Recension : L’écrivain français / Tombeau, de Richard Millet
Se dire un écrivain français, à l’heure de la new-yorkisation générale, n’est pas […] acceptable, car relevant d’un souci d’appartenance “identitaire” nationale et sexuelle décidément impossible selon les normes du littérairement correct…
Ce constat va de pair avec la dénationalisation de la France, c’est-à-dire avec la ruine de l’accord millénaire entre pays et nation qui la caractérisait.
Le souci de Richard Millet pour le maintien de territoires lointains, tel la Nouvelle-Calédonie, dans l’ensemble français, est donc lié à quelque chose qui dépasse la politique et relève plutôt du littéraire en ceci que la solitude de l’écrivain n’empêche pas le sentiment d’appartenance aux espaces dessinés par la langue de la République autant qu’aux ermitages que la singularité de l’écriture y bâtit.
Français, il ne se fait guère d’illusions sur la France :
« Nous vivons dans un pays réduit à son seul souvenir − muséification et tourisme achevant, avec des parcours fléchés en globish et la sous-culture yankee, d’entretenir un paysage devenu décor, et un parler dont la couleur locale peut encore se monnayer. »
Dès les premières pages, le lecteur comprend que, dans ces conditions, se penser en écrivain français semble un anachronisme. L’auteur précise même que c’est suspect de nationalisme ou de la nostalgie d’une grandeur dont la plupart des Français ne se soucient ou ne se souviennent plus…
Où Richard Millet a‑t-il su qu’il était catholique et français ? Au Liban, où il a été élevé et où le cosmopolitisme était tout le contraire du métissage, en tant que conscience de soi et d’autrui, autrui me donnant de moi-même une image dont sans lui je n’aurais pas la vérité, tout en faisant en sorte que je lui offre de lui sa propre image.
Le lecteur ne sera pas surpris que la honte s’empare de l’auteur devant les étrangers qui apprennent notre langue et s’étonnent que la France ne veuille plus être elle-même, ni incarner la beauté et l’histoire de sa langue… Il comprendra qu’il ait voulu continuer à écrire sur, et à parler de, ce qu’il voyait du monde contemporain.
Cela lui a valu d’être un écrivain déchu, voire maudit, en tout cas impossible. Cet opprobre a‑t-il fait de lui un saint ? Le mot répugne au catholique qu’il est. Un héros ? Le seul héroïsme auquel il prétend est le fait d’être soi […], et plus que jamais, en un pays entré en inversion générale, c’est-à-dire se séparer toujours plus du Consensus, refuser de faire partie d’une culture et d’un peuple dégradés.
Rester soi ? C’est écrire, envers et contre tout, parmi les leurres que lancent le doute, l’angoisse, les accès de désespoir : L’héroïsme ne serait alors peut-être rien d’autre qu’un très singulier rapport à la syntaxe et à l’histoire d’une langue […]. Car écrire […] ne s’enseigne pas ; cela s’apprend par soi-même…
Le style 1 ? Il est surtout une tension dont un écrivain fait son système rythmique, par quoi il s’écarte heureusement de la “communication”, écrivant même contre l’usage général, souvent de façon parfois contradictoire ou antagoniste, voire dans une ferveur agogique…
Sont-ils déjà au tombeau, les écrivains, qui, comme lui, sont séparés de la meute pour garder foi en notre langue et dans la littérature ? Que nenni : Écrire […] c’est renvoyer l’opprobre au rang d’un non-événement. Car nous ne nous soucions pas de retourner dans le Système, encore moins être “réhabilité”, mais bien de vivre jusqu’à la fin dans cet exil qui est, on le sait depuis Platon, la condition de l’écrivain.
Oui, mais ils mourront ? Nous mourrons seuls, sans sépulture officielle, bannis de l’histoire officielle, mais vivants, car certains que les femmes qui nous auront aimés se souviendront de nous, tout comme gardent déjà mémoire de nous, […], c’est un des privilèges de la littérature, […], les personnages de romans que nous aimons et qu’on appelait naguère des héroïnes…
Ils liront ? Oui. Ils ne séparent pas l’acte d’écrire de celui de lire, qui consiste à se retrancher du rang des menteurs ; s’abstraire de l’immédiat ; se bannir soi-même, ou se faire regarder avec une sorte d’inquiétude quand on le fait en public…
En tout cas, il ne faut pas compter sur Richard Millet pour rentrer dans le rang. N’écrit-il pas qu’il y a du déshonneur pour un écrivain chaque fois qu’il écrit mal ou se prostitue à l’idéologie dominante ? Il écrira donc jusqu’au bout, pour secouer les cendres du langage, restera, envers et contre tout, plus que jamais [lui-même] dans cette langue où la lumière du plein midi est privatisée par le publicitaire et la propagande…
L’écrivain français – tombeau, Richard Millet, 96 pages, Les provinciales (mai 2026)
Notes
- Le style c’est tout l’homme, disait Buffon…
Précédents billets de Francis Richard sur des livres de Richard Millet
- Fatigue du sens (17 décembre 2011)
- La souffrance littéraire de Richard Millet (21 septembre 2012) :
- Langue fantôme, suivi de, Éloge littéraire d’Anders Breivik
- Intérieur avec deux femmes
- De l’antiracisme comme terreur littéraire
- Trois légendes (21 novembre 2013)
- L’Être-Boeuf (3 décembre 2013)
- Une artiste du sexe (30 décembre 2013)
- Le corps politique de Gérard Depardieu (25 novembre 2014)
- Solitude du témoin (3 mai 2015)
- Province (28 juin 2017)
- Étude pour un homme seul (17 mai 2019)
- Français langue morte suivi de l’Anti-Millet (30 juillet 2020)
- Paris bas-ventre, suivi de, Éloge du coronavirus (22 juillet 2021)
- Nouveaux lieux communs (8 juin 2024)
- Ozanges (25 septembre 2024)
- L’entrée du Christ dans la langue française (26 octobre 2024)
Publication commune LesObservateurs.ch et Le blog de Francis Richard