Le 23 février, lors de la dernière soirée des Promotions Citoyennes de Genève réservée aux jeunes venant d’atteindre la majorité civique, Mmes Emery-Torracinta et Esther Alder, ainsi que M. Sami Kanaan, se sont arrangés pour faire trôner le drapeau de l’Union Européenne entre celui de la Suisse et celui de Genève. Ces personnalités éminemment bienpensantes du Parti Socialiste et des Verts souhaitaient ainsi conditionner leur candide public à accepter l’idée que le destin de notre canton et de notre pays est de rejoindre l’UE. Mais qu’est-ce au juste que l’Union Européenne, et en quoi se différencie-t-elle de la Suisse sur le plan politique?
Idéologie contre pragmatisme:
L’UE est régie selon des principes établis par des idéologues, technocrates et politiciens pétris d’utopies. Persuadés d’incarner le Bien, le Progrès et la Modernité, ils enjoignent les peuples européens d’embrasser leur conception singulière de la société parfaite.
Les Suisses veulent être gouvernés par des praticiens des affaires humaines ayant à la fois le respect du peuple, le sens des réalités et l’esprit de consensus nécessaires au fonctionnement harmonieux d’une véritable démocratie par le peuple et pour le peuple.
Elites contre peuple:
Dans les cercles dirigeants des pays et institutions de l’UE règne la conviction que la politique est exclusivement une affaire d’élites et de spécialistes ayant nécessairement suivi des études universitaires. Les simples citoyens ne sont pas jugés capables de donner un avis informé et qualifié sur les grandes orientations politiques, économiques et sociales qui structurent l’évolution de leur pays. Cette mentalité est particulièrement prégnante au sein de la bureaucratie de l’UE qui abhorre la démocratie directe et mésestime le peuple qu’elle perçoit comme ignorant, irréfléchi et rétrograde. De nombreuses décisions de l’expertocratie de Bruxelles sont prises au mépris de l’opinion publique, et même parfois contre la volonté populaire exprimée lors de référendums.
L’exemple le plus frappant de cette façon de procéder est l’adoption en 2007 par l’UE et ses Etats membres du Traité de Lisbonne, lequel reprenait l’essentiel du Traité sur la Constitution Européenne pourtant nettement refusé en 2005 par voie référendaire par les peuples hollandais et français.
En Suisse, il n’y a pas de culte des études supérieures, et en conséquence pas de légitimité transcendantale des mandarins issus de la classe intellectuelle. Hommes et femmes politiques sont élus sur la base de leur programme et de leurs actions concrètes, leur formation est secondaire.
Etat contre individu:
Les institutions de l’UE, suivant l’exemple français, sont fermement convaincues que l’Etat européen qu’elles échafaudent pierre par pierre depuis trente ans doit avoir un rôle central dans la vie des citoyens. La croyance en l’omniscience et en l’infaillibilité de ce qui n’est encore qu’un proto-Etat est régulièrement affirmée pour justifier sa prétention à gérer intégralement la société.
Les Helvètes respectent leur Etat auquel ils ont confié les fonctions régaliennes. Mais, conscients du risque que représenterait un Etat trop inquisiteur, ils ont mis des limites claires au pouvoir d’intrusion de l’administration publique dans la vie des citoyens et des entreprises. C’est l’individu qui est au centre du modèle politique suisse, pas l’Etat.
Communauté de « valeurs » contre démocratie directe:
L’UE est une entité post-démocratique qui se conçoit comme une communauté de valeurs. Les populations de l’Europe des vingt-huit sont sommées de partager des valeurs instaurées par les élites politiques et technocratiques de l’UE. L’expression démocratique de la volonté populaire est respectée par Bruxelles uniquement si elle n’entre pas en conflit avec ces valeurs.
La Suisse, quant à elle, se conçoit comme une démocratie directe où le peuple doit rester maître de son destin. Aux valeurs particulières de l’élitocratie, elle préfère le bon sens collectif qui s’exprime à l’occasion des votations.
Législateurs nommés contre législateurs élus:
L’organe législatif principal de l’UE, la Commission européenne, est composé exclusivement de fonctionnaires non élus. Les vingt-huit Commissaires de Bruxelles sont nommés par les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres.
En Suisse, ce sont les députés tirant leur légitimité du suffrage universel, le gouvernement élu par l’Assemblée fédérale, ainsi que le peuple, qui élaborent et proposent les lois.
Politiciens professionnels contre politiciens de milice:
Dans l’UE, la grande majorité des élus parlementaires sont des politiciens de carrière issus de la fonction publique qui font parfois des allers-retours forcés entre fonctionnariat et vie politique quand ils subissent des revers électoraux. Ils connaissent très bien les arcanes du pouvoir et des partis ainsi que les rouages de l’Etat. Mais ils ignorent généralement les lois de l’économie.
En Suisse, les députés sont nettement moins souvent des professionnels de la politique et gardent généralement leur emploi à côté de leur mandat. C’est le principe de la politique de milice. Un grand nombre d’entre eux ont une activité dans le secteur privé et connaissent les règles de base de l’économie.
Différences dans les interactions entre citoyens et législateurs:
Dans les pays de l’UE, les démocraties sont représentatives. Les électeurs choisissent des députés pour les représenter mais n’ont ensuite plus aucun moyen de contrôle sur les lois que votent le Parlement européen et les Parlements nationaux.
En Suisse, les référendums donnent droit aux citoyens d’invalider les lois votées par l’Assemblée fédérale. Ces derniers peuvent même, grâce aux initiatives populaires, proposer de nouvelles lois au peuple souverain. De même, aux niveaux communal et cantonal, ce sont toujours les électeurs, et non les politiciens, qui ont le dernier mot grâce aux nombreuses votations initiées par les citoyens, associations et partis politiques.
Centralisation contre décentralisation:
L’UE, en s’inspirant une fois encore du modèle politique français, est devenue avec les années une organisation très centralisée.
Ce n’est pas le cas de la Suisse où le fédéralisme permet une large autonomie des cantons et des communes.
Souveraineté partagée contre souveraineté indissociable:
L’UE a depuis les années 1980 – le plus souvent avec la complicité des chefs d’Etat et de gouvernement nationaux – organisé un transfert croissant de souveraineté des Etats nations vers ses institutions. Bruxelles qualifie de bénéfique ce processus d’évolution vers des souverainetés partagées, et défend à quiconque d’y voir une atteinte aux droits démocratiques fondamentaux.
Pourtant, ce transfert a eu pour conséquence non seulement la perte progressive de contrôle de la construction européenne par les peuples et les Parlements des pays composant l’UE, mais également la fin de l’indépendance des politiques nationales, celles-ci étant de plus en plus influencées par les directives de Bruxelles.
La Suisse est viscéralement attachée à sa souveraineté nationale, et le législatif doit toujours pouvoir être supervisé directement par le peuple. Tout transfert de souveraineté vers des institutions supranationales suscite de nombreuses controverses dans le pays. Ainsi, la primauté de la Cour européenne des droits de l’homme sur les tribunaux helvétiques depuis 1974 pose un problème à de plus en plus de Suisses. Le surplomb juridique de la CEDH pourrait d’ailleurs être prochainement remis en cause par une initiative populaire visant à rétablir la supériorité du droit suisse sur le droit international.
Volonté d’uniformisation contre désir de liberté:
L’UE a la prétention d’être la seule entité politique pouvant représenter l’Europe. Pour Bruxelles, les formes d’organisation alternatives sont suspectes ou illégitimes. L’UE n’aime pas la diversité et la concurrence que représentent encore les autres systèmes politiques qui subsistent en Europe (Norvège, Islande, Suisse, Lichtenstein). Elle vise une uniformisation politique totale du continent pour pouvoir le dominer intégralement. Le modèle suisse est rejeté par Bruxelles comme produit d’une histoire singulière ne pouvant être appliqué dans d’autres pays.
Quant à la Suisse, elle a la réussite modeste et ne cherche pas à influencer ses voisins. Elle veut juste défendre et préserver ses particularités qui ont permis à sa démocratie de s’épanouir et à son économie de prospérer. La Suisse veut bien commercer avec l’Europe des vingt-huit, échanger des étudiants et participer à des projets scientifiques et culturels communs. Mais elle ne souhaite faire partie ni de l’UE politique ni de son Marché intérieur impliquant l’adoption de tout un cadre réglementaire. Sans complexes vis-à-vis de l’élitocratie de Bruxelles, elle veut se tenir à l’écart de l’expérience dysfonctionnelle, délétère et anxiogène qu’est devenue l’UE. La Suisse désire tout simplement rester libre et souveraine.
Identité horizontale contre identité verticale:
Bruxelles essaie de construire une identité post-historique à partir de dogmes mondialistes détachés de notre héritage européen. Son idéologie prétend dépasser non seulement l’histoire et la personnalité de chacun des pays composant l’UE, mais également la civilisation européenne. La prétention à l’universalité de l’UE va d’ailleurs au-delà des frontières européennes. L’UE se conçoit comme un modèle de gouvernance pour le monde entier, et ambitionne d’accueillir un jour en son sein des pays non européens. Cette vision est perçue avec méfiance et appréhension par les peuples de l’UE qui demeurent, contrairement à ce que prétend Bruxelles, très attachés à leurs racines nationales et aux spécificités de la civilisation originale qui s’est construite sur notre continent.
La Suisse revendique quant à elle une identité forte, ancrée dans son territoire et son histoire, construite autour des valeurs de la démocratie directe, de la liberté individuelle, de la responsabilité du citoyen et de l’amour de la patrie.
Futur contre passé et présent:
L’UE n’a que mépris pour les passés nationaux des pays constituant notre continent qu’elle réduit à leurs manifestations guerrières. Elle fustige le présent encore décevant d’une Europe qui tarde à se plier à ses sublimes desseins d’intégration étatique totale. Elle idolâtre le futur incomparable qu’elle nous prépare sans relâche, un avenir idéal pour son oligarchie mais pressenti avec angoisse par une grande partie de la population européenne.
La Suisse se soucie du présent sans renier son passé qui lui donne inspiration et courage pour construire l’avenir.
Rupture contre héritage:
Les partisans exaltés de l’UE étatique ont refusé d’assumer et de perpétuer le paradigme national, démocratique et libéral des pays européens, produit fragile et imparfait de l’évolution, édifié par l’expérience et le logos des générations précédentes. Tout comme les révolutionnaires jacobins français de 1793, ils se sont laissé aveugler par une idéologie radicale et simpliste de rupture avec le passé. Ils ont malheureusement fait le choix du refus en bloc des cultures et souverainetés nationales qu’ils jugeaient dangereuses. Ils ont également abandonné les éléments spécifiquement européens de notre civilisation en rejetant sa tradition judéo-chrétienne et en affaiblissant considérablement ses démocraties nationales, lesquelles sont à présent soumises à une communauté de valeurs imposée par une caste technocratique. L’utopie des Etats-Unis d’Europe prétend libérer notre continent de ses démons passés. Elle ne fait que le précipiter vers un ordre déshumanisant et hostile à la liberté.
Les notions de préservation, de continuité, et de transmission de la culture historique restent solidement ancrées en Suisse. Les Helvètes refusent d’abandonner un modèle de société qui a fait ses preuves. Le futur radieux de d’indifférencié universel que leur fait miroiter Bruxelles ne les intéresse pas. La Suisse ressent la modernité uniformisatrice du projet UE comme effarante et régressive sur le plan démocratique. Elle refuse fermement de se laisser déposséder de sa singularité et de son autonomie.
Culpabilisation et repentance contre fierté et sérénité:
Le « cœur du réacteur nucléaire » de l’idéologie de l’UE est la culpabilisation des peuples européens pour leur histoire présentée comme essentiellement guerrière, colonisatrice et esclavagiste. Bruxelles ne cesse de nous répéter que le seul moyen de ne pas retomber dans nos travers historiques destructeurs est de nous repentir en nous unissant politiquement sous son bienveillant patronage.
La Suisse n’a jamais agressé aucun pays et a réussi à se tenir à l’écart de la plupart des conflits qui ont ravagé l’Europe au cours des siècles passés. Depuis l’éviction des troupes napoléoniennes au début du XIXe siècle, le pays vit en paix. La Suisse ne ressent pas cette culpabilité d’être responsable d’innombrables crimes, honte sur laquelle l’UE a construit sa raison d’être. Elle ne se sent pas concernée par l’auto-flagellation et la mortification que Bruxelles impose constamment aux autres pays européens pour justifier sa domination. Elle demeure fière de son histoire et regarde l’avenir avec sérénité.
L’UE contre l’Europe:
La fin des nations, et avec elle l’uniformisation politique et culturelle visées par l’UE mondialiste, sonneraient le glas de la diversité européenne. Or c’est précisément cette multiplicité, dont la Suisse est l’une des manifestations les plus vivantes, qui a rendu possible le pluralisme critique européen, lequel a conduit, par l’émulation entre des systèmes de pensée concurrents, aux extraordinaires productions intellectuelles occidentales sur les plans scientifique, technique, culturel, artistique et démocratique. Si l’Europe est devenue ce continent créatif, ingénieux et respectueux des droits et libertés de la personne humaine, c’est grâce à son caractère contradictoire, produit de son hétérogénéité. En uniformisant les modes de vie et de pensée, l’UE risque d’annihiler cette diversité féconde, et donc de dégrader la civilisation européenne, voire d’entrainer sa fin.
La Suisse, anti-modèle de l’UE et dernier espoir de l’Europe:
L’Union Européenne est devenue une dystopie qui affaiblit l’Europe et menace même de la détruire si elle ne se réforme pas en profondeur. La Suisse quant à elle est beaucoup plus qu’un pays insolent de réussite au milieu d’une UE en crise. Anti-modèle de Bruxelles, elle incarne une alternative à son totalitarisme mou pour les autres pays de notre continent. La Suisse est la preuve vivante que le centralisme bureaucratique et post-démocratique de l’UE n’est pas, contrairement à ce que prétendent ses potentats, l’horizon politique indépassable de l’Europe. Le modèle suisse, malgré les attaques qu’il subit de la part de la cosmocratie européenne et de ses affidés suisses, demeure un espoir pour nos voisins. Nous autres Suisses avons la responsabilité morale de le maintenir en vie.
Roland Desjardins, 27 mars 2015