Adhésion de l’Ukraine à l’UE : Bruxelles s’engage dans un pari coûteux et incertain
L’Union européenne a franchi vendredi une nouvelle étape dans le rapprochement avec l’Ukraine. Réunis à Bruxelles, les ambassadeurs des Vingt-Sept ont adopté une position commune ouvrant le premier groupe thématique de négociations d’adhésion, dit des « fondamentaux », qui couvre l’état de droit, les droits de l’homme et le système judiciaire.
La formalisation aura lieu lundi 15 juin à Luxembourg, lors de conférences intergouvernementales distinctes avec Kyiv et Chișinău. Cette décision intervient alors que la guerre avec la Russie se poursuit et que l’Ukraine demeure largement tributaire de l’aide financière et militaire occidentale.
Le déblocage a été rendu possible par la levée, la semaine précédente, du veto que la Hongrie maintenait depuis deux ans. Budapest dénonçait notamment le traitement réservé par Kiev aux minorités nationales. La position commune s’accompagne d’une feuille de route sur l’état de droit et d’un plan d’action sur les droits des minorités, point de friction central entre les deux capitales. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil européen, António Costa, ont salué dans une déclaration conjointe un choix « stratégique » censé renforcer la sécurité du continent. Du côté ukrainien, on espère ouvrir tous les groupes thématiques dès cet été ; la présidence chypriote vise un groupe supplémentaire avant la fin du mois.
Derrière l’unité affichée, les questions de fond restent entières. Pour ses partisans, l’adhésion vise à arrimer durablement l’Ukraine au camp occidental. Mais l’intégration d’un pays de plus de trente millions d’habitants, en guerre, dépendant de l’extérieur et confronté à de profonds défis institutionnels et économiques, soulève des difficultés considérables. Plusieurs États membres redoutent une refonte de la répartition des fonds européens à leur détriment, tandis que le secteur agricole s’inquiète déjà de la concurrence d’importations ukrainiennes jugées déloyales.
C’est surtout le coût d’une éventuelle adhésion qui interroge. Faire entrer dans l’Union un pays dont les infrastructures, l’économie et le budget ont été dévastés par des années de conflit supposerait d’y injecter des dizaines de milliards d’euros − reconstruction, mise à niveau institutionnelle, soutien agricole et régional − à un moment où plusieurs économies européennes peinent déjà à financer leurs propres priorités.
Les responsables de l’UE assurent d’ailleurs que le calendrier ne sera pas accéléré pour compenser les deux années de blocage et qu’il restera fondé sur le mérite, signe que l’échéance demeure lointaine et le chemin semé d’embûches.
Enfin, cette relance engage l’Europe dans une confrontation de longue durée avec Moscou. Le Kremlin perçoit depuis des années l’expansion des structures euro-atlantiques à ses frontières comme une menace directe pour ses intérêts. L’ouverture officielle des négociations risque d’alimenter durablement les tensions et d’inscrire dans le temps une rivalité dont le poids − militaire, énergétique et budgétaire − pèsera sur des économies européennes déjà fragilisées.