Mammut passe sous pavillon chinois : la Chine inquiète, la France rachète
Le rachat de Mammut par le fonds chinois CPE rappelle la grande offensive de Pékin sur les fleurons suisses des années 2010. Sauf qu’aujourd’hui, les entreprises helvétiques sont surtout rachetées… par leurs voisins européens.
Le mammouth suisse change de propriétaire, pas encore de passeport. Le 30 juillet, Jacobs Capital a annoncé un accord pour vendre Mammut au fonds chinois CPE. La transaction doit être finalisée dans les prochains mois. Son prix reste secret, même si Jacobs cherchait en début d’année une valorisation supérieure à 500 millions d’euros. Heiko Schaefer, le patron de la marque née en 1862, restera aux commandes. Le siège, l’innovation, le design et le développement doivent demeurer en Argovie, quant à la production, elle est déjà largement asiatique. À écouter Mammut, le drapeau change donc surtout dans le registre des propriétaires.
Ce choix n’a rien d’un coup de tête. Mammut affiche depuis 2021 une croissance annuelle à deux chiffres et vise environ 400 millions de francs de chiffre d’affaires en 2026. Surtout, la Chine pourrait devenir son principal moteur de croissance : la marque y dispose déjà de plus de 100 magasins. CPE apporte précisément ce dont elle a besoin pour accélérer en Asie : capitaux, réseau et connaissance du marché.
L’affaire réveille pourtant une vieille inquiétude suisse. Pékin a déjà fait ses courses dans la Confédération et la fringale chinoise avait atteint son sommet au milieu des années 2010. Au seul premier semestre 2016, neuf entreprises suisses étaient passées sous contrôle chinois, autant qu’en 2014 et 2015 réunis. La valeur des acquisitions atteignait 45,8 milliards de dollars, contre 4 milliards sur toute l’année précédente. Syngenta écrasait toutefois les statistiques : l’offre de ChemChina pesait à elle seule 44,2 milliards de dollars. Sur l’ensemble de 2016, les 362 opérations de fusion-acquisitions impliquant la Suisse avaient représenté 119,1 milliards de dollars.
Le phénomène était continental. Selon EY, 2016 reste le sommet de la frénésie chinoise en Europe : 309 opérations pour plus de 85 milliards de dollars. En 2023, il n’en restait que 119 pour deux milliards. En Suisse, EY n’en recensait alors que six, pour moins de 200 millions. La razzia a donc sérieusement perdu de son allant.
Rachats de PME suisses : Mammut, l’arbre chinois qui cache une forêt européenne
Le plus significatif est pourtant ailleurs. Car pendant que Pékin s’offre un symbole, ce sont les voisins européens qui raflent le gros des entreprises helvétiques. Les étrangers n’ont jamais autant racheté de PME suisses qu’en 2025 : Deloitte compte 104 acquisitions, 65 % de plus en un an, un record depuis le début de sa série en 2013. Or, 83 % des acheteurs viennent d’Europe. Les Français arrivent pour la première fois en tête avec 27 % des opérations, devant les Allemands à 19 %. Les Américains, eux, tombent à 8 %.
Mammut n’entre d’ailleurs pas dans ce tableau : Deloitte limite son étude aux sociétés de moins de 250 salariés et valorisées entre 5 et 500 millions de francs, des chiffres qui donnent donc une tendance qui permet de mettre l’opération en perspective. Le passage annoncé de Mammut sous pavillon chinois constitue donc un symbole spectaculaire. La vague actuelle de reprises, elle, est surtout européenne. Pékin fait les gros titres, Paris et Berlin font chauffer la carte bancaire.