Québec 2026 : le référendum après Trump, l’Alberta et le soupçon américain
Le 5 octobre, le Québec vote sans savoir qu'il tranche aussi, en creux, la question nationale. Entre le souvenir d'un référendum de 1995 entaché par une naturalisation accélérée à la veille du scrutin, un projet d'indépendance désormais chiffré dans le Livre bleu du Parti québécois et une affaire d'ingérence américaine qui touche autant l'Alberta que le Québec, l'élection québécoise ravive une question qu'Ottawa voudrait classée.
Le 5 octobre, le Québec ne votera pas seulement pour changer de gouvernement. Il dira s’il remet entre les mains du Parti québécois le droit de reposer, une troisième fois, la question que Ottawa voudrait classée. Pendant des semaines, la campagne a parlé d’hôpitaux, de factures, de routes. Puis le vrai sujet a repris sa place. Un petit peuple français d’Amérique a-t-il encore le droit de décider de son destin, ou doit-il s’en remettre indéfiniment à une fédération qui, depuis 1982, s’est construite sans son consentement – et qui le traite, de plus en plus, comme une province parmi d’autres ?
Paul St-Pierre Plamondon arrive en tête, autour de 30 %. Chez les francophones, l’avance est assez nette pour qu’une majorité à l’Assemblée soit plausible. La CAQ s’effondre. Les libéraux et les conservateurs se partagent le reste. Trois Québécois sur quatre veulent du changement. Ce n’est pas un caprice. C’est le bilan d’un pouvoir usé. Reste à savoir si ce changement sera seulement administratif, ou national.
Un peuple, pas un dossier de compétences
Car le fond n’a jamais été un dossier de compétences. C’est l’existence continue, depuis le XVIIe siècle, d’un peuple qui n’est pas une minorité ethnique du Canada : les Canadiens français, devenus Québécois sans avoir cessé d’être ce qu’ils étaient. Une langue. Une manière d’habiter le continent. Une mémoire plus ancienne que la Confédération. Ce peuple a survécu à la Conquête, aux écoles anglaises, aux assimilations lentes, aux constitutions rédigées ailleurs. Il n’a pas survécu pour devenir un marché régional bilingue. Le PQ, avec toutes ses limites, est encore le seul parti qui refuse d’en faire une folie.
Depuis Lévesque, en 1968, sa règle est simple : l’indépendance ne se décrète pas dans un salon bleu. Elle se soumet au peuple. 1980 : souveraineté-association, Non à près de 60 %. 1995 : Oui à 49,42 %, perdu d’un souffle – 54 288 voix d’écart, participation de 93,5 %. Deux consultations. Deux défaites. Aucune n’a éteint la question, parce qu’une nation ne disparaît pas faute d’avoir emporté un scrutin.
1995 : une défaite fabriquée
La seconde défaite, surtout, ne peut plus être racontée comme un simple verdict populaire. En novembre 2025, le Journal de Montréal a obtenu de Sergio Marchi, ministre fédéral de l’Immigration de Jean Chrétien, la confirmation de ce que l’on appelait déjà, dès 1996, l’« Opération citoyenneté ». Chrétien lui avait demandé d’accélérer les naturalisations au Québec avant le vote. « Fais de ton mieux pour les faire avancer, parce que le référendum approche et les gens veulent voter. » En quatre semaines d’octobre 1995, 11 500 personnes reçurent la citoyenneté au Québec – le quart des naturalisations de l’année, une hausse de 250 % par rapport au mois précédent. Entre 1993 et 1995, les certificats octroyés dans la province passèrent de 23 799 à 43 855. Chrétien nia longtemps tout « coup monté ». Marchi, trente ans plus tard, dit le contraire. Un déplacement de 27 000 voix eût suffi à inverser le résultat. Nul ne peut jurer que cette manœuvre à elle seule a fait le Non. On ne peut plus prétendre, non plus, que le fédéral s’en est remis au seul débat d’idées. Il a instrumentalisé la citoyenneté. Il a fait voter, en urgence, des milliers de nouveaux arrivants dont on savait qu’ils pencheraient massivement contre l’indépendance. Un peuple interrogé sur son avenir s’est vu adjoindre, à la veille du scrutin, un électorat fabriqué pour l’occasion. C’est cela, aussi, le Canada de 1995.
Plamondon et le pari du report
Quand Plamondon reprend le parti en 2020, il n’en reste presque rien. On lui conseille d’enterrer le référendum pour « redevenir fréquentable ». Il refuse. C’est sa seule cohérence, et c’est aussi ce qui le rend inassimilable au régime canadien : il ne demande pas une meilleure place dans le système. Il demande que le système soit soumis au vote de ceux qui, ici, n’ont pas d’autre pays de rechange – et que le vote, cette fois, ne soit pas d’avance corrigé par Ottawa.
S’il gagne, le référendum est promis dans le mandat. Pas tout de suite. Pas sous Trump. 2029, au plus tôt. On criera à la reculade. C’est plutôt de la lucidité. Un peuple n’a pas à choisir son avenir sous les tarifs d’un président américain et sous la rhétorique du 51e État. Le sondage Synopsis–La Presse est clair : 29 % de Oui aujourd’hui, 71 % de Non. Quatorze pour cent seulement croient que le Oui l’emporterait. Voilà l’état des lieux. Il n’interdit pas la consultation. Il en indique le calendrier. Une démocratie qui n’ose plus interroger sa population sous prétexte que la réponse serait « non » n’est plus une démocratie. C’est une tutelle. Les Canadiens français en ont connu d’autres. Ils savent aussi, depuis Chrétien, que le fédéral n’hésite pas à changer le corps électoral quand le peuple se fait trop proche du Oui.
Le Livre bleu, un projet d’État
Le Livre bleu, 524 pages, a au moins le mérite de cesser le flou. République. Constitution. Frontières de la province, selon l’uti possidetis juris. Libre-échange et libre circulation avec le reste du Canada. Double citoyenneté au début. Écoles anglophones préservées. Une monnaie québécoise après une décennie de transition, d’abord ancrée, puis flottante. Treize à seize milliards d’économies annuelles, dit le PQ, en liquidant le double emploi fédéral. Et une armée. Le document parle d’une force comparable à celle du Danemark. L’exemple suisse, pour un lectorat qui connaît la milice, est plus parlant. La Suisse, neuf millions d’habitants – l’ordre de grandeur du Québec –, n’entretient qu’un noyau professionnel d’environ 20 000 hommes, mais un effectif milicien de l’ordre de 100 000 à 140 000, avec des réserves plus vastes encore. Elle n’a pas d’accès à la mer. Elle n’est pas membre de l’OTAN. Elle n’a pas non plus cessé d’exister. Un Québec souverain n’aurait pas à jouer les grandes puissances. Il devrait pouvoir défendre son territoire, son fleuve, son espace aérien, comme le font les petits États qui ont décidé de rester des États. Le PQ, lui, ajoute une candidature à l’OTAN et au NORAD, et l’invitation faite aux militaires canadiens déjà stationnés au Québec d’intégrer la nouvelle force. C’est un autre choix que la neutralité helvétique. Il a l’avantage de la continuité nord-américaine. Il a l’inconvénient de lier trop tôt le pays naissant à Washington – précisément au moment où Washington traite les voisins comme des variables. On discutera les chiffres du Livre bleu. On ne peut plus dire que le projet n’existe pas. Un État n’est pas un sentiment. C’est un passeport, une banque centrale, une frontière maritime, un ambassadeur, et des citoyens capables de porter les armes si besoin. C’est aussi, pour un peuple sans arrière-pays linguistique en Amérique, la seule garantie durable que le français ne dépende plus du bon vouloir d’une majorité anglaise – ni du rythme auquel Ottawa naturalise. Ceux qui ne veulent pas de ce pays devraient le combattre sur ce terrain-là, non par la peur d’un mot.
L’Alberta, une autre colère
L’Alberta vote le 19 octobre. Référendum consultatif : faut-il enclencher le processus vers une sécession ? Environ 23 % diraient oui. Les pourcentages se ressemblent. Les motifs, non. L’Alberta est une colère économique. Pétrole, péréquation, Ottawa traité comme un prédateur fiscal. Souverainisme de griefs, plutôt à droite, assez étroit. Le Québec est une question de peuple. Langue, culture, mémoire de deux référendums – et, plus bas encore, mémoire d’une survivance. On peut refuser l’indépendance québécoise. On ne peut pas la renvoyer au folklore, sauf à nier qu’une nation francophone d’Amérique a des raisons durables de douter d’un Canada de plus en plus anglais, de plus en plus centralisé, de plus en plus sourd. L’Albertain mécontent peut se reconnaître dans le reste du continent. Le Canadien français, s’il se dissout, n’a nulle part où se réveiller le lendemain.
Trump a tout compliqué
Trump a tout compliqué. Ses tarifs n’ont pas gonflé le Oui. Ils l’ont comprimé. Le voisin est devenu trop brutal pour que beaucoup aient envie de quitter le cadre canadien maintenant. La CAQ a vécu quelques semaines de cette peur. L’expérience contre l’aventure. Puis l’effet s’est épuisé, comme s’épuisent les campagnes fondées sur l’angoisse. Fréchette recule. Plamondon déplace l’horloge sans abandonner la thèse. Attendre la fin de Trump, ce n’est pas capituler devant Washington. C’est refuser que Washington écrive le calendrier d’un peuple qui n’a déjà que trop souvent laissé les autres écrire le sien.
Le soupçon américain
C’est là qu’arrive, le 25 septembre, l’affaire d’ingérence. Ottawa aurait prévenu Québec. Un think tank américain, la Defense Analyses and Research Corporation, publie l’idée assez crue de soutenir le PQ, éventuellement de le financer, d’attiser Québec et Alberta, de négocier des tarifs directement avec Québec pour contourner le fédéral. Fragmenter le Canada en pleine guerre commerciale. Fréchette s’alarme, saisit le SCRS, écrit à Carney. Elle confirme une approche américaine au printemps sur les tarifs. Elle ajoute qu’aucune ingérence constatée dans le scrutin n’a été prouvée. Plamondon parle de théâtre de fin de campagne. Il nie tout rendez-vous avec des officiels américains. Des échanges avec Paris ou Édimbourg, oui. Avec l’administration Trump, non.
Au Québec, on en est donc à l’alerte et au document. Pas, pour l’instant, à la réunion documentée. L’Alberta est déjà plus loin, et il faut le dire sans amalgame. Le Financial Times a établi que l’Alberta Prosperity Project a rencontré le Département d’État à plusieurs reprises. Au moins trois fois. Jeffrey Rath se vante d’interlocuteurs « très senior », d’un enthousiasme américain pour une Alberta « libre », d’une piste de crédit de 500 milliards. Scott Bessent, secrétaire au Trésor, a appelé l’Alberta un « partenaire naturel », salué un peuple « très indépendant », évoqué le référendum et l’idée de « les laisser descendre aux États-Unis ». Des chroniqueurs parlent déjà d’État associé, de 51e État. Le commissaire canadien à l’influence étrangère dit surveiller le 19 octobre. Carney demande le respect de la souveraineté. L’ambassadeur américain assure que Washington ne prendra pas parti. La formule diplomatique ne change rien au fait : là-bas, on a frappé à la porte, et on a été reçu.
L’asymétrie n’est pas un mystère. L’Alberta, c’est le pétrole, le gaz, l’Arctique, un levier contre Ottawa. Le Québec indépendant serait un État français en Amérique, juridiquement lourd, militairement à bâtir, monétairement à inventer. Moins utile, tout de suite, à une administration qui pense en ressources et en rapport de force. Surtout, les séparatistes albertains ont cherché Washington. Le PQ, selon son chef, ne l’a pas fait. On peut douter. On ne peut pas, avec les faits publics, mettre les deux dossiers dans le même sac. L’un est déjà une relation. L’autre est encore une hypothèse, récupérée fort à propos par un gouvernement qui perd.
Cela n’autorise pas la naïveté. Une grande puissance n’a pas besoin de financer une campagne pour peser. Une offre tarifaire, un texte de think tank, une rumeur bien placée suffisent parfois. L’ingérence commence avant le chèque. Le fédéral canadien, du reste, n’a pas attendu les Américains pour le démontrer : en 1995, il a lui-même pesé sur le corps électoral. Le vrai danger, pour les nôtres, n’est donc pas seulement qu’un laboratoire de Washington rêve de briser le Canada. C’est que le Canada anglais s’habitue à traiter le fait français comme un dossier parmi d’autres – et, au besoin, comme un électorat à recomposer. Une fédération sûre d’elle-même n’a pas besoin d’interdire la question, ni d’accélérer les certificats à la veille du vote. Elle la gagne. Une nation sûre d’elle-même n’a pas besoin qu’on lui répète que demander un pays serait indécent.
Deux peuples, une même leçon
Lundi, les Québécois diront d’abord s’ils veulent d’un autre gouvernement. Ils diront ensuite, implicitement, s’ils acceptent que la question nationale redevienne possible. Quinze jours plus tard, l’Alberta votera sous un regard américain beaucoup plus direct. Deux peuples, deux motifs, une même leçon : les États continentaux aiment les fédérations dociles et s’intéressent soudain aux provinces dès qu’elles ont du pétrole – ou dès qu’elles menacent de parler en leur nom. Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes n’est pas une relique des années 1970. Pour un peuple français isolé sur ce continent, c’est même la seule limite opposable à ceux qui le traitent comme une variable. Le PQ propose de le rappeler une troisième fois. On peut voter contre. On ne devrait plus feindre que la question soit indécente. Un peuple qui n’ose plus se nommer finit par se laisser nommer par les autres. Et parfois, par se laisser conter par eux.
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