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Recension : L’écrivain français / Tombeau, de Richard Millet

Francis Richard
14 juin 2026
5 min de lecture

Se dire un écri­vain fran­çais, à l’heure de la new-yor­ki­sa­tion géné­rale, n’est pas […] accep­table, car rele­vant d’un sou­ci d’ap­par­te­nance “iden­ti­taire” natio­nale et sexuelle déci­dé­ment impos­sible selon les normes du lit­té­rai­re­ment cor­rect

Ce constat va de pair avec la déna­tio­na­li­sa­tion de la France, c’est-à-dire avec la ruine de l’ac­cord mil­lé­naire entre pays et nation qui la carac­té­ri­sait.

Le sou­ci de Richard Millet pour le main­tien de ter­ri­toires loin­tains, tel la Nou­velle-Calé­do­nie, dans l’en­semble fran­çais, est donc lié à quelque chose qui dépasse la poli­tique et relève plu­tôt du lit­té­raire en ceci que la soli­tude de l’é­cri­vain n’empêche pas le sen­ti­ment d’ap­par­te­nance aux espaces des­si­nés par la langue de la Répu­blique autant qu’aux ermi­tages que la sin­gu­la­ri­té de l’é­cri­ture y bâtit.

Fran­çais, il ne se fait guère d’illu­sions sur la France :

« Nous vivons dans un pays réduit à son seul sou­ve­nir − muséi­fi­ca­tion et tou­risme ache­vant, avec des par­cours flé­chés en glo­bish et la sous-culture yan­kee, d’en­tre­te­nir un pay­sage deve­nu décor, et un par­ler dont la cou­leur locale peut encore se mon­nayer. »

Dès les pre­mières pages, le lec­teur com­prend que, dans ces condi­tions, se pen­ser en écri­vain fran­çais semble un ana­chro­nisme. L’au­teur pré­cise même que c’est sus­pect de natio­na­lisme ou de la nos­tal­gie d’une gran­deur dont la plu­part des Fran­çais ne se sou­cient ou ne se sou­viennent plus…

Où Richard Millet a‑t-il su qu’il était catho­lique et fran­çais ? Au Liban, où il a été éle­vé et où le cos­mo­po­li­tisme était tout le contraire du métis­sage, en tant que conscience de soi et d’au­trui, autrui me don­nant de moi-même une image dont sans lui je n’au­rais pas la véri­té, tout en fai­sant en sorte que je lui offre de lui sa propre image.

Le lec­teur ne sera pas sur­pris que la honte s’empare de l’au­teur devant les étran­gers qui apprennent notre langue et s’é­tonnent que la France ne veuille plus être elle-même, ni incar­ner la beau­té et l’his­toire de sa langue… Il com­pren­dra qu’il ait vou­lu conti­nuer à écrire sur, et à par­ler de, ce qu’il voyait du monde contem­po­rain.

Cela lui a valu d’être un écri­vain déchu, voire mau­dit, en tout cas impos­sible. Cet opprobre a‑t-il fait de lui un saint ? Le mot répugne au catho­lique qu’il est. Un héros ? Le seul héroïsme auquel il pré­tend est le fait d’être soi […], et plus que jamais, en un pays entré en inver­sion géné­rale, c’est-à-dire se sépa­rer tou­jours plus du Consen­sus, refu­ser de faire par­tie d’une culture et d’un peuple dégra­dés.

Res­ter soi ? C’est écrire, envers et contre tout, par­mi les leurres que lancent le doute, l’an­goisse, les accès de déses­poir : L’hé­roïsme ne serait alors peut-être rien d’autre qu’un très sin­gu­lier rap­port à la syn­taxe et à l’his­toire d’une langue […]. Car écrire […] ne s’en­seigne pas ; cela s’ap­prend par soi-même…

Le style 1 ? Il est sur­tout une ten­sion dont un écri­vain fait son sys­tème ryth­mique, par quoi il s’é­carte heu­reu­se­ment de la “com­mu­ni­ca­tion”, écri­vant même contre l’u­sage géné­ral, sou­vent de façon par­fois contra­dic­toire ou anta­go­niste, voire dans une fer­veur ago­gique…

Sont-ils déjà au tom­beau, les écri­vains, qui, comme lui, sont sépa­rés de la meute pour gar­der foi en notre langue et dans la lit­té­ra­ture ? Que nen­ni : Écrire […] c’est ren­voyer l’op­probre au rang d’un non-évé­ne­ment. Car nous ne nous sou­cions pas de retour­ner dans le Sys­tème, encore moins être “réha­bi­li­té”, mais bien de vivre jus­qu’à la fin dans cet exil qui est, on le sait depuis Pla­ton, la condi­tion de l’é­cri­vain.

Oui, mais ils mour­ront ? Nous mour­rons seuls, sans sépul­ture offi­cielle, ban­nis de l’his­toire offi­cielle, mais vivants, car cer­tains que les femmes qui nous auront aimés se sou­vien­dront de nous, tout comme gardent déjà mémoire de nous, […], c’est un des pri­vi­lèges de la lit­té­ra­ture, […], les per­son­nages de romans que nous aimons et qu’on appe­lait naguère des héroïnes…

Ils liront ? Oui. Ils ne séparent pas l’acte d’é­crire de celui de lire, qui consiste à se retran­cher du rang des men­teurs ; s’abs­traire de l’im­mé­diat ; se ban­nir soi-même, ou se faire regar­der avec une sorte d’in­quié­tude quand on le fait en public…

En tout cas, il ne faut pas comp­ter sur Richard Millet pour ren­trer dans le rang. N’é­crit-il pas qu’il y a du déshon­neur pour un écri­vain chaque fois qu’il écrit mal ou se pros­ti­tue à l’i­déo­lo­gie domi­nante ? Il écri­ra donc jus­qu’au bout, pour secouer les cendres du lan­gage, res­te­ra, envers et contre tout, plus que jamais [lui-même] dans cette langue où la lumière du plein midi est pri­va­ti­sée par le publi­ci­taire et la pro­pa­gande…

L’é­cri­vain fran­çais – tom­beau, Richard Millet, 96 pages, Les pro­vin­ciales (mai 2026)

Notes

  1. Le style c’est tout l’homme, disait Buf­fon…

Précédents billets de Francis Richard sur des livres de Richard Millet

Publi­ca­tion com­mune LesObservateurs.ch et Le blog de Fran­cis Richard

Francis Richard
Francis Richard

De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), Francis Richard a travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et s'intéresse aux arts et lettres. Il anime le blogue "Semper longius in officium et ardorem".

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