Sécurité, insécurité, violences, impunité, laxisme, autodéfense…
Invité du Forum des 100 organisé par Le Temps le 27 octobre 2026, en qualité de rédacteur en chef de lesobservateurs.ch, j’y ai présenté ma lecture du thème retenu cette année, la sécurité. Je pars des émeutes qui embrasent la France pour remonter aux idées qui désarment la Confédération : le sociologisme qui innocente les violents, l’impunité, le laxisme judiciaire, puis une armée qu’on arrime à l’OTAN et à l’UE au mépris de la neutralité. Voici le texte que j’avais préparé pour l’occasion.
Le Forum des 100 du Temps a choisi un thème dont il ne se doutait peut-être pas au moment de l’avoir formulé, qu’il serait d’une actualité brûlante, même incendiaire au moment où il se tient. Je pense bien sûr aux manifestations dites des lycéens en France, en fait bien plus larges car les lycéens ne représentent qu’une petite minorité. Cela devient un phénomène de plus en plus courant dans des manifestations, thématiques au départ spécifiques et initiées par les milieux concernés. Très vite ces manifestations sur des revendications assez précises et souvent compréhensibles et justifiées sont accompagnées de violences, casses, destructions, pillages de magasins, agressions violentes des policiers et de particuliers qui auraient le malheur de tenter de s’y opposer. Les attaques deviennent de plus en plus intrusives, irruption chez des particuliers, vols sous contrainte. Les policiers ne sont plus considérés comme des forces de maintien de l’ordre public, mais comme des ennemis à abattre, au sens propre ou figuré. Avec des centaines de policiers blessés, parfois tués.
Pas de sécurité sans insécurité
En bref, on ne peut parler de sécurité sans parler d’insécurité. D’un point de vue sociologique, toute approche de la sécurité, de la sécurité militaire aussi, doit se comprendre comme une analyse de la sécurité et de l’insécurité sous toutes les dimensions de la société.
Qui dit insécurité dit violences, dans une perspective globale, sociologique. Et qui dit violences dit approches et analyses multiples, diverses, et souvent diamétralement opposées. Cela va de la minimisation à la maximisation de la perception de ces violences.
On peut rappeler que la perception des violences et des acteurs violents a été très diverse suivant les époques historiques. Autrefois on cherchait volontiers les causes des actes violents dans des facteurs d’ordre personnel, psychologique et même biologique, le délinquant, le violent était même considéré comme biologiquement différent.
Le sociologisme, ou la société toujours coupable
Depuis quelques décennies le renversement est total, l’individu violent n’est plus personnellement responsable, c’est LA Société qui est la grande responsable. La criminalité et les violences trouvent leurs sources dans des facteurs sociaux : pauvreté, faible éducation, exclusions de toutes sortes, etc. C’est ce que j’appelle le sociologisme : attribuer tous les maux et problèmes sociaux à la société, par exemple capitaliste, inégalitaire, injuste, etc. Conséquence capitale, grave : cela revient simultanément, et souvent implicitement, à déculpabiliser, innocenter, voire à justifier les actes violents, criminels.
Un seul bref exemple : Genève a connu une série de violences importantes lors de la réunion de l’OMC en mai 1998. Voici comment en parlaient certains « spécialistes » réunis en séminaire. Juste un ou deux extraits d’interventions : « La violence a toujours existé » ; « la violence est inéluctable » ; « la police est coupable » (NDLR : déjà) ; « les médias ont poussé les gens à casser » ; « la violence peut être une étape de la socialisation » ; « la crise économique crée l’exclusion » ; « il y a chez les jeunes un besoin de casser, lié au plaisir », etc.
L’insécurité réduite à un « sentiment »
L’insécurité sociologisée. Elle s’inscrit elle aussi dans une vision du monde et de la réalité plus large qui ouvre sur la manière dont est perçu et vécu cet univers de violences, parfois effrayant et virant au chaos total.
Le processus réel est inversé : ce qui est insécurité pour les uns n’est que sentiment d’insécurité, subjective, fantasmée, exagérée, etc., pour les autres. Devinez pour qui ? Ceux qui sont victimes de cette insécurité et de ces violences sont en plus stigmatisés (eux le sont réellement). D’où révolte et non seulement sentiment de révolte. Les violences allant de pire en pire depuis quelques décennies, on finit par admettre une insécurité réelle, mais elle est bien sûr toujours exagérée du point de vue des « experts ».
Impunité et laxisme
Après le sentiment et la réalité de l’insécurité, on en vient à l’Impunité des criminels. Qui n’est plus un simple sentiment. Et l’accusation généralisée de laxisme de la Justice, mais pas uniquement, bien sûr. Ici aussi il faut parler de tendance lourde, de fond, avec à nouveau une divergence totale de perception, avec celle des victimes, une nouvelle opposition révoltante pour les concernées, qui deviennent elles-mêmes responsables de leur malheur. La victime accusée d’être responsable de ce qui lui arrive.
Tout y est pour créer un climat général très malsain, de tension, de conflits prêts à dégénérer, certains parlent même de guerre civile en gestation, voire déjà effective.
L’autodéfense, punie avant le crime
C’est l’évocation de plus en plus fréquente d’une autre tendance : l’autodéfense. Les autorités ont déjà pris les devants depuis longtemps. Attention, celui qui pratiquerait l’autodéfense sera jugé et puni. Nouvelle inversion. Il faut souffrir et accepter de voir le travail de toute une vie être détruit. Au risque de la prison. Bis repetita : c’est la victime qui trinque, mais pas dans la joie.
Certains commencent même à évoquer le président du Salvador, Nayib Bukele, qui a transformé son pays le moins sûr en pays le plus sûr en un temps record. Avec des remèdes qui scandalisent évidemment les bien-pensants. Oui, ça mérite réflexion et peut-être un peu plus, plus d’action, et moins de paroles et de promesses. On en vient alors à brandir un autre hochet : la fermeté.
On attend de voir ce qui sera fait, concrètement, de manière durable, au moindre coût, avec un maximum d’efficacité.
Punir dur, mais former
Je ne peux m’empêcher de citer ici un exemple d’une pratique unanimement condamnée par le sociologisme et la bien-pensance générale : le régime très dur qu’imposait le shérif Arpaio aux USA (détails sur internet) à de jeunes criminels très dangereux. Régime très dur, fatigant, épuisant, avec un minimum de nourriture, etc. Mais, et le mais est là : ces jeunes pouvaient, devaient, à côté de leur calvaire, apprendre un métier pour préparer leur libération. Un certain succès.
Imitation n’est pas raison, mais peut-être matière à réflexion, pas pour le sociologisme ambiant mais peut-être pour ceux qui souhaitent véritablement agir pour enrayer les pentes les plus glissantes, très dangereuses, parfois mortelles, sans peur d’être honnis, stigmatisés, combattus. Invitation à la recherche de solutions, sans être nécessairement des remèdes de cheval ; oser évoquer d’autres remèdes que les multiples avertissements, rappels de règles, travail d’intérêt public, libération sous conditions, divers bracelets, prison avec sursis, etc.
Ajouter à une répression digne de ce nom, dure, même très dure, des possibilités de formation, en préparation à une autre vie. Libérer pour recommencer ne suffit plus. Au risque de véritablement aller vers le chaos permanent, voire la guerre civile, comme on nous le dit constamment, sans en tirer les conséquences.
Et l’armée ?
Et l’armée ? Dont la mission première consiste donc à assurer la sécurité de la Suisse.
Approcher la sécurité par l’armée devient très instructif si on la situe dans une approche globale, en sachant qu’elle aussi ne peut être isolée des autres composantes fondamentales et originales de l’ensemble du système politique suisse : la neutralité, l’indépendance, l’autonomie, la souveraineté, et en tout premier lieu de la démocratie directe. C’est au peuple suisse de décider quelle armée nous voulons et l’armée ne doit en aucun cas être en contradiction avec les fondements les plus essentiels du système politique suisse. Le dernier mot ne revient pas à l’armée. Elle doit être compétente, totalement transparente et explicite sur sa nature, ses activités et ses projets. Elle doit être gérée et se présenter de manière à ce que la population puisse s’identifier totalement à elle et vouloir ainsi défendre le pays de manière inconditionnelle, tant elle serait convaincue que l’armée est prête à défendre la Suisse de manière traditionnelle, constitutionnelle, sans devenir petit à petit dépendante, voire soumise, à des entités extérieures comme l’OTAN ou l’UE. Échanger, collaborer de multiples manières avec de telles entités extérieures certes, mais sans outrepasser sa fonction telle que définie par la Constitution. Cela est tout à fait possible, malgré les discours contraires qui semblent actuellement dominants au sommet de cette institution. Savoir s’opposer fermement à une vision de notre armée qui est celle de ces entités extérieures, qui supportent mal notre volonté d’indépendance, d’autonomie et de souveraineté et qui tentent par tous les moyens de nous rendre « interopérables », eurocompatibles, OTAN-compatibles, etc.
Serions-nous arrivés au stade où nous devrons nous battre, symboliquement, contre notre propre armée, contre ces différentes volontés de nous imposer des baillis militaires étrangers, de manière volontaire, mais niée, dissimulée ? Nous devons tous participer à la lutte pour la définition de l’armée que nous voulons et contre les discours qui tiennent à nous montrer l’inéluctabilité de notre alignement sur ces entités extérieures.
Esquissons cette nécessité de la lutte pour la définition de l’armée que nous voulons au moyen de quelques brefs exemples concrets liés à l’actualité :
Un nouveau chef, un F-35, des sanctions : trois exemples
À la tête de l’armée, nous avons un nouveau chef : Benedikt Roose. On nous doit la vérité sur les raisons de ce choix. Était-il le seul candidat possible ou était-il opposé à un autre candidat et si oui pour quelles vraies raisons est-ce lui qui a été retenu ?
On sait que certains grands cadres supérieurs de l’armée très compétents ont été écartés par l’ancienne conseillère fédérale dont la gestion de l’armée a été catastrophique, mensonges à l’appui. Les cadres écartés défendaient-ils une vision de l’armée plus traditionnelle et opposée à un rapprochement plus marqué avec notamment l’OTAN ? Cette question est fondamentale, car si c’est oui, la vision qui s’est imposée est-elle encore compatible avec les fondements essentiels du système politique suisse ? Avec notamment la neutralité armée et perpétuelle, l’autonomie, l’indépendance et la souveraineté du pays ? On nous dira sûrement que oui, mais il n’y a pas de raison de se satisfaire de cette réponse automatique car elle pourrait constituer une véritable trahison suivant l’évolution engagée. Surtout si on vise l’irréversibilité.
Autre exemple : le choix de l’avion américain F-35 est devenu une vraie catastrophe, avec notamment le mensonge sur le « prix fixe », le désastre financier qui continue, la soumission aux USA, le contrôle extérieur sur l’utilisation des avions, engagement impossible sans l’accord américain, etc. La votation populaire sur le crédit de six milliards pour l’achat d’un nouvel avion de combat ne constituait pas un accord pour cet achat-là. Cette démarche est-elle encore conforme à la démocratie directe ?
Le fait d’avoir versé des milliards à l’Ukraine dans sa guerre avec la Russie est-il compatible avec la neutralité ? Ne parlons pas de la Suisse officielle qui s’est associée aux sanctions contre la Russie, Russie qui du coup conteste notre neutralité historique. Une vraie catastrophe. Et nos citoyens qui payent les multiples renchérissements issus de ces sanctions et dont d’autres profitent.
Pour une analyse très complète de cet exemple de la saga du F-35 et d’autres achats en cours, on consultera gratuitement notre dossier de 45 pages sur le F-35 sur Lesobservateurs.ch.
En bref, nous devons retrouver une vraie neutralité, reconnue de tous, elle aussi est un atout de la sécurité.
Coopérer sans s’intégrer
Coopérer sans s’intégrer. Notre armée doit être si forte qu’elle dissuade tout éventuel agresseur.
Sinon, à force de renoncements, à petits et grands pas, le modèle suisse risque de se lézarder jusqu’à ébranler l’ensemble du système politique dans ses fondements les plus essentiels.
Le climat d’insécurité généralisée créé par nos autorités en matière de sécurité, pas seulement militaire, doit de nouveau faire place à une sécurité basée sur une défense sans dépendance, ce qui n’exclut pas des collaborations mais sans tomber dans une « interopérabilité » cache-sexe de la dépendance, voire de la soumission.
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