Pendant que Léon XIV appelle à sortir de la logique des blocs, Berne se rapproche de l’OTAN
Alors que la Suisse rejetait une neutralité plus stricte, Léon XIV achevait en France un voyage placé sous le signe de la paix. Refus des hégémonies et du réarmement, négociation, racines chrétiennes de l’Europe, sa doctrine pose en fait une question très helvétique : à quoi sert encore la neutralité si elle se rapproche toujours davantage d’un bloc ?
Singulier télescopage. Le 27 septembre, les Suisses ont rejeté l’initiative populaire qui voulait inscrire dans la Constitution une conception plus stricte de la neutralité. Le texte aurait notamment limité la coopération avec les alliances militaires et interdit les sanctions contre un État belligérant, hors décisions de l’ONU et mesures anticontournement. Le lendemain, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière suisse, Léon XIV concluait à Metz son voyage en France par un discours consacré à la paix et à l’Europe. Deux événements, une même question en filigrane : que vaut encore le non-alignement dans une Europe qui se réarme ?
Si le pape n’a pas directement évoqué la Suisse, l’ensemble de son périple français dessine une doctrine politique dont certains principes entrent directement en résonance avec le débat sur la neutralité. À l’Élysée, il a ainsi affirmé que « la paix n’est pas un équilibre des forces » et a appelé au dialogue plutôt qu’à la course aux armements. À Metz, il est allé plus loin et a mis en garde contre « l’illusion du réarmement ».
Il serait tentant de résumer cette ligne à du pacifisme pontifical, ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Léon XIV ne demande pas aux États d’ignorer les rapports de force. Il a au contraire plaidé en faveur d’un « dialogue patient », du « courage dans la négociation »… vertus très helvétiques. Selon lui, les États doivent être prêts à « sacrifier certaines positions pour le bien supérieur de la paix », tout en rejetant expressément un « irénisme naïf ». Un pavé dans la mare des jusqu’au-boutistes européens du soutien à l’Ukraine jusqu’au risque de conflit ouvert avec la Russie.
Quand Léon XIV dresse le portrait-robot de la Suisse
Son multilatéralisme n’est pas davantage un appel à dissoudre les nations dans un ensemble supérieur. À Metz, il a défendu le droit international et a insisté sur l’égalité entre États face aux rapports de puissance. Coopérer, donc, mais pour empêcher que la force devienne l’unique arbitre des relations internationales. C’est là que les prises de position de Léon XIV nous ramènent à Berne, dont traditionnellement, la neutralité était la carte maîtresse dans sa diplomatie de bons offices.
Or, le Conseil fédéral défend une neutralité qui lui laisse les coudées franches en matière de politique étrangère et de sécurité. Il assume notamment ce qu’il présente comme une coopération militaire internationale accrue, de facto un alignement de plus en plus net sur bloc atlantiste : 39 activités d’instruction sont programmées en 2026, dont dix dans le cadre du Partenariat pour la paix de l’OTAN.
La Stratégie de politique de sécurité 2026 va plus loin : davantage d’exercices multinationaux, y compris des exercices de l’OTAN axés sur des scénarios de défense collective, et davantage de personnel suisse dans les structures de commandement de pays voisins, de centres de compétences de l’OTAN et d’états-majors multinationaux de l’OTAN et de l’UE.
Berne assure que cette coopération reste compatible avec la neutralité. C’est vrai juridiquement parlant et dans la forme : dans les exercices liés à la défense collective, la Suisse ne simule aucune appartenance à l’Alliance. Dans les faits, c’est une autre histoire. La question politique centrale reste ouverte, et la poser est déjà y répondre : jusqu’où la Suisse peut-elle approfondir son interopérabilité avec l’OTAN sans mettre à mal la perception de son non-alignement ?
Médiateur et partenaire militaire : jusqu’où ?
La Confédération reconnaît elle-même l’enjeu. Le DFAE souligne que la neutralité n’est pas indispensable à la médiation, mais qu’elle peut « renforcer la confiance envers la Suisse et accroître sa crédibilité en tant que médiatrice ». Plus directement encore, sa présentation officielle des bons offices explique que la Suisse peut construire des ponts, notamment parce que son « indépendance et [son] impartialité » inspirent la confiance.
C’est précisément ce capital diplomatique que les partisans d’une neutralité plus stricte estimaient menacé. Le rejet de leur initiative a tranché le choix démocratique, pas cette contradiction. La Suisse restera juridiquement neutre et extérieure à l’OTAN, mais le Conseil fédéral conserve la marge de manœuvre que l’initiative voulait précisément réduire : l’alignement sur l’OTAN pourra donc se poursuivre, au prix probable de la singularité suisse sur la scène diplomatique.
Sans avoir pris part à ce débat helvétique, Léon XIV a plaidé pour les vertus du non-alignement : conserver des canaux, privilégier la négociation et refuser que les relations internationales se réduisent à l’affrontement entre puissances. On sait ce qu’il aurait voté.
Un autre pape avait été beaucoup plus explicite sur la Suisse. En 1984, Jean-Paul II expliquait devant le Conseil fédéral que la neutralité helvétique était devenue « un gage de paix et de stabilité pour l’Europe tout entière ». Il mettait toutefois en garde contre une neutralité réduite au confort de rester à l’écart des turbulences internationales.
Jean-Paul II pour une Suisse neutre, mais pas « inerte »
Pour Jean-Paul II, la neutralité devait développer ses aspects « altruistes », dans un esprit de solidarité et de participation. En conséquence, la Suisse ne pouvait demeurer parmi les « témoins inertes ». En clair, le non-alignement ne signifie pas l’indifférence, bien au contraire. Sa justification réside dans ce qu’il permet de faire, que des adversaires ou ennemis peuvent plus difficilement accomplir : médiation, bons offices, négociation et aide humanitaire. Quarante-deux ans plus tard, sans jamais évoquer directement la Confédération, Léon XIV reprend l’argumentaire de son prédécesseur en faveur de la neutralité, décrivant un environnement international finalement plus proche de 1984 que de 1994 : blocs antagonistes, réarmement, menace nucléaire et difficulté croissante à maintenir le dialogue entre adversaires.
Léon XIV ne s’est pourtant pas contenté de parle de paix et de géopolitique. Il a porté durant son voyage en France un message civilisationnel. À Metz, il a ainsi célébré l’Europe, mais pas n’importe laquelle. Au Centre Robert-Schuman, derrière la figure de style imposée de l’hommage à l’un des « pères fondateurs de l’Europe », il est entré frontalement en opposition aux fameuses « valeurs » de l’UE, celles d’un juridisme désincarné. Quand il évoque l’Europe, c’est pour remonter aux civilisations hellénistique et romaine, puis à la diffusion du christianisme, avant de rappeler la formation chrétienne de Schuman et de faire des « racines de l’Europe » le point de départ de sa réflexion sur l’avenir du continent.
Pour le pape, l’Europe a commencé bien avant Bruxelles
Là encore, il met ses pas dans ceux de Jean-Paul II, qui avait déjà mené cette bataille vingt ans plus tôt. En 2002, au moment où se préparait le nouvel ordre institutionnel européen, il estimait que l’Europe ne pouvait « ignorer son héritage chrétien ». La référence n’a finalement pas été inscrite dans le traité constitutionnel. Après sa signature en 2004, Jean-Paul II déplorait qu’il y « manque […] une référence explicite aux racines chrétiennes » de la culture européenne.
C’est donc toujours diplomatiquement que Léon XIV a lancé cette pierre dans le jardin de l’UE. À Metz, il n’a pas présenté Schuman comme le simple architecte d’un marché commun : sa formation chrétienne lui aurait appris l’égalité des hommes, la dignité du travail et la nécessité de la paix entre les peuples. Quoi qu’en disent les technocrates, le pape a souligné que l’Europe avait commencé bien avant Bruxelles et que les valeurs européennes n’avaient pas surgi spontanément des traités qui les proclament.
Tout comme cette UE qui continue d’invoquer ses « valeurs », tout en oubliant leurs racines et finalement, en les reniant, la Suisse peut continuer de se dire neutre tout en intégrant pas à pas le bloc atlantiste. Sur les plans géopolitique et civilisationnel, Léon XIV a remis l’église au milieu du village.
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