mercredi 19 août 2026
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« Braderie de la patrie » : quand socialistes et UDC s’unissent pour rendre le sol suisse aux Suisses

Face à l'envolée des loyers alimentée par le capital étranger, la conseillère nationale socialiste Jacqueline Badran soutient une motion UDC de Thomas Aeschi visant à durcir la Lex Koller. Une convergence impensable en France – mais parfaitement naturelle dans la démocratie de concordance helvétique, qui ignore le « barrage républicain ».

Les Observateurs (la rédaction)
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Voilà une nouvelle qui devrait réjouir tous ceux qui pensent que le sol d’un pays appartient d’abord à ceux qui y vivent, y travaillent et y paient leurs impôts. À Berne, une alliance inattendue se dessine entre le Parti socialiste et l’Union démocratique du centre pour verrouiller à nouveau l’accès du marché immobilier suisse aux capitaux étrangers.

Depuis près de vingt ans, les prix de l’immobilier grimpent et les loyers explosent. « Cette folie doit cesser », tranche Jacqueline Badran, conseillère nationale socialiste zurichoise, qui veut que maisons et appartements restent accessibles aux habitants du pays. Son levier : la Lex Koller, cette loi fédérale qui encadre l’acquisition d’immeubles par des personnes résidant à l’étranger – et dont l’objectif originel, faut-il le rappeler, était précisément d’empêcher l’emprise étrangère sur le sol national.

Un verrou souverainiste démantelé pièce par pièce

Assouplie à plusieurs reprises depuis les années 1990 sous la pression des milieux d’affaires, la Lex Koller a laissé affluer toujours davantage de capitaux étrangers sur le marché immobilier helvétique – avec les conséquences que chaque locataire suisse constate sur son bail. Pour la Zurichoise, le capital mondial s’empare des biens immobiliers du pays : pendant que les Suisses peinent à accéder à la propriété, leurs loyers financent les bénéfices de groupes financiers étrangers.

La riposte parlementaire porte la signature du chef du groupe UDC, Thomas Aeschi. Sa motion, examinée dès la semaine prochaine par la Commission de l’économie du Conseil national, s’inspire de la version de 1983 de la loi – alors appelée Lex Friedrich – autrement plus stricte : les immeubles commerciaux ne pourraient plus être vendus sans autorisation à des personnes résidant à l’étranger, pas plus que les parts de sociétés immobilières ou de fonds suisses cotés en bourse, et la revente par des étrangers serait elle aussi encadrée. Pour l’élu zougois, les achats immobiliers effectués par des étrangers constituent un facteur déterminant de la hausse des prix ; il s’agit de garantir que les familles suisses puissent encore s’offrir un logement et les PME un local commercial.

BlackRock, propriétaire discret du logement suisse

L’Association des locataires appuie la motion UDC dans un courrier adressé aux commissaires : depuis l’assouplissement de la loi, des capitaux d’investissement étrangers supplémentaires affluent et font grimper les loyers. Les chiffres qu’elle avance parlent d’eux-mêmes : entre 2000 et 2023, la part des investisseurs institutionnels dans la propriété des logements locatifs suisses est passée de 31,3 % à 44,2 %, tandis que celle des particuliers reculait de 57,4 % à 44,5 %.

Le président de l’association, le conseiller aux États socialiste genevois Carlo Sommaruga, pointe un symbole : BlackRock. Le plus grand gestionnaire d’actifs de la planète détient, selon lui, environ 2,5 milliards de francs de participations dans les quatre grands groupes immobiliers suisses Mobimo, PSP, SPS et Allreal. Autrement dit : une part croissante des loyers versés chaque mois par les ménages suisses prend le chemin de Wall Street.

Pas de « barrage républicain » en Suisse – et c’est une force

Le plus remarquable dans cette affaire n’est peut-être pas la motion elle-même, mais ce qu’elle révèle de la culture politique helvétique. En France, un texte porté par le premier parti national serait réflexivement combattu par la gauche au nom du « front républicain », quitte à sacrifier l’intérêt des locataires sur l’autel de la posture morale. Rien de tel en Suisse : le cordon sanitaire n’y existe tout simplement pas. L’UDC – et avant elle son ancêtre, le Parti des paysans, artisans et bourgeois – siège au Conseil fédéral depuis 1929, intégrée à tous les étages du fédéralisme par le système de concordance. Les alliances s’y nouent dossier par dossier, au mérite des arguments, et non selon des lignes d’exclusion héritées d’ailleurs.

Jacqueline Badran ne s’en cache d’ailleurs pas : la motion Aeschi reprend en substance ce qu’elle réclamait elle-même dans deux interventions parlementaires dès 2013. Son parti devrait suivre, à condition que le texte reste compatible avec la libre circulation des personnes avec l’UE. Ensemble, PS et UDC disposeraient d’une majorité au Conseil national – même si certains parlementaires UDC, proches du lobby immobilier, pourraient faire défection.

L’initiative populaire, arme ultime du souverain

Reste l’obstacle habituel : le Conseil des États, où PLR et Centre sont majoritaires et où les précédentes tentatives de durcissement ont échoué. Le projet de révision présenté par le ministre de la Justice Beat Jans a d’ailleurs essuyé de vives critiques en consultation de la part des milieux économiques.

Mais en Suisse, le dernier mot revient toujours au peuple. Jacqueline Badran prévient : si le Parlement bloque une nouvelle fois, une initiative populaire sera lancée – le texte est déjà prêt, dans un tiroir, et pourrait partir en récolte de signatures dès la fin de l’année. À l’image de Thomas Minder et de son initiative contre les rémunérations abusives, la démocratie directe permettra de trancher ce que les chambres n’osent pas. « Nous devons mettre un terme à la braderie de notre patrie », résume l’élue zurichoise, convaincue que la population, dont le pouvoir d’achat est d’abord rongé par les prix de l’immobilier, n’acceptera pas cela éternellement.

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