Semences et greffons : ce qui se décide à Bruxelles finira par nous concerner
Pendant que Bruxelles brandit ses « paquets de simplification », sa machine normative continue d'avancer sur un terrain qu'elle n'a jamais vraiment lâché : la semence. Officiellement, la Suisse n'est pas concernée. En réalité, par le jeu discret de l'arrimage des catalogues, ce qui se décide là-bas finit toujours par s'imposer ici. Décryptage d'une souveraineté (une de plus) qui s'érode sans qu'on l'ait votée.
Échanger une poignée de graines ou un greffon de pommier avec son voisin : en Suisse, ce geste reste libre, et il faut commencer par le dire clairement, parce que la rumeur dit souvent l’inverse. Les potagers privés sont expressément hors du champ des règles sur le catalogue – un principe que l’on retrouve d’ailleurs dans l’Union, où la circulation de semences entre jardiniers amateurs pour leur usage privé échappe en théorie aux directives. Mais l’affaire ne s’arrête pas à nos frontières – et c’est là que la vigilance s’impose.
Un modèle suisse plus libéral… mais arrimé à l’Union européenne
Soyons précis, car la précision est ici une arme : le règlement européen en préparation sur le matériel de reproduction des végétaux ne s’appliquera pas directement chez nous. Dès 1991, la Confédération a autorisé la mise en circulation de quantités limitées de semences de variétés non inscrites au catalogue – une ouverture précoce que les défenseurs de la biodiversité cultivée citent depuis longtemps. La liberté d’échange pour les jardiniers existe certes aussi dans l’UE : le Danemark comme la France exemptent les semences destinées aux amateurs des règles de commercialisation. Mais cette liberté y reste disputée : quand la France a autorisé en 2020 la vente libre de semences du domaine public aux jardiniers amateurs, la Commission européenne s’y est opposée, estimant que tous les échanges devaient relever des directives. La différence suisse tient donc moins au principe qu’à sa stabilité : ici, l’espace de liberté n’a pas eu à être arraché de haute lutte. Des organisations comme ProSpecieRara ont pu, grâce à lui, maintenir vivantes des centaines de variétés traditionnelles.
Mais cet îlot de souplesse n’est pas une forteresse. Car la Suisse, sans être dans l’UE, fait partie de l’espace semencier européen. L’UE tient à jour un catalogue commun des variétés qui englobe les catalogues des États membres, des États de l’EEE et de la Suisse : pour de nombreuses espèces, en particulier potagères, ce sont les variétés admises au catalogue européen qui circulent de fait chez nous, par le jeu de la reconnaissance mutuelle instaurée dans le cadre de l’Accord agricole de 1999. Autrement dit, ce qui se décide à Bruxelles sur la définition légale d’une « variété » finit, par capillarité réglementaire, par déterminer ce qui peut circuler chez nous.
La Confédération s’est toutefois ménagé ses propres soupapes. Depuis le 1er juillet 2010, l’OFAG autorise la mise en circulation de « variétés de niche », exemptées des exigences d’enregistrement et de certification, précisément pour donner accès aux variétés locales et aux écotypes traditionnels sans exigences formelles – l’équivalent suisse, et plus souple, des « variétés de conservation » européennes.
Le texte européen en négociation : pourquoi il nous regarde
Le règlement européen sur le matériel de reproduction des végétaux n’est pas encore adopté. Le trilogue entre Commission, Parlement et Conseil s’est ouvert le 3 février 2026, sur la base d’une position du Conseil arrêtée fin 2025. Rien n’est gravé dans le marbre – ce qui veut dire que tout se joue maintenant, et que l’issue nous concernera même sans vote suisse.
Le texte maintient les deux piliers historiques du système européen : l’enregistrement des variétés au catalogue et la certification avant mise sur le marché. Or ce sont précisément ces piliers qui dessinent une définition de la « variété » taillée pour les catalogues industriels – stables, homogènes, enregistrés, brevetables. Les populations paysannes et les variétés de conservation, par nature moins uniformes, correspondent plus difficilement à ces critères. Des dérogations pour les échanges entre agriculteurs existent dans les versions discutées – multiplier ses semences pour son propre usage, en échanger de petites quantités à titre gratuit ou symbolique – mais elles restent fragiles, plafonnées espèce par espèce. Les organisations paysannes, de la Confédération paysanne française à la Coordination européenne Via Campesina, alertent : telle qu’elle est partie, la réforme serait un recul par rapport aux droits déjà reconnus dans plusieurs droits nationaux. Si l’Europe se durcit, c’est le standard que la Suisse reconnaît mutuellement qui se durcit avec elle.
La traçabilité anti-déforestation : un autre signal
Autre front européen à surveiller : le règlement anti-déforestation (EUDR/RDUE), qui impose géolocalisation à la parcelle et diligence documentaire sur sept matières premières (bovins, cacao, café, huile de palme, caoutchouc, soja, bois). Son calendrier a d’ailleurs bougé : l’échéance autrefois fixée au 30 juin 2026 pour les micro et petites entreprises a été reportée, l’entrée en application étant désormais prévue au 30 décembre 2026 pour les grands opérateurs et au 30 juin 2027 pour les plus petits, après une modification du règlement intervenue le 19 décembre 2025.
La Suisse n’est pas soumise à ce règlement, mais ses exportateurs vers l’UE, eux, devront s’y plier, tout comme les filières d’importation. La logique de fond – des obligations pensées à l’échelle des multinationales, que les petites structures absorbent sans services juridiques ni équipes dédiées – n’épargnera pas les acteurs suisses connectés au marché européen.
Pendant ce temps, on promet la simplification
La contradiction est la même de part et d’autre du Rhin. Bruxelles affirme avoir entendu la colère agricole et vante un « paquet de simplification » de la PAC. Mais qu’on allège la paperasse d’un côté pendant qu’on resserre l’étau sur le vivant de l’autre, et la simplification devient un slogan. Car qui peut absorber un règlement semencier de plusieurs centaines de pages, avec ses obligations de certification, ses dossiers d’enregistrement, ses protocoles DHS (distinction, homogénéité, stabilité) ? Bayer, Corteva, Limagrain et leurs armées de juristes, oui. Le maraîcher du Valais avec ses variétés de tomates anciennes, beaucoup moins.
Et que l’on ne s’y trompe pas en cherchant un « champion suisse » dans ce paysage. Le plus gros semencier installé à Bâle, Syngenta, n’a plus de suisse que l’adresse de sa direction. Le groupe est aujourd’hui entièrement détenu par Sinochem Holdings, un conglomérat d’État chinois né de la fusion de ChemChina et de Sinochem, et il est juridiquement enregistré à Shanghai. Son rachat par ChemChina en 2017, pour 43 milliards de dollars, avait d’ailleurs inquiété au point de susciter une « Lex Syngenta », un train de décisions parlementaires destinées à encadrer les acquisitions d’entreprises suisses stratégiques par des États étrangers. Or c’est la Commission européenne qui, en avril 2017, a donné son feu vert à cette prise de contrôle, sous la seule condition de céder quelques pesticides. La souveraineté semencière dont on s’inquiète n’est donc pas un horizon menacé : pour une part, elle est déjà passée sous pavillon étranger, avec l’aval de Bruxelles.
La vraie ligne de front
La Suisse a, en matière de semences, une carte précieuse : un espace de liberté ancien et, jusqu’ici, peu contesté, là où ailleurs il a fallu l’arracher. Mais cette carte ne vaut que si nous la défendons, y compris contre l’aspiration douce vers le modèle européen que la reconnaissance mutuelle des catalogues organise discrètement. Le texte qui décidera vraiment, c’est celui qui régit la graine – et il s’écrit en ce moment à Bruxelles, sans nous, tout en nous concernant.
La biodiversité cultivée doit rester un bien commun transmis de main en main, pas une propriété du seul marché certifié. La Suisse a su, jusqu’ici, lui ménager un peu d’air – mais elle a aussi laissé filer, sans grande résistance, le contrôle de son plus grand semencier. Préserver ce qui reste suppose de regarder dans les deux directions à la fois : vers Bruxelles, où s’écrivent les règles que nos catalogues finissent par épouser, et vers nos propres renoncements. C’est souvent à la frontière, là où les textes des uns deviennent la contrainte des autres, que se joue discrètement l’avenir de nos graines.
Sources et références
Suisse − cadre semencier et lien avec l’UE
- OFAG − Enregistrement des variétés : catalogue commun UE/EEE/Suisse et dérogation « variétés de niche »
- OFAG − Reconnaissance officielle des semences et des plants, Accord agricole de 1999
- OFAG − Sélection végétale, variétés et semences
- « Des semences hors la loi, vraiment ? », Le Courrier − mise en perspective historique
- ProSpecieRara − Réglementation sur la diffusion des semences
- Swissaid − « Les semences doivent appartenir à tout le monde »
- Liberté d’échange pour jardiniers amateurs en France et au Danemark, exemption des directives (Artemisia Lawyers)
- Opposition de la Commission européenne à la vente libre de semences paysannes aux amateurs en France, 2020 (GoodPlanet)
Règlement européen « semences » (MRV/PRM) − statut et contenu
- Trilogue ouvert le 3 février 2026, position du Conseil de décembre 2025, négociation toujours en cours (Seed World)
- Dérogations et conditions d’échange entre agriculteurs (Inf’OGM)
- Analyse du Sénat français – deux piliers, enregistrement et certification
- Position du Parlement et des organisations paysannes / ECVC
Règlement anti-déforestation (EUDR/RDUE) − calendrier et report confirmé
- Report confirmé par le Parlement le 17 décembre 2025, échéances 30 décembre 2026 / 30 juin 2027 (Fairtrade)
- Règlement EUDR : nouveau report d’un an (SPF Santé publique, Belgique)
- Sept matières premières concernées + calendrier (FSC France)
Paquet de simplification de la PAC (mai 2025)
Syngenta − propriété, siège et « Lex Syngenta »