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Le mur se fissure : de l’Allemagne au F-35, une Europe qui refuse de voir

Près de 44 % en Saxe-Anhalt, plus de 38 % en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, où la CDU ne siégera même plus au Parlement régional : Oskar Freysinger voit dans la poussée de l’AfD un basculement capable d’entraîner l’Europe entière, et dans la réponse de Friedrich Merz – mieux expliquer, surtout ne rien changer – le symptôme d’une classe dirigeante incapable de se remettre en cause. De l’Ukraine au Yémen, il suit ce même aveuglement jusqu’en Suisse, où l’affaire du F-35 en dit long sur ce que nous faisons de notre neutralité, à quelques jours du vote du 27 septembre.

Oskar Freysinger
24 septembre 2026
15 min de lecture

« La neutralité fait partie de ces notions qui supportent très mal les adjectifs. On est neutre ou on ne l’est pas. »

L’AfD a frôlé les 44 % en Saxe-Anhalt, dépassé les 38 % en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Ces chiffres ont frappé les esprits, mais ce qui m’a le plus intéressé, c’est la manière dont le système a réagi à ces victoires : elle en dit peut-être plus long que les résultats eux-mêmes. Car il se passe en Allemagne quelque chose de plus profond qu’un mouvement d’humeur électoral, et qui pourrait bien finir par entraîner l’Europe entière.

La question de Broder

J’ai regardé récemment une émission de la télévision allemande où intervenait Henryk M. Broder, éditorialiste que l’on ne saurait raisonnablement soupçonner de complaisance envers l’AfD. Face à lui, les représentants des partis de gouvernement déroulaient la litanie habituelle : l’AfD ne compterait que des incapables, elle n’aurait aucun programme sérieux, on trouverait dans ses marges des personnages douteux, et son arrivée au pouvoir mènerait le pays à la catastrophe.

Broder les a laissés parler, puis leur a posé en substance une question d’une simplicité désarmante. L’Allemagne est en récession, les usines ferment, l’énergie est hors de prix, l’industrie souffre : le pays va mal. Or ceux qui l’ont gouverné pendant toutes ces années sont ceux-là mêmes qui donnent aujourd’hui des leçons. L’AfD n’est responsable de rien de tout cela et propose autre chose. Pourquoi ne pas lui laisser sa chance ?

Quand une politique a échoué vingt et une fois, il n’est pas absurde d’en essayer une autre. L’Union européenne en est à son vingt et unième paquet de sanctions contre la Russie, avec les résultats que l’on sait : à force de vouloir tirer dans les pattes de Moscou, elle s’est vidé un chargeur entier dans les deux jambes – et elle recharge.

Merz et le refus du réel

Friedrich Merz en offre une illustration presque caricaturale. Au lendemain de la débâcle de la CDU en Saxe-Anhalt, il a reconnu que des erreurs avaient été commises. On se prenait à espérer qu’un dirigeant allait enfin admettre qu’un problème politique ne se règle pas forcément à coups de communication. Las ! La conclusion est tombée aussitôt : il faudrait mieux expliquer la politique menée. Entendez : la politique est bonne, ce sont les citoyens qui n’ont rien compris.

Ce réflexe est devenu presque universel dans les démocraties occidentales. Quand le peuple vote mal, on ne remet jamais en cause la politique suivie ; on entreprend de rééduquer le peuple. On ne change pas de direction, on change le mode d’emploi. Dans le même temps, Merz martèle qu’il ne cédera rien à la Russie. L’ennemi est à Moscou, l’ennemi est l’AfD ; il est partout, sauf dans les décisions qui ont mené l’Allemagne là où elle se trouve.

Ce déni n’a rien de mystérieux. Toute une classe dirigeante s’est installée depuis des décennies dans le confort de l’ordre international façonné sous hégémonie américaine, ce rules-based order dont j’ai déjà dit ici ce qu’il fallait penser. Cet ordre l’a nourrie et cooptée ; il se fissure aujourd’hui, et elle ne sait rien imaginer d’autre. Dire « nous nous sommes trompés, tirons-en les leçons et bâtissons une autre Allemagne, une autre Europe », elle en est incapable. Elle s’accroche aux lambeaux de l’ancien monde et met au ban ceux qui en contestent les dogmes.

Tocqueville avait décrit ce mécanisme dès 1835, dans le premier tome de De la démocratie en Amérique. Sous l’empire de la majorité, écrivait-il, le maître ne dit plus « vous penserez comme moi, ou vous mourrez » ; il dit : « Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. » Nous y sommes.

La Brandmauer se lézarde

Le scrutin du 20 septembre en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale a confirmé le mouvement : l’AfD y arrive en tête avec 38,2 %, tandis que la CDU, avec 4,9 %, ne franchit pas la barre des 5 % et disparaît du Parlement régional – une première dans l’histoire de la République fédérale. On ne peut plus parler d’accident.

La fameuse Brandmauer, ce mur coupe-feu dressé autour de l’AfD, devient de plus en plus difficile à tenir. Exclure un parti qui pèse 8 ou 10 % de l’électorat, passe encore ; quand il approche ou dépasse les 30 %, l’exercice devient périlleux. D’autant que l’Allemagne est un État fédéral. Ses Länder ne sont pas de simples circonscriptions administratives comme les départements français : ils disposent de pouvoirs étendus et pèsent directement sur la politique fédérale, notamment par le Bundesrat, où siègent leurs gouvernements. Le jour où l’AfD entrera dans l’un d’eux, le mur sera tombé. En Saxe-Anhalt, où elle a manqué de peu la majorité absolue des sièges et où le ministre-président peut être élu à la majorité simple lors d’un tour ultérieur, ce jour n’est peut-être plus très loin.

La CDU se trouve donc devant un choix historique. Elle peut continuer à s’allier à des forces dont elle combat officiellement l’essentiel du programme, à seule fin de tenir l’AfD à l’écart. Ou elle peut regarder ce qu’est devenue l’AfD et reconnaître une évidence que personne n’ose encore formuler : sur bien des sujets, celle-ci ressemble à la CDU d’il y a vingt ou trente ans. Je connais assez le monde germanique – Allemagne, Autriche, Suisse alémanique – pour penser que cette situation ne durera pas éternellement.

On nous répète que l’AfD serait si dangereuse qu’aucune collaboration ne se conçoit. Fort bien : si son programme est anticonstitutionnel, qu’on l’interdise. C’est là que les choses se compliquent, car une étiquette infamante collée sur des millions d’électeurs ne fait pas un argument juridique. Le tribunal administratif de Cologne l’a d’ailleurs rappelé en février, en interdisant provisoirement à l’Office fédéral de protection de la Constitution de maintenir son classement le plus sévère. Plus l’AfD grandit, plus le cordon sanitaire ressemble à une prison où les autres partis se sont enfermés eux-mêmes.

Pourquoi l’Allemagne ?

Je ne vois aucun autre pays européen où un basculement politique aurait des conséquences comparables. La France est paralysée, l’Italie a déjà montré les limites de ses marges de manœuvre, le Royaume-Uni traverse sa propre crise. L’Allemagne, elle, reste le cœur industriel du continent et, surtout, la clef de voûte de la construction européenne.

Cela tient à son histoire. Après 1945, elle a cherché dans le supranational une manière de dépasser la question nationale : être européen dispensait d’être allemand. La culpabilité avait produit une inhibition nationale dont l’Union européenne fut à la fois le refuge et la traduction politique. Mais les générations passent. Les jeunes Allemands savent ce que fut le IIIe Reich ; ils se demandent aussi pourquoi ils devraient porter jusqu’à la fin des temps le poids d’une faute commise avant leur naissance. C’est là que quelque chose se dénoue, et si l’Allemagne change, l’Europe changera avec elle.

En politique étrangère, l’AfD défend en outre une tout autre ligne : rétablir des relations normales avec la Russie, remettre en service Nord Stream 2, rebâtir un espace économique européen qui ne repose pas sur la confrontation permanente. On retrouve là, toutes proportions gardées, la vieille vision gaullienne d’une Europe « de l’Atlantique à l’Oural ». Je préfère mille fois une Europe qui commerce avec ses voisins à une Europe qui prépare sans relâche la prochaine guerre.

C’est pourquoi je regarde l’Allemagne avec espoir. L’histoire enseigne que la dégénérescence est généralement collective et la régénérescence souvent individuelle : il arrive qu’une personnalité surgisse au bon endroit, au bon moment, et cristallise un mouvement qui la dépasse. Alice Weidel possède à mes yeux certaines de ces qualités : de la tenue, de la précision, une remarquable cohérence. Quand on la voit affronter Merz au Bundestag, on croit parfois assister au dialogue de deux mondes qui ne parlent déjà plus la même langue. J’ignore comment les choses tourneront. Mais s’il existe aujourd’hui en Europe une chance réelle de changer de cap, c’est en Allemagne que je la vois.

« L’histoire enseigne que la dégénérescence est généralement collective et la régénérescence souvent individuelle : il arrive qu’une personnalité surgisse au bon endroit, au bon moment, et cristallise un mouvement qui la dépasse. Alice Weidel possède à mes yeux certaines de ces qualités. »

Ukraine : combien de temps encore ?

La question allemande ramène inévitablement à l’Ukraine. La situation militaire de Kiev se dégrade et sa situation économique devient intenable : infrastructures frappées, exportations réduites, dépendance croissante envers l’aide occidentale. L’Union européenne continue pourtant d’injecter des milliards dans une guerre dont personne ne sait expliquer sérieusement comment elle pourrait tourner à l’avantage de l’Ukraine.

Sur le terrain, les Russes avancent, mais pas à la manière des grandes offensives soviétiques de la Seconde Guerre mondiale. Ils emploient massivement drones, missiles et frappes à distance pour économiser leurs hommes, et la guerre les a contraints à transformer en profondeur leur armée, plus encore leur industrie. C’est l’un des paradoxes de ce conflit : les sanctions qui devaient épuiser la Russie l’ont obligée à se doter de capacités de production considérables. Exclus de certains systèmes satellitaires occidentaux, les Russes développent les leurs, comme ils l’ont fait dans bien d’autres domaines en substituant leurs propres technologies à celles qu’on leur refusait.

Par quel moyen l’Europe pourrait-elle aujourd’hui faire plier la Russie ? Je n’en vois aucun, et je ne suis manifestement pas le seul. Russes et Iraniens ont en commun d’être les héritiers de vieilles civilisations stratégiques, pour qui ces conflits ne sont en rien des opérations extérieures lointaines : il y va de leur survie. Un adversaire qui joue son existence ne se laisse pas décourager par un paquet de sanctions de plus.

Il vient un moment où la poursuite de la guerre devient pire qu’une paix déplaisante ; les Allemands l’ont appris en 1918. Une paix peut être mauvaise, une guerre interminable l’est davantage.

Le front yéménite

Pendant que l’Occident s’épuise en Ukraine, un autre front s’élargit au Moyen-Orient. On ne peut plus traiter Ansar Allah, le mouvement houthi du Yémen, comme une nuisance locale. Il tient une position clef autour de Bab el-Mandeb, l’un des goulets d’étranglement du commerce maritime mondial, et dispose désormais des moyens d’en perturber durablement le trafic. Rappelons d’où il vient : il a subi pendant des années les bombardements de la coalition menée par l’Arabie saoudite, soutenue et armée par les Occidentaux, et il a survécu. Croire qu’on le fera disparaître avec quelques raids de plus relève d’un optimisme étonnant.

Mohammed ben Salmane se retrouve dans une position très inconfortable. Riyad avait parié sur un affaiblissement rapide de l’Iran en se rapprochant toujours plus des États-Unis et d’Israël. Le pari a échoué : l’Arabie saoudite a désormais pour voisin un Yémen aguerri, face à un Iran conforté dans son rôle régional, tandis que Washington a déjà trop de fers au feu. Ukraine, Iran, Yémen : à force d’ouvrir des fronts, même un empire finit par manquer de bras.

L’erreur fondamentale de Donald Trump, dans sa guerre contre l’Iran, aura peut-être été de croire que la puissance dispense de connaître l’adversaire. Sun Tzu enseignait il y a vingt-cinq siècles que celui qui ne connaît ni l’autre ni lui-même perdra chaque bataille. On peut aligner les plus beaux porte-avions et le premier budget militaire de la planète : sans comprendre l’histoire, la culture et les intérêts vitaux de celui qu’on affronte, la supériorité technique ne suffit pas.

Le F-35, ou notre étrange conception de la souveraineté

Revenons en Suisse, où l’affaire du F-35 résume à merveille notre confusion stratégique.

Nous avions un temps retenu le Gripen suédois, avant que le peuple ne le refuse en 2014. Cet appareil répondait au moins à une logique claire : un chasseur taillé pour la police du ciel et la défense de notre espace aérien. Puis nous avons choisi le F-35. Pourquoi ? On invoque aujourd’hui l’interopérabilité. Le mot est merveilleux : il dispense de poser la question qui fâche – interopérables avec qui, et pour quoi faire ?

Il y a quelque temps, le chef de l’armée m’a expliqué que la notion de frontière était stratégiquement dépassée. J’en suis resté songeur. L’homme chargé de défendre la Suisse considère que les frontières n’ont plus guère de pertinence ; que défendons-nous alors, au juste ? Il faudrait pouvoir agir avec l’OTAN, me dit-on. Mais nous sommes neutres.

C’est là que le vocabulaire devient extraordinaire. On a inventé une neutralité « active », puis « coopérative » ; on la voudra bientôt dynamique, flexible, évolutive, en attendant une neutralité qui ne sera plus neutre que les jours pairs. La neutralité fait partie de ces notions qui supportent très mal les adjectifs. On est neutre ou on ne l’est pas. On ne dit pas « je t’aime sous certaines conditions géopolitiques et dans le respect de notre interopérabilité » ; on dit « je t’aime », point. Il devrait en aller de même de la neutralité.

Le prix de la dépendance

Le prix de l’appareil ajoute encore à l’absurdité. Pendant des années, on nous a assuré qu’il était fixe ; la commission de gestion du Conseil national vient d’établir qu’aucun prix fixe n’avait jamais été convenu avec les États-Unis. Le peuple avait validé en 2020 une enveloppe de six milliards, le Parlement a suivi, les objections ont été balayées – et l’on découvre que l’une des certitudes sur lesquelles reposait l’argumentaire n’existait pas. Résultat : trente avions au lieu de trente-six, et un crédit supplémentaire de 394 millions. Moins d’avions pour davantage d’argent.

Et ce n’est que l’achat. Il faudra ensuite entretenir ces appareils, les faire voler, suivre leur évolution technique et rester arrimés pendant des décennies à tout l’écosystème américain qui les accompagne. C’est là, pour moi, le vrai problème du F-35 : un pays neutre ne devrait jamais organiser sa défense de façon à dépendre stratégiquement d’une puissance étrangère.

L’histoire récente de nos relations avec les États-Unis devrait d’ailleurs nous inciter à la prudence. Depuis les années 1990, les plus fortes pressions sur notre place financière sont venues de Washington, pas de Moscou : sous le poids des offensives judiciaires et politiques américaines, la part de la Suisse dans la gestion de fortune transfrontalière a nettement reculé. D’où une question que je pose depuis longtemps : vaut-il mieux un ennemi qui vous veut du bien ou un ami qui vous veut du mal ? La réponse suisse devrait aller de soi : nous n’avons aucune raison de choisir, et c’est à cela que sert la neutralité.

Ce que la Suisse possède encore

Voilà pourquoi l’évolution actuelle m’inquiète. Le peuple suisse possède encore ce que la plupart des peuples européens ont perdu : il peut réellement exercer sa souveraineté, dire non, corriger son gouvernement, imposer une autre direction. Et pourtant, j’ai parfois l’impression qu’il est prêt à abandonner lui-même ce pouvoir à des technocrates qui prétendent mieux connaître son intérêt que lui. C’est ce qui me paraît le plus grave.

Dimanche, il se prononcera sur l’initiative sur la neutralité, qui interdirait à la Suisse d’adhérer à une alliance militaire ou de coopérer avec elle, sauf en cas d’attaque ou de menace d’attaque, et de prendre des sanctions contre un pays en guerre, hors décisions de l’ONU. L’occasion lui est donnée de dire ce qu’il pense d’une neutralité à géométrie variable.

On aurait tort de voir dans la neutralité un bibelot rangé dans la vitrine de notre histoire ou une coquetterie diplomatique ; elle est l’un des instruments de notre indépendance. Nous ne sommes ni américains, ni russes, ni membres de l’Union européenne ou de l’OTAN. Nous sommes suisses, et cela devrait suffire.

Le monde qui vient sera sans doute plus dur et moins prévisible que celui des trente dernières années. Dans un tel monde, la dernière chose à faire serait de renoncer de nous-mêmes à ce qui nous évite d’être entraînés dans les affrontements des autres. L’Allemagne pourrait retrouver le chemin de ses propres intérêts, et bien d’autres nations finiront peut-être par l’imiter. La Suisse n’a même pas à le retrouver : il lui suffit de ne pas le quitter.

Note

Cette tribune est tirée de mon entretien avec Nicolas Stoquer sur GPTV du jeudi 17 septembre 2026. Je vous invite évidemment à suivre Géopolitique TV sur YouTube et à vous abonner à leurs canaux.

Oskar Freysinger
Oskar Freysinger

Fondateur de l'UDC Valais en 1999, Oskar Freysinger siège comme député valaisan au Conseil national de décembre 2003 à novembre 2015, avant d'occuper un poste de conseiller d'État du canton du Valais entre 2013 et 2017.

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1 commentaire

  1. Roger Gramanic

    Une analyse fort bien écrite, cohérente et très complète. Son aspect historique, soulignant que comprendre une culture est un élément de la guerre, tandis que la mépriser – Nous vaincrons parce que nous sommes les plus riches – est une recette pour le désastre, la rend particulièrement intéressante.

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