De quoi la « menace russe » de Bruxelles est-elle le nom ?
À écouter Ursula von der Leyen et plusieurs capitales européennes, la guerre avec la Russie serait pour demain. Le géopolitologue Alexandre Del Valle n’y croit pas : il y voit un bluff destiné à faire sauter le droit de veto des États et à ouvrir la voie aux États-Unis d’Europe. Nous partageons son analyse.
La recette est vieille comme le monde, qui consiste à désigner un ennemi aux frontières pour souder un ensemble qui ne tiendrait pas sans lui. Bismarck s’en est servi en 1870, quand la guerre contre la France lui a permis de réunir dans un même Reich des États allemands dont plusieurs se seraient bien passés de la Prusse. Dans une vidéo récente, Alexandre Del Valle explique que l’agitation de l’Union européenne contre la Russie relève du même procédé.
Une guerre qui n’est pas celle de tous
Le géopolitologue part d’un rappel utile, tant on a pris l’habitude de parler de l’OTAN comme d’un bloc : l’Alliance est un traité, et son article 5 n’oblige aucun de ses membres à envoyer des troupes. « L’OTAN, ce n’est pas une organisation qui peut obliger la France, la Pologne, l’Italie à envoyer des soldats. Chaque pays décide souverainement », insiste-t-il. Or tous les États européens n’ont pas le même passé avec Moscou. Les pays baltes et la Pologne traînent avec la Russie un lourd contentieux historique, que Del Valle juge d’ailleurs « tout à fait respectable », alors que la France, l’Italie, l’Allemagne ou l’Autriche n’avaient avec elle aucun différend et faisaient des affaires en « partenaires mutuellement bénéfiques », comme le montraient les gazoducs Nord Stream. Il reproche à la cheffe de la diplomatie européenne, l’Estonienne Kaja Kallas, de vouloir faire endosser par toute l’Union la querelle de son pays, ce qui nous entraîne, dit-il, « dans une conflictualité qui n’est pas la nôtre ».
Del Valle admet que le danger n’a rien d’imaginaire, puisqu’à force d’armer l’Ukraine et de l’aider à frapper toujours plus loin en territoire russe, les Européens finissent par être tenus à Moscou pour des ennemis. Il ne pense pas pour autant que nos dirigeants veuillent d’une guerre qu’ils auraient du mal à gagner, et les décrit plutôt en train d’agiter un chiffon rouge, persuadés que tout s’arrêtera « à un centimètre de la zone rouge ».
En finir avec le droit de veto
S’ils brandissent cette menace sans y croire, c’est selon lui pour des raisons de politique intérieure. Les uns y trouvent le moyen de discréditer les partis qui les contestent, l’accusation de connivence avec Moscou ayant pris le relais d’anathèmes usés jusqu’à la corde, contre l’AfD en Allemagne comme contre tous ceux qui refusent d’armer Kiev. Les autres s’en servent pour faire avancer le projet fédéral, et c’est ce second usage qui nous intéresse ici :
« Ce que voudrait von der Leyen, c’est utiliser l’ennemi russe et la nécessité, face aux Russes, d’aller vers une défense européenne, atlantiste bien sûr, et beaucoup plus intégrée. Ça permettrait de justifier […] un changement des traités et une élimination du principe de l’unanimité. En gros, aller vers un super-État européen, faire les États-Unis d’Europe. »
L’unanimité est en effet ce qui distingue encore l’Union d’un État fédéral. Tant qu’elle reste la règle en matière de politique étrangère et de défense, chaque pays membre peut opposer son veto à une décision qui l’engage ; qu’on lui substitue la majorité, et un gouvernement pourra se voir imposer des sanctions, des livraisons d’armes ou une entrée en guerre dont il ne voulait pas. Del Valle ne prête ici à la présidente de la Commission que des intentions qu’elle a elle-même affichées : dans son discours sur l’état de l’Union de septembre 2025, elle a plaidé pour le passage à la majorité qualifiée en politique étrangère, puis elle a proposé à Munich, en février dernier, un pacte de défense mutuelle assorti de l’abandon de l’unanimité. De telles demandes n’auraient aucune chance d’aboutir par temps calme, et c’est bien pourquoi il faut que la guerre paraisse imminente.
La même méthode appliquée à la Suisse
La Suisse n’appartient pas à l’Union, n’en déplaise à certains, mais la méthode qui sert à dissoudre la souveraineté des États membres lui est appliquée telle quelle, avec le concours de ses propres autorités. Tout a commencé en février 2022 avec la reprise des sanctions de Bruxelles, qui a suffi pour que Moscou déclare que la Suisse n’était plus neutre et ne pouvait donc plus servir d’intermédiaire. L’étape suivante a été franchie le 16 juin, lorsque le Conseil des États a adopté par 21 voix contre 20 une motion chargeant le Conseil fédéral de négocier avec Bruxelles un partenariat de sécurité et de défense, qui doit permettre des achats d’armements communs et « une politique de sécurité davantage axée sur le continent européen ». Le Conseil fédéral, qui avait lancé des discussions exploratoires dès juin 2025, répète qu’il ne s’agit que d’une déclaration d’intention, non contraignante et compatible avec la neutralité.
Nous connaissons bien ce langage, qui accompagne depuis toujours l’intégration européenne : aucune étape n’engage à rien au moment où on la franchit, et chacune sert ensuite d’argument pour rendre la suivante inévitable. L’exemple des sanctions montre ce que valent ces assurances, puisque rien n’obligeait juridiquement la Suisse à les reprendre et qu’elle applique pourtant, pour l’essentiel, des mesures que Bruxelles arrête sans elle. Il en ira de même pour la défense : une armée qui achète son matériel avec celles de l’Union et oriente sa politique de sécurité d’après la leur dépendra dans les faits de choix faits par d’autres, et la dépendance sera d’autant plus étroite que Mme von der Leyen aura retiré aux États membres le droit de veto qui permet encore à quelques-uns de freiner la machine. Ce partenariat est un rouage de plus dans un mécanisme d’asservissement progressif du pays, dont la menace russe fournit le prétexte à Berne comme à Bruxelles. Le rejet de l’initiative sur la neutralité, le 27 septembre, ne nous fera pas baisser la garde : le mandat de négociation doit encore passer devant les commissions parlementaires, et nous le combattrons là, puis à chacune des étapes qui suivront.
Del Valle termine sa vidéo sur une phrase du général de Gaulle :
« Si la France doit faire une guerre, ça doit être sa guerre. »
La Suisse n’a aucune guerre à faire et nous refusons qu’on l’enrôle dans celle des autres au nom d’une menace ou de grands principes abstraits à laquelle ses propres promoteurs ne croient pas.
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