuel Francis appelait l’anarcho-tyrannie (voir encadré), un État impuissant devant les délinquants qui se rattrape sur les citoyens paisibles, et qui adresse ainsi le pire des signaux à ceux qui ont tenu la rue le 17 octobre.
Le mot désigne un État qui cumule deux défaillances en apparence contraires : il renonce à faire respecter la loi là où elle est réellement violée, et l’applique avec zèle, voire la durcit, à l’égard de ceux qui la respectent.
L’expression est due à Samuel Francis (1947–2005), chroniqueur paléoconservateur américain, qui la résume en 1994 dans son essai « Anarcho-Tyranny, U.S.A. », paru dans la revue Chronicles :
« Nous refusons de contrôler les vrais criminels (c’est l’anarchie) et nous contrôlons les innocents (c’est la tyrannie). »
Francis n’y voyait pas une simple impuissance de l’administration, mais le choix d’une classe dirigeante qui redoute davantage les citoyens ordinaires que le désordre.
En France, Jean-Yves Le Gallou, fondateur de Polémia, qui dit avoir découvert la notion chez le rhétoricien Philippe-Joseph Salazar, en a fait une grille de lecture de la politique française, des squatteurs lents à expulser aux victimes poursuivies pour s’être défendues. C’est encore elle qu’il oppose à l’interdiction du colloque de Polémia sur la remigration, en octobre 2026, lorsqu’il reproche au gouvernement de laisser faire les casseurs tout en interdisant les colloques.
Le préfet invoque, pour justifier sa décision, la fusillade de Trappes, qui a fait un mort et cinq blessés le 23 octobre. C’est un crime, dont l’auteur présumé, transféré depuis en soins psychiatriques, a dit avoir voulu « venger » les violences du 17 octobre, et la préfecture n’a fait état d’aucun lien entre lui et Polémia : ce sont donc bien des idées que l’on fait payer pour l’acte d’un homme qui n’en relevait pas.
Un ministre coutumier de la censure idéologique
Laurent Nuñez n’en est pas à son coup d’essai. Préfet de police de Paris en mai 2023, il avait signé l’interdiction d’un colloque de l’Action française, suspendue dès le lendemain par le tribunal administratif, puis celle d’une journée d’hommage à Dominique Venner organisée par l’Institut Iliade, que le tribunal administratif de Paris a annulée en novembre 2025, faute de nécessité comme de proportionnalité. En février dernier pourtant, refusant d’interdire à Lyon une marche en hommage à Quentin Deranque, le ministre affirmait la primauté de la liberté de manifester sur les craintes de troubles. Entre février et octobre, ce n’est pas le droit qui a changé, mais la position d’un ministre affaibli par sa faillite du 17 octobre et pressé de montrer une autorité qu’il n’a pas su exercer là où elle était nécessaire. Interdire un colloque ne demande ni compagnies de CRS ni nuits d’émeute, et c’est bien parce que cette fermeté ne coûte rien qu’elle sonne comme un aveu de faiblesse.
Et en Suisse ?
En rappelant que Sellner avait déjà été interdit de territoire en Suisse et en Allemagne, franceinfo omet de préciser que, dans les deux pays, la justice a désavoué l’administration. En octobre 2024, l’Office fédéral de la police (fedpol) lui avait interdit l’entrée en Suisse pour l’empêcher de donner une conférence dans le canton de Zurich ; entré malgré tout, il avait été interpellé à Kreuzlingen par la police thurgovienne, alors qu’en Allemagne la justice avait déjà suspendu l’interdiction prononcée contre lui par la ville de Potsdam. Fin 2025, le Tribunal administratif fédéral a jugé que Sellner ne menaçait en rien la sécurité du pays et que la mesure revenait à une « interdiction de s’exprimer en public » ( PDF), et la Confédération a dû lui verser 3 000 francs de dépens. Le juge des référés de Cergy-Pontoise, qui pourrait statuer dès vendredi, dira si la France entend tirer la même leçon ou s’enfoncer dans un scandale dont l’écho a déjà franchi ses frontières.
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