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De Daech aux « négateurs de l’État », Vaud étend le domaine de la radicalisation

Né en 2018 face au djihadisme, le dispositif vaudois de prévention de la radicalisation entre dans la loi avec un périmètre élargi au complotisme, au masculinisme et aux « négateurs de l’État ». La France et l’Allemagne ont déjà expérimenté ce glissement de cible, de la violence islamiste vers la dissidence.

Richard Dalleau
8 octobre 2026
5 min de lecture

Le Grand Conseil vaudois a adopté la loi sur la prévention des radicalisations, qui pérennise un dispositif créé en 2018 dans le sillage des attentats djihadistes. Un dispositif de lutte contre l’islamisme radical, disons-le franchement, voilà qui n’était pas pour déplaire à la rédaction des Observateurs… jusqu’à ce que nous examinions de plus près son objet.

« Avec la montée en puissance de certains phénomènes comme le masculinisme, le complotisme ou les négateurs de l’État… » écrit en effet le Conseil d’État dans sa présentation du texte. Un glissement de périmètre manifeste et inquiétant. Précisons d’emblée que l’islamisme reste de loin la première matière de l’Unité de prévention des radicalisations (UPRAD) que la nouvelle loi vient pérenniser. Selon les statistiques vaudoises, au 30 septembre 2024, 205 signalements relevaient de l’extrémisme islamiste, contre 18 pour l’ensemble « complotisme, citoyens souverains, survivalisme, masculinisme » et 5 pour l’extrémisme politique.

Il n’en reste pas moins qu’au-delà de ce glissement par rapport aux objectifs initiaux, la loi ne se contente pas de viser les manifestations concrètes de violence extrémiste, elle veut les traiter à leur source. Son exposé des motifs reconnaît qu’il n’est « pas aisé » de définir la radicalisation d’une manière à la fois protectrice des libertés et suffisamment « flexible » pour permettre une action préventive. Une rupture familiale, sociale, scolaire ou professionnelle simplement « redoutée » peut entrer dans l’analyse lorsqu’un facteur idéologique est identifié. Plus l’État remonte en amont du passage à l’acte, plus il s’éloigne du domaine des faits pour entrer dans celui de l’interprétation des trajectoires.

Quand la prévention change de cible

On se rassurera en se disant que les garde-fous sont gravés dans le marbre de la loi : libertés de conscience, de croyance, d’opinion et d’information, accompagnement en principe volontaire et aucun pouvoir policier propre à l’UPRAD. Le dispositif vaudois de prévention se présente comme pluridisciplinaire et non répressif, mais l’expérience suisse invite pourtant à ne pas confondre théorie et pratique.

En effet, dans notre enquête sur la révision de la LRens, nous rappelions qu’en 2019 le SRC avait traité des activités politiques et l’exercice des libertés d’opinion, d’association et de réunion « en partie en violation des dispositions légales ». En 2025, son autorité de surveillance relevait encore le non-respect de restrictions relatives aux droits politiques dans des dossiers liés à « l’extrémisme Corona ». Les dérives sont documentées et les contrôles n’interviennent – quand ils le font – qu’après-coup.

La France fournit un précédent plus net encore. La loi de 2021 « confortant le respect des principes de la République », dite « loi séparatisme », est née dans le contexte de la lutte contre l’islamisme. Trois ans plus tard, le bilan de la commission des lois du Sénat constatait que les difficultés liées au contrat d’engagement républicain concernaient davantage des associations militantes que séparatistes.

À Poitiers, le préfet a ainsi voulu faire retirer des subventions à Alternatiba après une formation à la désobéissance civile. Dans l’affaire Alternatiba Poitiers, le tribunal administratif a rejeté les recours du préfet. Si la justice a donc joué son rôle, le glissement avait bien eu lieu : un outil né de la lutte contre le séparatisme islamiste avait été mobilisé contre des militants écologistes.

La critique est libre, mais « Tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État ! »

L’Allemagne a poussé le mécanisme un cran plus loin. En 2021, le renseignement intérieur a créé la catégorie de « délégitimation de l’État », notamment pour des acteurs issus des mobilisations anti-Covid qui n’entraient pas proprement dans ses cases existantes. Le BfV assure que la critique, même virulente, reste libre ; il retient néanmoins comme critère une agitation systématique susceptible d’éroder la confiance dans l’État. « Tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État ! », en somme… En 2024, environ 1 500 personnes appartenaient à ce spectre, dont 250 classées comme orientées vers la violence.

La catégorie a été supprimée comme domaine autonome en 2026, mais la réponse du gouvernement fédéral du 16 mars 2026 précise que les groupes et individus concernés peuvent toujours être suivis lorsqu’existent des indices concrets d’activités anticonstitutionnelles. L’étiquette a disparu, la compétence, non.

Vaud n’en est pas là. Rien à ce stade ne permet d’affirmer que l’UPRAD surveille l’opposition politique, et ses propres chiffres montrent la prévalence persistante du djihadisme dans son action. La mécanique existe pourtant : un dispositif naît face à une menace précise, devient permanent, élargit son périmètre et intervient toujours plus tôt.

Il peut être légitime pour l’État de surveiller un masculiniste violent, un complotiste préparant un attentat ou un « citoyen souverain » menaçant physiquement des fonctionnaires. Le glissement s’opère quand le mot « radicalisation » cesse de décrire une marche vers la violence pour commencer à qualifier une opposition au système. La France et l’Allemagne ont montré qu’un dispositif peut changer de cible au gré de la volonté du politique et le SRC, que les garde-fous suisses sont des barrières qu’il est aisé de franchir. La vigilance est plus que jamais de mise.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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