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École valaisanne : enquête sur le mode d’emploi du « vivre-ensemble »

Le Valais annonce plus de 1 400 « situations » traitées par ses enseignants ressources et renforce son dispositif face aux comportements difficiles. Nous avons voulu comprendre qui sont les élèves concernés, où ils se trouvent et comment les « besoins du terrain » déterminent les moyens. Plus nous avons cherché, moins la situation s’est révélée lisible.

Richard Dalleau
19 août 2026
5 min de lecture

À la rentrée scolaire, le Valais a posé un chiffre sur un malaise : plus de 1 400 « situations » ont été traitées en 2025-2026 par les enseignants ressources pour le vivre-ensemble (ERVE) dans les écoles primaires du Valais romand. Le canton mobilise désormais une quarantaine d’ERVE, soit 23,5 équivalents plein temps, et ouvre de nouvelles classes ressources. 12 % des situations relevaient de comportements physiques inadaptés et 4 % du harcèlement.

Premier détail utile : « situation difficile » ne veut pas forcément dire élève violent. Le canton y range aussi les comportements non violents, les problèmes de climat scolaire, la prévention, l’aide aux enseignants ou le harcèlement. On passe donc du refus de consigne à l’agression physique, une vaste catégorie fourre-tout. Le nouveau classeur numérique remis aux enseignants évoque aussi « l’opposition », mais nous n’avons pu le consulter et donc prendre connaissance des grilles d’observation et des protocoles d’intervention qu’il est censé contenir.

Pour expliquer la répartition des ERVE, le canton invoque les « besoins du terrain ». Formule difficile à contester : on l’imagine mal répondre à des besoins hors-sol. Nous avons tout de même voulu savoir comment ils étaient mesurés et pourquoi les moyens destinés à favoriser le « vivre-ensemble » arrivaient ici plutôt que là.

Nous avons d’abord voulu savoir qui étaient les élèves concernés. Revenus des familles, nationalité, parents nés à l’étranger, allophonie : aucune ventilation publique des 1 400 situations selon ces critères n’apparaît dans les documents consultés, on ne peut donc que spéculer. L’Observatoire cantonal de la jeunesse doit justement rechercher les causes des comportements difficiles au cycle 1. Le Valais sait qu’il y a un problème, mais son portrait-robot reste à dessiner.

Des « besoins du terrain » ? Encore faut-il trouver le terrain

Nous avons alors changé d’échelle. Le dispositif ERVE est parti de dix directions ou groupes de directions en 2022-2023, avant de s’étendre. En fouillant pages d’écoles, rapports et publications locales, nous en retrouvons notamment à Sion, Martigny, Conthey, Saint-Maurice, Savièse ou Nendaz-Veysonnaz. Deux classes ressources seront testées à Saint-Maurice et Saxon.

La carte apparaît, sans devenir celle des « cas difficiles ». Nous n’avons trouvé ni nombre de situations par établissement, ni taux rapporté aux effectifs, ni classement des écoles selon l’intensité des problèmes. Un ERVE à Savièse et un à Martigny prouvent qu’un moyen existe dans les deux endroits, pas qu’ils rencontrent les mêmes difficultés.

Faute de statistiques localisées, nous avons alors tenté de faire parler les communes.

  • Premier test : le revenu. D’après les données fiscales fédérales, en 2022, le revenu imposable médian atteignait 57 800 francs à Savièse, 52 300 à Martigny et 42 400 à Nendaz. Pas exactement la carte d’une « ZEP valaisanne » clandestine.
  • Deuxième test : la population étrangère. En 2024, elle atteignait 37,4 % à Saxon, choisie pour une classe ressource, 32,7 % à Martigny, 30,4 % à Sion, 27,5 % à Saint-Maurice et 26,6 % à Conthey. Puis elle tombe à 19,7 % à Nendaz, 16,4 % à Grimisuat et 14,3 % à Savièse, contre environ 26 % dans le canton.

Saxon attire l’œil : forte proportion d’étrangers, croissance démographique rapide, revenu inférieur à la médiane cantonale et désormais classe ressource, voilà qui dresse un portrait-robot de la commune en mal de « vivre-ensemble ». Savièse et Grimisuat empêchent toutefois d’en faire une règle. Quant à l’allophonie, le canton la suit, puisqu’il organise un soutien spécifique pour ces élèves. Aucun croisement public avec les interventions ERVE n’a pourtant émergé de nos recherches. Une piste de plus, sans la donnée qui permettrait de la tester.

La population étrangère dans les communes dotées d'ERVE
Part de la population résidante permanente étrangère, en 2024, dans huit communes où le dispositif est présent
0 % 10 % 20 % 30 % 40 % Canton ≈ 26 % Saxon 37,4 % Martigny 32,7 % Sion 30,4 % Saint-Maurice 27,5 % Conthey 26,6 % Nendaz 19,7 % Grimisuat 16,4 % Savièse 14,3 %
Commune où un ERVE a été identifié Retenue pour une classe ressource (rentrée 2026) Moyenne cantonale (≈ 26 %)
Sources : OFS, population résidante permanente étrangère (2024) ; communes dotées d'ERVE identifiées par nos recherches. Saxon et Saint-Maurice accueilleront les deux classes ressources à la rentrée 2026.

Genève affiche ses critères, le Valais ses « besoins »

La comparaison genevoise devient alors éclairante. Le Réseau d’enseignement prioritaire assume une logique socioterritoriale : les caractéristiques socioprofessionnelles des parents participent au classement d’établissements qui reçoivent davantage de moyens. On peut discuter de la pertinence du critère, car au moins, il est affiché.

En Valais, retour aux « besoins du terrain ». Quel poids ont les incidents, la taille de l’école, les demandes des directions, le climat scolaire, les difficultés sociales ou l’allophonie ? Pourquoi Saint-Maurice et Saxon pour les nouvelles classes ressources ? Nous n’avons trouvé aucune grille publique permettant de suivre le raisonnement du diagnostic jusqu’à l’attribution des moyens. Parler d’arbitraire serait cependant aller trop vite en besogne, puisque des critères internes existent probablement. Seulement pour le citoyen, ils restent opaques. Le canton publie les interventions, décrit les outils et annonce les renforts, mais la méthode qui transforme un « besoin du terrain » en postes ou en classes est bien cachée.

Et même avec la recette cantonale, il manquerait encore quelques ingrédients, puisque le fédéralisme ajoute son grain de sel. Devant le Grand Conseil, le chef du Service de l’enseignement a rappelé que les travailleurs sociaux collaborant avec les écoles sont engagés par les communes et que le canton ne subventionne pas cette prestation. Le réseau peut aussi associer psychologues, thérapeutes ou délégués à l’intégration. Pour connaître les moyens réels d’une école, il faudrait donc additionner canton et commune. Nous n’avons trouvé aucun tableau permettant cette comparaison.

Le Valais connaît sans doute ses « besoins du terrain », le public est prié de lui faire confiance aveuglément. Nous avons cherché qui, où et selon quelle règle. Au terme de notre enquête, nous devons admettre que le troisième critère est comme le « vivre-ensemble » : introuvable.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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