Sanctions UE contre la Russie : pourquoi la France et l’Italie freinent l’interdiction d’entrée des vétérans russes
Dans le cadre de son 21e paquet de sanctions, l'UE envisage d'interdire son territoire aux militaires et vétérans russes ayant servi depuis le début de l'invasion de l'Ukraine. Cette mesure qui concernerait près de 1,5 million de personnes. Mais la France et l'Italie, qui accueillent la majorité des demandes de visas russes, freinent le projet : Paris et Rome jugent sa rédaction trop large, juridiquement floue et difficile à appliquer. Décryptage d'un blocage qui illustre les limites des sanctions visant directement les individus.
L’Union européenne poursuit l’élaboration de son 21e paquet de sanctions contre la Russie, présenté par la Commission européenne le 9 juin 2026. Ce nouveau train de mesures ne se limite plus aux secteurs économique, énergétique ou financier : il entend aussi étendre les restrictions à certaines catégories de personnes. Parmi les propositions figure une interdiction d’entrée sur le territoire de l’Union pour les militaires et vétérans russes ayant servi dans les forces armées depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion. Selon la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, l’objectif est clair : fermer l’Europe à quiconque a participé à la guerre. La mesure toucherait environ 1,5 million de personnes.
La France et l’Italie freinent
Cette initiative se heurte toutefois aux réticences de plusieurs États membres. Selon Bloomberg, la France et l’Italie estiment que le dispositif, dans sa rédaction actuelle, soulève d’importantes difficultés juridiques et pratiques.
Paris et Rome ne contestent pas le principe de mesures visant les anciens combattants russes. En revanche, les deux capitales redoutent qu’une formulation trop large ne se transforme, dans les faits, en interdiction générale frappant l’ensemble des ressortissants russes − y compris des conscrits ayant effectué un service militaire sans avoir pris part aux combats.
Les deux pays considèrent également qu’une telle restriction relève davantage de la politique des visas que du régime européen des sanctions. Ils s’interrogent surtout sur sa mise en œuvre : la proposition laisserait à chaque État membre le soin de déterminer, au cas par cas, si un demandeur a effectivement participé aux opérations militaires − un exercice jugé loin d’être simple. L’enjeu n’est pas mince pour ces deux pays : la France, l’Italie et l’Espagne ont concentré près des trois quarts des quelque 670 000 demandes de visa Schengen déposées par des ressortissants russes en 2025.
Un casse-tête pour les consulats
Cette question constitue aujourd’hui l’un des principaux points de blocage. Les autorités consulaires et les services chargés du contrôle aux frontières devraient vérifier le parcours militaire de chaque demandeur, sans toujours disposer des moyens de le faire. Certains craignent dès lors que les administrations ne privilégient une approche de précaution, en refusant davantage de visas à des ressortissants dont la participation aux combats ne serait pourtant pas établie.
La haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, affirme de son côté que Bruxelles dispose de renseignements sur l’ensemble des Russes ayant participé au conflit et serait en mesure de les inscrire nommément sur une liste. Interrogée sur la faisabilité du dispositif, elle a toutefois reconnu ne pas être une experte, s’en remettant à l’avis de spécialistes qui le jugent réalisable. Cet optimisme n’est pas partagé par tous : selon plusieurs observateurs, face aux incertitudes, les consulats pourraient être tentés d’élargir les refus afin de limiter leur exposition à d’éventuelles erreurs.
Moscou dénonce une mesure « paranoïaque »
Moscou dénonce pour sa part une nouvelle extension de la politique de sanctions européenne. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a qualifié le projet de mesure « ouvertement paranoïaque », estimant que Bruxelles ne sait plus quoi inventer et que ses restrictions finissent par se retourner contre les États européens eux-mêmes.
Ce débat intervient alors que les négociations sur le 21e paquet restent difficiles. Les États membres discutent encore de mesures concernant le plafonnement du prix du pétrole russe, l’extension des sanctions aux navires de la « flotte fantôme » transportant du gaz naturel liquéfié, plusieurs établissements bancaires, les opérateurs de cryptomonnaies, certains produits de la pêche, ainsi que des entreprises de pays tiers soupçonnées d’aider Moscou à contourner les sanctions occidentales. Plusieurs gouvernements, dont la Bulgarie, la Slovaquie et la Hongrie, s’interrogent par ailleurs sur l’utilité de nouvelles restrictions jugées parfois symboliques ou dommageables pour les économies européennes.
Sans remettre en cause la stratégie générale de pression sur la Russie, les réserves de Paris et de Rome illustrent les tensions qui apparaissent dès lors que les sanctions touchent directement les personnes physiques, soulevant des questions de preuve, de sécurité juridique et de faisabilité administrative.
Et la Suisse ?
Au-delà des Vingt-Sept, la question résonne aussi en Suisse, qui aligne le plus souvent sa politique sur les paquets de sanctions européens. Berne examine en effet chaque train de mesures individuellement avant de décider de s’aligner. Le pays avait déjà suivi Bruxelles sur le terrain des visas en 2022, en suspendant l’accord de facilitation conclu avec Moscou − sans toutefois instaurer d’interdiction générale, les ressortissants russes restant soumis à la procédure ordinaire. Une éventuelle reprise de la mesure visant les vétérans soulèverait, côté suisse, les mêmes interrogations pratiques que celles exprimées par Paris et Rome.
Cet alignement nourrit toutefois un débat récurrent sur la neutralité helvétique. L’UDC, premier parti du pays, juge qu’en reprenant les sanctions européennes la Suisse a sacrifié sa neutralité ; le parti a déposé en 2024, avec Pro Suisse, une initiative populaire visant à interdire constitutionnellement la participation à des sanctions contre un État belligérant. Le Conseil fédéral défend pour sa part une lecture inverse, estimant que le droit de la neutralité − qui porte sur la non-participation militaire à un conflit − reste pleinement respecté, la reprise de sanctions économiques relevant de sa marge de manœuvre politique. La Russie a − quant à elle − tranché, en classant la Suisse comme “État inamical”.