La Nouvelle Droite, soixante ans de combat culturel : retour sur la plus durable des écoles de pensée françaises
Rare privilège dans l'histoire intellectuelle : durer. Née en 1968 d'une défaite électorale, la Nouvelle Droite fête ses soixante ans de combat culturel, et un livre-somme de François Dambelin vient d'en dresser le panorama. Sur le plateau de TVLibertés, trois témoins et acteurs de premier plan – Alain de Benoist en tête – racontent l'école de pensée la plus féconde et la plus discutée de la seconde moitié du XXe siècle français.
Pierre Boutang affirmait que l’Action française avait été, depuis Port-Royal, la seule véritable école de pensée française. La parution du livre de François Dambelin, « La Nouvelle Droite. Un panorama historique et métapolitique » (La Nouvelle Librairie / Institut Iliade), vient tranquillement contredire le philosophe. Réunis sur le plateau des « Idées à l’endroit », l’émission de Rémi Soulié sur TVLibertés, l’auteur, Alain de Benoist et Claude Chollet ont retracé six décennies d’une aventure intellectuelle qui, du GRECE à l’Institut Iliade, n’a jamais cessé de produire, de déranger et d’essaimer bien au-delà des frontières françaises.
De l’échec politique à la métapolitique
Tout commence par une défaite. Au milieu des années 1960, la mouvance néo-nationaliste regroupée autour de Dominique Venner, de la revue Europe Action et des Cahiers universitaires tente l’aventure électorale. Les législatives de 1967 tournent au fiasco. « Cette bascule s’est faite suite à un constat d’échec de la tentative politique », résume François Dambelin. Plutôt que de se disperser, une trentaine de jeunes gens – étudiants, du même âge, remarquablement homogènes – décident de poursuivre le combat sous une autre forme : celle des idées. En 1968 naît le GRECE, Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne. Le raisonnement fondateur tient en deux références : avant la Révolution française, il y eut les encyclopédistes et les sociétés de pensée ; avant Lénine, il y eut Marx. Autrement dit, l’hégémonie intellectuelle d’abord – ce que l’on appellera plus tard, en référence au théoricien communiste italien Antonio Gramsci, le « gramscisme de droite », et que la Nouvelle Droite nommera métapolitique.
Alain de Benoist, épicentre de cette école depuis l’origine, récuse pourtant l’idée d’un simple changement tactique : « On ne change pas de stratégie comme ça, en alternant les casquettes. » Pour lui, la fondation du GRECE fut une rupture personnelle avec l’action politique elle-même : « Il y a des hommes politiques, puis il y a des théoriciens. Moi, je me sentais plus du côté des hommes de connaissance que des hommes de puissance. » Rupture doctrinale aussi : l’antigaullisme hérité de la guerre d’Algérie est vite abandonné, le matérialisme biologique remisé, et s’affirme le désir – « prétentieux et exagéré », concède-t-il, car on ne part jamais d’une table rase – de cesser de répéter un catéchisme pour reprendre les idées où qu’elles soient apparues, à droite comme à gauche, et voir ce qu’elles valent.
Claude Chollet, futur président du GRECE et fondateur de l’OJIM, appartient à la génération qui suit immédiatement. Adhérent vers 1969-1970 via le Cercle Pareto de Sciences Po, il se souvient d’un changement de monde :
« Europe Action, c’était la revue qu’on vendait à la criée dans la rue. Là, on éditait des revues intellectuelles, vendues par abonnement ou en kiosque. C’était une vraie rupture. »
Et un soulagement, après l’oxymore de l’« Algérie française » : enfin « quelque chose qui tenait debout », un corpus robuste, en dehors d’une Action française à laquelle il n’appartint jamais.
Une école sans catéchisme
Le livre de François Dambelin – « vraiment l’un des meilleurs » parmi les 80 à 100 ouvrages consacrés à la Nouvelle Droite dans le monde, juge Alain de Benoist, qui salue un témoignage documenté, ni complaisant ni apologétique – restitue d’abord l’ampleur du chantier ouvert. Car la rupture avec le « vieux nationalisme français du sabre et du goupillon » ne fut pas seulement stylistique. D’emblée, l’école s’ouvre à une dimension européenne et civilisationnelle : une Europe conçue comme communauté de peuples frères, intégrant la dimension régionale – on est à la fois Européen, Français, et Breton ou Normand –, structurée sur le modèle impérial qui respecte la multiplicité des peuples, aux antipodes de l’européisme jacobin d’un Jean Thiriart. S’y ajoutent la plus longue mémoire – les Indo-Européens, les traditions populaires – et un paganisme assumé qui se substitue au simple antichristianisme des débuts, rejeté comme matrice de l’universalisme et de l’égalitarisme.
Autour d’une vision du monde commune, les sensibilités divergent librement : versant prométhéen avec Guillaume Faye, versant scientifique avec Yves Christen et la sociobiologie, pôle contemplatif avec Alain de Benoist, tropisme des traditions populaires avec Pierre Vial, sans oublier les courants évoliens et guénoniens. Nulle chapelle pourtant : « Contrairement à beaucoup de légendes, il n’y avait pas de chef, de gourou, de pape – c’était plutôt « ni dieu ni maître ». Mais c’était une communauté de travail », insiste de Benoist. Une communauté qui explora tout, puisqu’une conception du monde regarde tout : la géopolitique, l’éthique de l’honneur, la démocratie organique, la révolution conservatrice allemande, Heidegger, mais aussi le cinéma et le fantastique avec Michel Marmin, la sexualité, l’art. Les revues Nouvelle École, Éléments et Krisis firent découvrir au public français Spengler, Ludwig Klages ou Arnold Gehlen, convoquèrent Rougier, Dumézil et Eysenck aussi bien que Baudrillard, Louis Dumont, Serge Latouche ou Hannah Arendt. Des dizaines de milliers de pages, sans compter conférences, brochures et universités d’été.
L’été 1979, ou le baptême par le feu médiatique
Pendant dix ans, ce travail demeure relativement souterrain – à une exception près : le Figaro Magazine, que le GRECE crée « d’une certaine manière », rappelle Claude Chollet, et qui tire à 350 000 ou 400 000 exemplaires. Puis vient la crise de l’été 1979. En quelques semaines, des milliers d’articles s’abattent sur le mouvement : couvertures de L’Express, du Nouvel Observateur, du Monde, échos jusqu’au New York Times, à l’Asahi Shimbun et à Haaretz. C’est la presse qui forge alors l’étiquette « nouvelle droite » – une expression venue de l’extérieur, favorisée il est vrai par le succès de l’essai d’Alain de Benoist « Vu de droite » et par un article de Gilbert Comte dans Le Monde. Le GRECE commet alors ce que Chollet tient pour une erreur stratégique : refuser le label et se proclamer « nouvelle culture ». « Personne n’y comprenait rien, et cela a été, au fond, le début de la fin du GRECE. Nous aurions dû accepter cette étiquette. » De Benoist, lui, n’a jamais cessé de la trouver réductrice : elle donnait une coloration immédiatement politique à une école de pensée qui voulait voir les choses de plus haut, et l’enfermait dans l’éternel marronnier journalistique du clivage droite-gauche – clivage qu’il juge d’ailleurs « promis à une certaine faillite ». « Le mot de droite ne m’a jamais fait peur, mais le mot de gauche ne m’a jamais fait peur non plus. Je me situe au niveau du contenu des doctrines, pas du contenant. »
Européens, non Occidentaux
Deux marqueurs font office de colonne vertébrale. Le premier est la distinction entre Europe et Occident, tranchée dès 1975 avec « Il était une fois l’Amérique », article-fleuve de quatre-vingts pages publié dans Nouvelle École par Alain de Benoist et Giorgio Locchi sous pseudonymes – rupture nette avec l’occidentalisme, qui provoqua des départs, et refus constant de suivre les États-Unis dans leurs guerres, du Vietnam à l’Irak, de l’Afghanistan jusqu’à l’Iran tout récemment. Nourrie de Carl Schmitt et de l’opposition entre puissances continentales et maritimes, cette position débouche sur la centralité de la notion de peuple : les peuples comme « grand sujet historique de notre temps », la souveraineté populaire, une conception résolument positive de la démocratie comme pouvoir du peuple et non comme simple défense des droits individuels.
Le second marqueur est l’antilibéralisme : critique argumentée des valeurs marchandes, de la logique du profit, de la société de marché, du capitalisme libéral. C’est même, pour de Benoist, la seule véritable ligne rouge de l’école – bien davantage que la question religieuse, lui le « vieux païen » qui voit aujourd’hui les jeunes catholiques parfaitement à l’aise à l’Institut Iliade. Claude Chollet précise le tir : hostilité au « monothéisme du marché » ne signifie pas hostilité à l’entreprise ni à la propriété privée, mais refus de « la marchandisation des corps et des esprits ».
L’interrègne et les chantiers de demain
Et maintenant ? François Dambelin décrit un réseau à plusieurs pôles – édition, revues, formation avec l’Iliade – et désigne un adversaire intellectuel à prendre au sérieux : la « néoréaction » américaine de Curtis Yarvin et Peter Thiel, ces « Lumières sombres » qui fascinent la jeunesse et n’ont pas encore trouvé de réponse européenne argumentée. De Benoist partage la réserve : un courant qui met l’économie avant le politique, refuse la démocratie « parce qu’il n’aime pas le peuple », et se nourrit, comme l’imaginaire d’Elon Musk, de science-fiction et de mangas – symptôme important, renouvellement douteux. Le vrai travail, dans cette « période d’interrègne » qui ressemble de plus en plus à une nouvelle avant-guerre, consiste à penser le surgissement du populisme, l’effondrement des anciennes classes dirigeantes, la recomposition du « nomos de la Terre » autour des États-civilisations, les vertiges de l’intelligence artificielle – « le grand remplacement, est-ce qu’au fond ce n’est pas le grand remplacement de l’homme par la machine ? » – et la crise profonde de l’universalisme. Chollet, lui, désigne le chantier par excellence : l’Europe, « idée neuve en Europe », qu’il ne faut surtout pas confondre avec une Union européenne « hostile aux Européens en tant que peuples », et qu’il s’agit de réinvestir comme mythe mobilisateur.
Soixante ans, trois générations, aucun catéchisme : le pari métapolitique de 1968 aura au moins prouvé une chose, que le temps long des idées finit toujours par rattraper le temps court de la politique. Entre Clovis, Jeanne d’Arc et le pèlerinage de Chartres – « c’est très bien, je n’ai rien contre », sourit de Benoist –, ce n’est pas la nostalgie qui résoudra les problèmes de l’intelligence artificielle. C’est précisément pour cela que cette école, née d’une défaite électorale, n’a pas fini de faire travailler les esprits.
Pour aller plus loin
- François Dambelin, La Nouvelle Droite. Un panorama historique et métapolitique, La Nouvelle Librairie Éditions, coll. Agora, 494 p., 24,90 €, avril 2026 : boutique.institut-iliade.com
- « La Nouvelle Droite. Panorama historique et métapolitique », émission « Les Idées à l’endroit » (TVLibertés), animée par Rémi Soulié, avec François Dambelin, Alain de Benoist et Claude Chollet, à visionner ci-dessous.