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Du détroit d’Ormuz aux pompes suisses, la facture de la guerre

Richard Dalleau
12 août 2026
6 min de lecture

Début août, le sans-plomb frôlait toujours les deux francs. Le 8 août, le TCS relevait un prix moyen de 1,94 franc le litre de SP95, 2,05 francs pour le SP98 et 2,14 francs pour le diesel, contre 1,65, 1,75 et 1,78 franc au début de l’année. La guerre partie du Golfe persique a donc atteint les automobilistes suisses.

Depuis les frappes du 28 février, la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transitaient avant-guerre quelque 20 millions de barils par jour, a désorganisé l’offre et les transports. Le blocage perdure : le 11 août, seuls six navires avaient franchi le détroit au cours des 24 heures précédentes, contre 130 à 140 quotidiennement avant la guerre.

En Suisse, l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays se veut néanmoins rassurant : les conflits au Proche et au Moyen-Orient n’ont, début août, « pas d’impact direct » sur la disponibilité des marchandises pour le mois. L’approvisionnement en produits pétroliers reste assuré. La situation demeure en revanche tendue pour l’essence et le diesel à cause des niveaux historiquement bas du Rhin. Les bateaux ne peuvent naviguer qu’avec des chargements fortement réduits, voire plus du tout. Ormuz, le Rhin : la Suisse pâtit de deux goulets d’étranglement.

La Suisse possède néanmoins un amortisseur que beaucoup de pays ont réduit : les stocks obligatoires. Les réserves d’essence, de diesel et de mazout dépassent leurs objectifs. Celles de kérosène couvrent environ 83 jours, un peu moins que les 90 jours prévus. En cas de manque, la Confédération peut libérer ces volumes sur le marché. Elle ne peut cependant pas en fixer le prix : les réserves évitent que les pompes se vident, mais n’empêchent pas la facture de grimper.

La Suisse évite la pénurie, reste la facture

Heureusement, cette hausse ne s’est pas transformée en emballement général. En juillet, l’inflation suisse atteignait 0,4 % sur un an et l’inflation sous-jacente 0,3 %. Les produits pétroliers coûtaient néanmoins 13,6 % de plus qu’un an auparavant, tandis que l’indice hors produits pétroliers ne progressait que de 0,1 %. Le SECO prévoit toujours 0,6 % d’inflation et seulement 0,9 % de croissance en 2026. La Suisse encaisse mieux le choc que nombre de ses voisins : l’énergie pèse moins lourd dans son économie et le franc, recherché en période de crise, réduit le coût du pétrole coté en dollars.

Revers de la médaille, un franc fort protège le consommateur, mais renchérit les montres, les machines, les instruments de précision ou les produits chimiques suisses vendus à l’étranger. Or, le ralentissement mondial frappe d’abord les économies tournées vers l’exportation. Les entreprises subissent aussi le prix du transport, des lubrifiants, des plastiques, de l’AdBlue, de l’hélium et d’autres dérivés de la pétrochimie. Début août, Berne ne signalait toujours aucune pénurie industrielle générale, mais la prolongation du blocage du détroit d’Ormuz déplace le risque du plein d’essence vers les coûts de production et les carnets de commandes.

L’agriculture suit la même logique. Les engrais ont fortement renchéri, sans toutefois perturber l’approvisionnement suisse : les réserves obligatoires dépassent même les objectifs. Les exploitants paient néanmoins plus cher le diesel, le transport et les intrants. Le choc n’annonce pas de pénurie alimentaire immédiate, mais comprime les marges et peut finir par se transmettre aux prix.

Son électricité protège la Suisse. Jusque quand ?

L’hydraulique et le nucléaire ont fourni près de 83 % de l’électricité produite en Suisse en 2025 : 37,5 TWh pour l’hydraulique et 18,4 TWh pour le nucléaire sur une production nationale de 67,5 TWh. Le pays dépend donc beaucoup moins du gaz et du pétrole pour s’éclairer ou faire tourner ses entreprises que les États équipés de nombreuses centrales thermiques. Un bouclier qui explique en partie pourquoi la guerre n’a pas déclenché de crise énergétique.

Cette protection s’arrête toutefois aux frontières du réseau européen. La Suisse importe de l’électricité pendant l’hiver et ne possède aucun stockage de gaz sur son territoire. Ses gestionnaires doivent conserver à l’étranger l’équivalent de 15 % de la consommation nationale moyenne. Le 4 août, l’ElCom jugeait faible le risque de pénurie physique à court terme, tout en pointant du doigt le remplissage des stocks européens de gaz pour l’hiver 2026-2027. Ils n’atteignaient que 48 % de leur capacité dans le nord-ouest de l’Europe, contre 74 % en moyenne à cette période au cours des huit dernières années.

Une Suisse sobre en hydrocarbures pour son électricité reste donc dépendante des centrales européennes lorsque ses barrages produisent moins et que la demande hivernale augmente. La guerre ne menace pas seulement l’essence disponible aujourd’hui, mais peut réduire demain le gaz utilisé en Europe pour produire l’électricité importée par la Confédération.

Les perdants du jerrican, les gagnants du baril

Le choc économique possède enfin un visage très suisse. Les ménages, les transporteurs et les PME paient davantage. En parallèle, les négociants en matières premières installés à Genève ou Zoug peuvent tirer profit de la volatilité et de la réorganisation des flux. Les recettes fiscales de la Confédération et des cantons concernés peuvent en bénéficier. La même guerre qui rogne le pouvoir d’achat à la pompe enrichit donc potentiellement une branche majeure de l’économie helvétique.

La neutralité place aussi la Suisse dans une position singulière. Depuis 1980, elle représente les intérêts américains en Iran. En juin, elle a accueilli au Bürgenstock les discussions sur la mise en œuvre du mémorandum signé par Washington et Téhéran. La reprise des tensions depuis fin juillet a rappelé les limites de ces bons offices, sans supprimer leur utilité : la Confédération reste l’un des rares canaux entre les deux adversaires.

La Suisse n’est ni épargnée par le choc ni condamnée à le subir sans défense. Ses réserves, son mix électrique, sa monnaie et ses institutions ont empêché la crise de dégénérer en pénurie. Elles achètent du temps. Alors que le conflit se prolonge et que l’Europe aborde l’hiver avec des stocks de gaz très inférieurs à leur niveau habituel, ce temps devient son bien le plus précieux.

Les principales données actualisées sont celles du TCS au 8 août, de l’OFS pour juillet, de l’OFAE au 6 août, de l’ElCom au 4 août et de la statistique électrique 2025 de l’OFEN. (Touring Club Schweiz) La mention des six navires franchissant Ormuz correspond à la situation publiée le 11 août.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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