France : ce que prévoit Lecornu pour faire payer les responsables de dégradations lors des violences urbaines
« Casseurs payeurs » : alors que les débordements consécutifs au triomphe du PSG ont coûté 105 millions d'euros aux contribuables, Sébastien Lecornu, premier ministre français, annonce un projet de loi visant à faire contribuer financièrement les fauteurs de troubles.
Les débordements survenus après la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des champions, le 30 mai dernier, ont ravivé la question du financement des dégâts liés aux violences urbaines. Comme l’année précédente, commerces, infrastructures publiques et mobilier urbain ont subi d’importantes destructions à la suite du triomphe parisien, pour une addition de 105 millions d’euros réglée par les contribuables.
Devant ce constat, le Premier ministre Sébastien Lecornu entend revoir en profondeur les règles d’indemnisation. Dans un message diffusé sur les réseaux sociaux le dimanche 14 juin, il a fait savoir qu’un projet de loi était en cours d’élaboration pour transférer la charge financière des destructions vers ceux qui les commettent, et non plus vers la collectivité.
Le chef du gouvernement a justifié sa démarche en estimant qu’au vu de l’état des finances publiques et de la nécessité de dépenser chaque euro de manière responsable, il n’était plus tolérable que l’ensemble des citoyens paie pour les dégâts causés par une minorité. Il a précisé que toute personne participant à un rassemblement violent émaillé de dégradations pourrait à l’avenir être contrainte de participer financièrement à leur réparation.
Le texte est attendu en Conseil des ministres au mois de juillet.
Une refonte du droit de la responsabilité civile ?
Le mécanisme envisagé suppose une transformation importante du droit de la responsabilité civile. Les individus présents lors d’un attroupement violent pourraient être appelés à contribuer à l’indemnisation, même sans avoir été formellement désignés comme les auteurs des destructions. Il leur reviendrait alors de prouver leur non-participation pour se dégager de cette responsabilité partagée.
Selon le gouvernement, cette orientation répond à la difficulté grandissante d’identifier nommément les responsables des dégradations lors d’épisodes de violences collectives.
Mettre les aides sociales à contribution
Le second axe du projet porte sur les modalités de remboursement. À ce stade, l’exécutif écarte une suppression pure et simple des prestations sociales, mais réfléchit à prélever mensuellement une part de certaines aides versées aux personnes condamnées ou, s’agissant de mineurs, à leurs parents.
Les discussions restent ouvertes quant aux prestations visées, qu’il s’agisse du revenu de solidarité active (RSA) ou des allocations logement. La notion de « reste à vivre » devrait figurer dans le texte pour empêcher que ces prélèvements ne fragilisent excessivement les budgets des intéressés.
Mesurant les difficultés juridiques d’une telle réforme, le gouvernement s’emploie à consolider le texte en amont de son passage devant le Conseil d’État.
Sur le terrain politique, la bataille promet d’être tout aussi rude. À gauche, l’idée d’un prélèvement sur les aides sociales provoque déjà la colère, tandis qu’à droite, plusieurs voix estiment les mesures trop timides et exigent un cadre plus répressif. Le débat devrait rapidement resurgir, au moment où la Coupe du monde de football vient de s’ouvrir et qu’une note confidentielle craint des « risques de débordements » sur tout le territoire…
Bonne piste. Je vérifie les dispositifs suisses existants avant de rédiger, pour ne pas avancer d’éléments inexacts.Voici un paragraphe de mise en perspective suisse, axé sur le droit et la responsabilité civile. Le constat clé : le projet français cherche à créer une responsabilité collective, là où la Suisse a plutôt misé sur l’identification individuelle et la prévention ciblée.
Et en Suisse ?
De ce côté de la frontière, la logique adoptée diffère sensiblement. Plutôt que de créer une responsabilité collective et financière des participants à un attroupement, la Confédération et les cantons ont privilégié une approche fondée sur l’identification individuelle des fauteurs de troubles et la prévention. Le concordat intercantonal instituant des mesures contre la violence lors de manifestations sportives, adopté en 2007, est entré en vigueur en 2010 et a été ratifié par l’ensemble des 26 cantons.
Cet instrument repose sur un arsenal de mesures nominatives : interdiction de périmètre, obligation de se présenter à la police, garde à vue de 24 heures au maximum et interdiction de se rendre dans un pays donné. Les personnes visées peuvent être inscrites dans le fichier fédéral HOOGAN, géré par fedpol, qui permet aux organisateurs de tenir les individus violents à l’écart des stades. La philosophie helvétique cible donc l’auteur identifié, là où le projet français entend précisément contourner cette difficulté d’identification en faisant peser la charge sur l’ensemble des présents.
Or l’identification est justement le maillon faible du système suisse. Une évaluation de l’Université de Berne, portant sur les saisons 2015 à 2019 de la plus haute ligue de football, relève que les mesures policières sont rarement prononcées rapidement : il faut en moyenne 168 jours pour qu’une interdiction de périmètre soit décidée, et 203 jours pour une obligation de se présenter à la police. En cause, au premier chef, la lourdeur du processus d’identification des auteurs.
Surtout, le bilan global est nuancé. Le rapport conclut que le concordat renforcé n’a guère enrayé la violence : le nombre d’incidents est resté stable d’une saison à l’autre, et la violence s’est surtout déplacée hors des stades — sur les trajets entre la gare et le stade, et dans les trains, où dégradations et jets d’objets sont les plus fréquents. Un constat qui invite à relativiser l’efficacité des seuls durcissements législatifs, qu’ils soient français ou suisses.
La question du coût pour le contribuable n’est pas absente du débat suisse pour autant : la part de responsabilité − y compris financière − que devraient assumer les clubs eux-mêmes y revient régulièrement, qu’il s’agisse des demandes de policiers et de procureurs ou des travaux menés au niveau fédéral.