Suivez l’argent : de Ceuta au détroit d’Ormuz, l’envers du décor
De l'« invasion » de Ceuta au chaos ministériel berlinois, du trou noir financier ukrainien aux reculades de Trump face à Téhéran, l'actualité semble éclatée en mille morceaux. Elle ne l'est pas : un même fil relie ces théâtres en apparence sans rapport, et il suffit de le tirer pour que le décor s'effondre. Le tour d'horizon d'Oskar Freysinger.
Une « invasion » de Ceuta réglée comme un ballet, un chancelier allemand qui annonce un ministre sans ministre, un trou noir ukrainien qui engloutit des centaines de milliards adossés à des réparations russes qui ne viendront jamais, et un Trump qui gonfle la voix face à Téhéran avant de se dégonfler – l’actualité de ces derniers jours fut riche. Mais derrière le vacarme, un seul fil conducteur permet de comprendre l’ensemble : follow the money. Suivez l’argent, et le théâtre d’ombres s’éclaire.
Ceuta : une invasion cousue de fil blanc
Commençons par ce que l’on nous a servi sur un plateau : l’« invasion » de Ceuta, cette enclave espagnole en territoire nord-africain. La télévision allemande annonçait un jour l’entrée de 50 000 migrants ; le lendemain, le même journal nous apprenait que 73 000 Africains avaient quitté la ville. Cinquante mille qui entrent, septante-trois mille qui sortent : voilà qui donne la mesure de la crédibilité des chiffres qu’on nous assène. Oublions-les donc, et retenons l’essentiel : oui, énormément de gens sont entrés.
Madrid a d’abord hésité à faire intervenir l’armée, avant de se souvenir d’une subtilité juridique : celui qui pénètre sur le territoire, même illégalement, a droit à l’asile s’il n’a franchi aucune barrière. Or on peut atteindre Ceuta à la nage, en contournant tranquillement un mur de 3,80 mètres. D’où l’installation d’une barrière flottante. On m’objectera qu’un petit plongeon suffit à passer dessous – certes, mais là n’est pas la question : cette barrière n’a rien de sécuritaire, elle est purement juridique. La franchir, fût-ce en apnée, constitue désormais aux yeux du tribunal espagnol un franchissement illégal, donc un motif de refus d’asile. On en est à couper les cheveux en quatre pour colmater les brèches d’un droit devenu fou.
Reste la vraie question : à qui profite le crime ? La version officielle désigne les Russes. Je cherche encore le mobile. L’Espagne vient de refuser aux Américains l’usage de ses bases aériennes pour leurs opérations contre l’Iran ; Washington est furieux contre Madrid, qui fait bande à part dans tous ces conflits. Et de qui le Maroc est-il l’allié fidèle ? D’Israël et des États-Unis. L’Espagne, elle, entretient d’excellentes relations avec l’Algérie, dont l’économie et le matériel militaire penchent vers Moscou. Les deux camps se dessinent d’eux-mêmes, et le petit rappel à l’ordre infligé à M. Sanchez trouve son expéditeur probable. Ajoutons la géographie : toute l’affaire se joue autour d’un goulet d’étranglement, à deux pas d’un rocher britannique dont les Américains rêvent de contrôler les abords – Gibraltar, point névralgique du trafic maritime mondial, comme l’est aujourd’hui le détroit d’Ormuz. Les empires anglo-saxons ont bâti leur hégémonie sur le contrôle des voies maritimes ; nous verrons plus loin que cette force est en train de se retourner contre eux.
Quant à la thèse de la vague spontanée née du désespoir, elle ne résiste pas à l’examen. Les déclarations de ces jeunes gens et leur comportement dans la ville ne racontent pas la misère – ils mangeaient à leur faim côté marocain. On a même vu circuler des images de policiers réglant la circulation pour que les colonnes ne se trompent pas de direction : pas vers le sud, vers le nord, vers Ceuta. C’est orchestré, cousu de fil blanc – comme tant de choses dans la politique actuelle. Et le plus beau : maintenant que tout est rentré dans l’ordre, on nous explique qu’il n’y a jamais eu d’invasion migratoire, seulement une « manipulation médiatique russe ». Il fallait oser.
Berlin : le grand guignol ministériel
Passons à l’Allemagne, où la Deutsche Bahn, jadis vitrine de la réussite industrielle du pays, est devenue un sac à problèmes. Friedrich Merz, déjà mal en point après l’affaire Spahn – ce chef de groupe opposé à la gestation pour autrui qui s’était lui-même procuré un enfant par ce moyen à l’étranger, contradiction devenue trop grosse pour être tolérée –, a cru se refaire une santé par un remaniement ministériel. Ce qu’il faudrait à l’Allemagne, ce sont de nouvelles élections ; mais il n’en est pas question, puisque l’AfD ne cesse de se renforcer.
C’est d’ailleurs, paradoxalement, ce qui me donne de l’espoir avec l’Union européenne : l’inanité de son personnel politique. Point n’est besoin de secouer l’arbre, le fruit tombera tout seul. Démonstration : Merz déniche un candidat au poste, un certain Fritz Günzler, convoque la presse – et voilà que l’intéressé, quasiment dans l’heure qui précède la conférence, se retire : avocat de profession, il ne connaît rien aux chemins de fer et ne s’en sent pas capable. Un homme de bon sens, pour une fois. Résultat : le chancelier tient une conférence de presse pour présenter un ministre… sans ministre. Du grand guignol. Il a fini par se rabattre sur un certain Stephan Bilger, mais ces gesticulations ont achevé de le discréditer. Au point que sa propre CDU prend le large : les candidats des Länder se distancient du chancelier, alors qu’un chancelier est d’ordinaire un atout en campagne. Comme pour Zelensky, dont plus personne ne veut sur une photo, Merz porte la guigne. Berlin a même laissé entendre que des défaites au Mecklembourg et en Saxe – où l’AfD caracole en tête, créditée de 44 % et désormais jugée apte à gouverner – entraîneraient une demande de démission. Du jamais vu : les chanceliers allemands sont faits pour durer. Celui-ci risque de ne pas faire long feu. Ça sent le sapin.
Interdire l’AfD ? La tentation de l’impossible
Face à cette montée, un millier de juristes pétitionnent pour demander l’interdiction du premier parti d’Allemagne. Risque-t-on d’en arriver là ? J’en doute fort. La procédure, si elle s’enclenchait, serait interminable – voies de recours en cascade, et au bout du chemin la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, juridiction assez indépendante pour avoir un jour affirmé la primauté de ses décisions sur celles de la Cour de justice européenne. Les élections régionales auront eu lieu bien avant. Et l’Allemagne est un État fédéral : les Länder ne sont pas des courroies de transmission comme les départements français, ils disposent de vraies prérogatives. Imagine-t-on éjecter de la vie politique un parti qui participerait au gouvernement de deux Länder, voire y détiendrait la majorité ? Compte tenu du mécontentement populaire et de la politique calamiteuse de Merz, ce serait la goutte de trop – et quand les Allemands descendent dans la rue, cela fait généralement mal.
On m’opposera le précédent roumain : annulation de l’élection, interdiction de Călin Georgescu, président installé à la botte de Mme von der Leyen et de la grosse commission – et les centaines de milliers de manifestants sont finalement rentrés chez eux. Mais la comparaison ne tient pas. La Roumanie, économiquement fragile, a un intérêt vital aux milliards de Bruxelles ; l’Allemagne en est le contributeur majeur, avec une industrie en péril et des exportations en berne. Institutionnellement et financièrement, rien de comparable. Et puis, mille juristes… qu’est-ce que mille juristes ? On connaît la corporation : ils sont si unanimes entre eux.
Sur le fond, enfin, le dossier est vide. L’AfD a évolué depuis ses débuts. J’ai fondé l’UDC du Valais : à la naissance d’un parti, il vient toujours des gens qu’il faut mettre à la porte, et ce ménage, l’AfD l’a fait. Le parti est aujourd’hui stabilisé, et les interventions d’Alice Weidel au Bundestag sont d’une clarté, d’une précision et d’une intelligence rafraîchissantes. Elle n’y va pas par quatre chemins. Je pense qu’elle sera un jour chancelière – si l’Allemagne veut s’en sortir, ce sera presque inévitable.
Le trou noir ukrainien, ou pourquoi le mensonge est obligatoire
Venons-en au piège financier. Pourquoi cette russophobie démultipliée ? Pourquoi nous a-t-on raconté pendant des mois que les Russes étaient devant Moscou comme les nazis en 41 – pardon, l’inverse : que l’Ukraine allait triompher ? La réponse tient en un mot : l’argent.
Des centaines de milliards ont été déversés dans le trou noir ukrainien – trou noir : par définition, tout y disparaît par magie, bibbidi-bobbidi-boo, comme la citrouille du conte. Or la plupart de ces montants ont été alloués sous forme de prêts, souscrits via des obligations par des privés et des collectivités publiques. Et quelle est la garantie exigée par les banques ? La voici : la Russie, vaincue, paiera des réparations de guerre, et c’est avec ces réparations que l’Ukraine remboursera. Tout l’édifice repose donc sur une illusion qu’il faut maintenir en vie coûte que coûte : l’Ukraine gagne, les Russes sont aux abois, ils sont fichus. Car la finance, nerf de la guerre, ne vit que de confiance ; le jour où la confiance s’évapore, tout s’effondre. Voilà pourquoi le narratif est si mensonger et tenu avec une telle insistance.
Il suffit pourtant de quelques années de travail sérieux sur les sources – il y a à boire et à manger sur internet, mais certains sites, certains observateurs de terrain se sont avérés fiables sur la durée – pour constater que la réalité est inverse : c’est l’Ukraine qui est aux abois, et c’est côté ukrainien que règne la débandade. Imaginez maintenant la capitulation : adieu les réparations. L’argent du trou noir est loin, l’Ukraine ne remboursera jamais, et ce sont des trous monumentaux qui s’ouvriront dans les budgets européens. Qui paiera ? Le citoyen corvéable à merci, comme toujours. Et les politiciens qui nous ont menés là par leur irresponsabilité devront enfin rendre des comptes – c’est précisément ce qu’ils craignent. Donc la guerre doit continuer : tant qu’elle dure, l’illusion tient, et il se passera peut-être quelque chose – Poutine glissera peut-être sur sa savonnette un matin. Illusion encore : les Américains ont fait l’expérience en Iran qu’éliminer une vieille garde, c’est se retrouver face à une nouvelle garde plus déterminée encore. Tuer les dirigeants n’a jamais été la bonne idée.
Retenez la leçon de mes vingt ans de politique active à tous les niveaux de la Confédération : ce ne sont jamais les droits de l’homme, les droits des femmes, les pauvres victimes ni les grandes valeurs occidentales – tout cela n’est que paravent. Derrière, c’est toujours l’argent. Quand un monsieur bien peigné, cravate impeccable, vous susurre de belles choses, creusez pour savoir qui le paie : vous saurez pourquoi il parle comme il parle. Les incorruptibles sont rares dans ce métier. C’est triste, mais c’est ainsi.
Zelensky, ou la guigne en politique
Sur le terrain, contrairement à ce que serinent les médias français, l’Ukraine n’est ni victorieuse ni à l’initiative. C’est une catastrophe. Ce qui tue Zelensky, au fond, c’est l’ouverture des autres fronts – Gaza, puis l’Iran. Lui qui se croyait la priorité américaine pour vingt ans découvre qu’il ne l’est plus. Alors il réclame des Patriot – qui ne serviront à rien : ces batteries sont incapables d’intercepter un Kinjal ou un Sarmat, ces vecteurs russes de haute technologie. Mais il faut bien retenir l’attention des Européens et des Américains, quitte à pleurer.
La technique de repli est connue : puisqu’on ne gagnera pas sur le front – cela, ils l’ont compris, quoi qu’ils racontent –, on compense par ce qui est bon marché et que l’Europe peut fournir en masse : les drones, pour frapper le cœur de la Russie. On a visé le système pétrolier ; les Russes ont fini par protéger leurs raffineries. On a bombardé la grande route du sud qui traverse le Donbass ; parade trouvée. On s’est attaqué à la Crimée – une plage, des morts, une école bombardée : on s’en prend désormais aux civils. On a même détruit les stocks de Wildberries, l’Amazon russe. Cherchez l’objectif militaire : il n’y en a pas. Le but, je l’ai déjà dit ici, est de détruire la normalité russe, de faire en sorte que Poutine soit contesté à l’intérieur, qu’une révolte éclate. Admettons qu’elle éclate : ceux qui prendraient le pouvoir ne seraient pas des pro-occidentaux, c’est garanti d’avance. Le plan est absurde, mais c’est le plan.
Et que fait Zelensky ? Il annonce qu’en quarante jours la Russie sera à genoux, qu’elle viendra supplier un cessez-le-feu et acceptera toutes ses conditions. Il suffit de connaître un peu les Russes, leur histoire, leur profondeur sociologique et civilisationnelle, pour mesurer le degré de déconnexion d’un tel propos. Qu’ont-ils réussi à provoquer, en réalité ? Deux choses. Un : le public russe ne demande pas d’arrêter la guerre, il demande de régler le compte de Kiev au plus vite – que ça suffise, qu’on accélère. Deux : un cadeau inespéré pour Poutine, un alibi en or pour l’escalade. On comprend d’ailleurs, à ce propos, pourquoi Poutine « soutient » tant Zelensky. À qui lui demandait, voici deux ans déjà, pourquoi il ne l’éliminait pas, il aurait répondu en substance : je ne vais tout de même pas supprimer un incompétent pour risquer de me retrouver face à un dirigeant compétent – tant que cet homme est au pouvoir, il fait tout faux, et cela m’arrange.
Le résultat est sous nos yeux. Kiev, Odessa, les grandes villes sont bombardées toutes les nuits ; plus rien n’arrête les missiles. Ponts, locomotives, stations-service, navires : tout y passe. L’Ukraine est coupée de la mer Noire – les cargos descendus l’un après l’autre, les armateurs retirés, plus personne n’ose y envoyer un bateau. Sidérurgie, céréales : les exportations sont à l’arrêt, des milliards partent en fumée, et le Sud global ne s’en émeut plus. Son raisonnement est simple : quand on envoie des drones sur Moscou, qu’on tue des civils, il est normal que les Russes répondent. Kiev a offert à la Russie la légitimité de monter la pression non d’un cran, mais de dix. Et Moscou en a les moyens : on nous annonçait la pénurie de missiles russes il y a trois ans – ils n’en manquent pas, ils peuvent durer très longtemps. Quant à l’économie russe, ses chiffres feraient pâlir d’envie n’importe quel gouvernement européen.
Ajoutez le désintérêt croissant des Américains, qui cherchent la sortie du bourbier tout en continuant le soutien à bas coût des drones – Boudanov l’a d’ailleurs concédé : ce ne sera pas quarante jours, mais peut-être cinquante, soixante, une année… Les Russes, eux, renforcent leurs capacités antidrones ; quand sur six ou sept cents drones lancés en une nuit deux ou trois passent entre les mailles, ce sont des piqûres d’insecte. Et croire que cette pression amènera Moscou à accepter un cessez-le-feu relève de la naïveté ou du cynisme : un cessez-le-feu serait un Minsk 3, du temps gagné pour réarmer l’Ukraine. Les Russes ont compris qu’on ne peut négocier ni avec Kiev ni avec Washington ; ils seraient idiots d’accepter. Ils savent désormais qu’ils devront l’emporter militairement – et sur le front, du côté de Kharkov, ça avance, ça enveloppe, ça commence à céder sérieusement. Les Ukrainiens ne parviennent plus à déplacer leurs troupes assez vite, faute d’hommes ; malgré les mercenaires, malgré ces recruteurs qui kidnappent les passants dans la rue et jusque dans les bus – les exemples se comptent par milliers, et l’on imagine la qualité militaire de soldats ainsi enrôlés. Militairement et économiquement, l’Ukraine est au bord du gouffre, et c’est la panique. Zelensky joue sa dernière carte, ce cessez-le-feu qui pourrait le sauver. Mais Poutine ne lancera pas de bouée à un homme dont il veut précisément se débarrasser et qui est en train de se noyer. Cela, c’est certain.
Trump face à l’Iran : la grenouille qui voulait se faire bœuf
J’avoue avoir eu de réelles craintes le week-end dernier. Trump était allé au-delà de l’effet d’annonce habituel – « j’éradiquerai la civilisation iranienne », cela, on connaît, il l’a déjà proféré plusieurs fois. Mais cette fois, mouvements de troupes, avions ravitailleurs, déploiements : tout était en place, et même les Israéliens y ont cru. Moi aussi. Or les Iraniens ont une vertu : ils font ce qu’ils disent. Et ils avaient annoncé le programme : le premier missile américain qui touche une centrale électrique, et vous pouvez oublier vos installations de dessalement, vos champs pétroliers – l’eau surtout, plus vitale encore que le pétrole dans la péninsule, question de survie au premier degré. Et Israël mis à feu et à sang.
Trump a donc refait la grenouille de la fable, qui se gonfle pour effrayer l’adversaire. Sans effet : les Iraniens sont imperturbables. Le poker menteur où il excelle, qui a fonctionné plus d’une fois face aux Russes – Poutine s’est fait rouler dans la farine au moins une fois, et les Européens avaient réussi le même tour avec Minsk 1 et 2 –, ne prend pas face à Téhéran. Alors, au dernier moment, la reculade : « je vois qu’il y a des négociations en cours, j’attends, je garde le dispositif, et si cela n’aboutit pas, je détruirai. » Cent fois sur le métier remettez la menace qui ne marche pas.
Quelles négociations, au juste ? Les Iraniens ont aussitôt rectifié : aucune négociation avec les Américains. Des discussions bilatérales avec Oman, oui – à l’exclusion des Américains. Coup de génie : Téhéran négocie avec ses voisins, et négociera demain avec les pays du Golfe, quand ceux-ci auront fini de constater que Washington est incapable de garantir leur sécurité. Car les Américains sont en train d’être évincés du Moyen-Orient : repliés jusqu’en Israël, plus en sûreté même en Jordanie, leurs bases inopérantes, leur flotte contrainte d’opérer à grande distance pour éviter la torpille. Militairement, quoi qu’on raconte, ils ont perdu : qui s’est retiré devant qui ?
Économiquement, l’étau se resserre aussi. La fermeture du détroit d’Ormuz s’ajoute à l’action des Houthis sur Bab el-Mandeb. Et voici Mohammed ben Salmane au téléphone avec Trump. On a dit qu’il l’avait supplié de renoncer à l’attaque – que non : il l’a menacé. Si tu attaques, nous liquidons nos bons du Trésor américain et nous déclenchons une crise financière majeure aux États-Unis. Il en a les moyens, et je ne doute pas qu’il l’aurait fait, car les Saoudiens sont aux abois : leur pétrole ne sort plus par Ormuz, et de l’autre côté les Houthis bombardent leurs installations, leur unique port sur la mer Rouge, arraisonnent ou frappent les cargos qui doivent ensuite franchir Bab el-Mandeb. Coincés de toutes parts, ils finiront par marcher vers Canossa, comme l’empereur Henri IV allant s’agenouiller devant le pape, pour demander un arrangement aux Iraniens – des pourparlers sont d’ailleurs en cours, j’en suis certain, avec la Turquie, le Pakistan, l’Égypte, dans un cadre régional dont les Occidentaux sont exclus.
Pendant ce temps, Scott Bessent annonce en conférence de presse des « négociations très prometteuses ». Les marchés réagissent au quart de tour, et l’entourage de Trump se remplit les poches – des centaines de millions à chaque annonce. Un accord proclamé quarante fois, une guerre gagnée quatre-vingts fois, des Iraniens « à court de missiles » septante fois : il ment, il ment, il ment, mais chaque mensonge rapporte. Je n’ai jamais vu mensonges aussi lucratifs. Encore et toujours une histoire d’argent. Ce que Bessent omet de préciser, c’est que le seul accord en vue concerne Oman et l’Iran – et porte, les Iraniens l’ont communiqué eux-mêmes, sur la gestion future du détroit d’Ormuz une fois la guerre avec les Américains terminée. Rien d’autre. Car Téhéran a fixé ses conditions à Washington : nous avions un memorandum of understanding, vous ne l’avez pas respecté ; désormais, vous livrez d’abord – dégel de tous les avoirs bloqués, levée des sanctions, retrait israélien du Sud-Liban –, et quand nous verrons du concret, alors seulement nous pourrons éventuellement parler du nucléaire. Votre parole ne vaut rien, nous avons compris. Ils tiennent le couteau par le manche, et c’est évidemment inacceptable pour les Américains.
D’où la suite probable : l’échange calibré de missiles « qui ne font pas trop mal ». À un détail près, et il est de taille : la prétendue « attaque surprise » de la semaine dernière contre la base américaine en Jordanie – où des soldats américains ont trouvé la mort. Attaque surprise ? Ils sont en guerre ! Autant qualifier d’attaque surprise le bombardement de Berlin par les Anglais en 43. Ce que les Iraniens ont démontré là, c’est qu’ils ne sont plus dans le réactif mais dans le proactif : ce n’est plus l’Amérique qui fixe l’agenda et décide quand le conflit reprend. « Nous sommes en guerre continue avec vous, et nous ne vous lâcherons pas. » Cela, c’est nouveau.
Trump est très mal. Il a commis l’erreur classique de tous les empires finissants : démultiplier les fronts – il en a au moins deux de saillants – sans avoir les armes de ses menaces. Les missiles manquent, car on ne peut dégarnir l’Extrême-Orient quand on désigne la Chine comme adversaire principal. Et la grande force des atlantistes – la maîtrise des mers et des goulets d’étranglement – se retourne : ne parvenant plus à contrôler les détroits, ce sont eux, désormais, les étranglés. Certes, ils imposent leur propre blocus d’Ormuz, double blocus si l’on veut ; mais les forces en présence ont les moyens de le contourner, et il n’a rien de très sérieux. Dernière absurdité en date : l’arraisonnement, il y a deux jours, de navires qataris coupables d’avoir emprunté le chenal iranien. Le Qatar, leur allié ! Voilà où ils en sont : plus rien à gagner, juste à ramper et à demander poliment qu’on leur rouvre le détroit – moyennant péage.
Une brèche nommée David Miller
Un dernier point, en deux phrases, mais il est d’importance. David Miller, sociologue de l’université de Bristol, avait été sanctionné pour ses travaux sur le Proche-Orient et ses positions très critiques du sionisme, qu’il assimilait à une forme d’apartheid. Il avait obtenu gain de cause en première instance ; la juridiction d’appel vient de lui donner définitivement raison. La portée de ce jugement, qui fait jurisprudence, est considérable : en Grande-Bretagne, plus personne ne pourra désormais perdre son emploi ni être puni d’une manière ou d’une autre pour des positions antisionistes. Jusqu’ici, c’était le cas. C’est terminé.
Le fruit tombera tout seul
De Ceuta à Ormuz en passant par Berlin et Kiev, le fil est le même. Les grandes valeurs qu’on nous brandit ne sont que le paravent ; derrière, il y a les flux financiers, les garanties bancaires, les bons du Trésor, les marchés qui frémissent à chaque annonce. Suivez l’argent : vous saurez pourquoi les foules sont aiguillées vers le nord, pourquoi le narratif ukrainien doit survivre à tout prix, pourquoi la grenouille se gonfle puis se dégonfle. Et vous comprendrez aussi pourquoi, malgré tout, j’ai de l’espoir : les fruits pourris n’ont pas besoin qu’on secoue l’arbre. Ils tombent tout seuls.
Note
Ce texte est une retranscription de mon entretien avec Nicolas Stoquer sur GPTV le jeudi 6 août 2026. Je vous invite à suivre Géopolitique TV sur YouTube et à vous abonner à leurs canaux.