La guerre larvée : des Kouriles au Donbass, tour d’horizon d’une escalade
Des Kouriles au détroit d'Ormuz et jusqu'au front du Donbass, Oskar Freysinger passe en revue une actualité en apparence dispersée et y retrouve partout le même jeu : on teste les limites de l'autre, on monte la pression d'un cran, on parie que rien n'arrivera – le pari de 1914. Et derrière ce jeu, il voit moins un plan qu'une accumulation d'incompétences ; or le crime parfait, écrivait-il déjà dans l'un de ses romans, peut être un cumul d'incompétences.
« Les protagonistes portent encore des gants ; s’ils finissent par les retirer, les conséquences seront beaucoup plus graves. »
Poutine est allé se montrer dans les Kouriles, et Tokyo a crié au scandale, Washington en écho. Anecdote de fin de journal télévisé ? Pas vraiment. Ce détour par un archipel perdu du Pacifique éclaire, de proche en proche, les pétroliers arraisonnés en haute mer, les frappes sur Novorossiïsk, l’ultimatum iranien, jusqu’au Donbass qui craque lentement. Reprenons donc les choses dans l’ordre, en commençant par ces îles dont bien peu de gens, chez nous, sauraient dire où elles se trouvent.
Les Kouriles, ou la mémoire longue
Le choix du lieu, d’abord, ne doit rien au hasard. L’histoire de ces îles est longue. Russes sous les tsars, elles passent sous domination japonaise après la défaite de 1905 – ce désastre naval qui ébranla profondément le pouvoir tsariste et prépara, à mon sens, le terrain de 1917. La flotte de la Baltique, envoyée jusqu’aux abords de Port-Arthur, y fut pratiquement anéantie par une marine japonaise plus moderne, plus précise, mieux commandée.
En 1945, retournement : à la demande des Américains, et malgré le pacte de non-agression liant Moscou et Tokyo, les Soviétiques attaquent le Japon. Les Japonais y ont toujours vu une trahison. J’estime pour ma part que cette entrée en guerre a précipité la capitulation japonaise davantage encore que les deux bombes atomiques : l’avancée soviétique fut foudroyante et détruisit des troupes qui auraient pu défendre l’archipel principal. Les Kouriles, promises aux Soviétiques à Yalta, changent alors de mains.
Vint la guerre froide, et avec elle l’inversion des alliances. Dans les années qui suivirent, Japonais et Soviétiques furent tout près d’un compromis : les quatre îles du sud à Tokyo, le reste à Moscou. Ce sont les Américains qui y opposèrent leur veto – ils exerçaient alors une véritable tutelle sur le Japon et refusaient toute reconnaissance implicite de la souveraineté soviétique sur une partie de l’archipel. L’accord mourut, l’URSS garda tout.
Or voici que les États-Unis soutiennent aujourd’hui les revendications japonaises, c’est-à-dire l’exact contraire de leur position d’hier. Belle illustration du fameux rules-based order : non pas un ordre fondé sur le droit, mais un ordre fondé sur des règles – reste à savoir qui les édicte et qui daigne les respecter.
Le paradoxe japonais est le même que le paradoxe européen : Tokyo dépend fortement de la Russie pour son énergie et une partie de son approvisionnement agricole. Shinzo Abe l’avait compris, qui maintint toujours des relations correctes avec Moscou malgré le contentieux. La nouvelle dirigeante japonaise, elle, adopte la ligne des capitales européennes : réarmement, durcissement verbal, alignement stratégique sur Washington. On le voit, les États-Unis affaiblissent leurs alliés.
J’ajoute un détail qui n’en est pas un : le yen souffre, et Tokyo commence à se délester de ses bons du Trésor américain. Quand les grands détenteurs de dette américaine se mettent à vendre, Washington a un problème. Je pense que le rôle du dollar comme monnaie mondiale dominante est entré dans sa phase de déclin.
C’est dans ce contexte que Poutine se rend dans les Kouriles. Message à Tokyo : la Russie ne rendra pas ces îles, et souvenez-vous de qui vous chauffe. Mais il y avait un second message, adressé cette fois aux Européens.
« Flotte fantôme » : qui sont les pirates ?
Moscou dénonce comme de la piraterie les arraisonnements, notamment britanniques et français, de navires de sa prétendue « flotte fantôme ». Rappelons d’abord une évidence : le pavillon de complaisance n’a rien de spécifiquement russe. C’est le quotidien du transport maritime mondial – un navire se vend en mer, change de propriétaire, change de pavillon. Ce qui distingue réellement ces bateaux, c’est qu’ils ne sont plus assurés dans le circuit traditionnel dominé par le marché londonien et la Lloyd’s, dont le quasi-monopole séculaire commence d’ailleurs à se fissurer.
Les sanctions occidentales ont frappé l’assurance des cargaisons russes ; c’est déjà ce point qui avait tué l’accord céréalier en mer Noire, les Européens ayant refusé de lever les restrictions promises. Aujourd’hui, après je ne sais plus combien de paquets de sanctions, l’Union européenne envisage d’intercepter des navires en haute mer ; un ministre européen a même évoqué la confiscation des cargaisons, leur vente et le versement du produit à l’Ukraine. Pour Moscou, cela porte un nom : piraterie.
Et c’est ici que le détour par les Kouriles prend tout son sens. La Russie rappelle qu’elle dispose d’une flotte considérable dans le Pacifique et qu’elle contrôle, grâce à ces îles, une position stratégique majeure sur des routes qu’empruntent d’innombrables navires marchands européens. Traduction : si vous estimez pouvoir saisir nos bateaux, nous avons nous aussi de quoi rendre la pareille. Les Britanniques semblent avoir pris la chose au sérieux – des contacts discrets auraient été recherchés avec les Russes. Leurs deux grands porte-avions n’y changent pas grand-chose : les appareils manquent, il faudrait leur constituer une lourde escorte, et un bâtiment isolé est terriblement vulnérable.
On tire sur la corde, encore et encore. Chacun teste les limites de l’autre. Le danger, c’est l’incident qui déclenche la réaction en chaîne, comme en 1914. Vus d’Europe occidentale, ces épisodes paraissent secondaires ; ils s’inscrivent en réalité dans une guerre globale larvée. Les protagonistes portent encore des gants ; s’ils finissent par les retirer, les conséquences seront beaucoup plus graves.
Et qu’on me permette de trouver singulier le spectacle d’une Union européenne invoquant le droit international tout en défendant ce type de saisies. Le droit, décidément, se lit à géométrie variable.
Novorossiïsk : quand Kiev frappe les intérêts américains
Les Ukrainiens ont entrepris de frapper Novorossiïsk, grand port russe de la mer Noire où aboutissent notamment les infrastructures d’exportation du pétrole kazakh – avec, à la clé, des intérêts américains directs, dont ceux de Chevron. Washington a publiquement demandé à Kiev de cesser ces attaques contre les terminaux et les navires liés au Kazakhstan. Les frappes ont repris dès le lendemain ; un navire grec a ensuite été touché.
Les Américains se disent mécontents. Permettez-moi d’être sceptique. De deux choses l’une : soit Washington ne contrôle plus les Ukrainiens, soit ces protestations sont destinées à la galerie et l’on accepte, en réalité, tout ce qui nuit à la Russie. On n’oubliera pas que les frappes ukrainiennes à longue distance reposent en partie sur les moyens américains – satellites, renseignement, communications, assistance technique. Difficile de demander publiquement l’arrêt d’une action tout en continuant d’en fournir les moyens. Les Russes ne sont pas dupes.
L’Abraham Lincoln, ou les limites de l’empire
La mésaventure du porte-avions Abraham Lincoln dit beaucoup de l’état de la puissance américaine. Un porte-avions, ce sont quelque 5 000 hommes vivant des mois durant dans un environnement d’une dureté extrême, loin de leurs bases. Pour maintenir leur dispositif, les États-Unis ont dû déplacer un autre bâtiment depuis l’Asie du Sud-Est – réduisant mécaniquement leur présence là où ils prétendent contenir la Chine. L’Abraham Lincoln devait être relevé parce que la situation à bord devenait intenable ; certains témoignages évoquent des tentatives de quitter le navire lors des ravitaillements. Des études américaines documentent par ailleurs les suicides après déploiement.
Nos sociétés ne produisent plus les soldats de 1914. Des hommes élevés dans le confort civil, brutalement plongés dans un stress extrême, en ressortent psychologiquement éprouvés – hormis les unités spécialement sélectionnées et entraînées. On l’a vu après le Vietnam, après l’Irak. S’y ajoute la question du sens : que fait-on à des milliers de kilomètres de chez soi, quels intérêts vitaux défend-on réellement ? Mourir pour son territoire se comprend ; mourir pour une guerre qui ne concerne pas sa sécurité nationale, beaucoup moins.
Quant au blocus envisagé, je ne vois pas comment le tenir durablement avec les moyens disponibles. Pour isoler la seule île de Cuba en 1962, il avait fallu quelque 200 bâtiments. L’espace à contrôler ici est immensément plus vaste.
L’Iran passe de la défense à l’ultimatum
Voici, à mes yeux, l’un des faits majeurs du moment. Jusqu’ici, l’Iran se plaçait dans une logique de riposte. Le ton a changé. Un haut responsable iranien – Ghalibaf ou Araghchi, si ma mémoire est bonne – a déclaré que les États-Unis disposaient de quelques semaines pour respecter le Memorandum of Understanding, c’est-à-dire le cadre de négociation existant. Et Téhéran redéfinit les conditions : puisque Washington n’a pas tenu parole une première fois, il devra désormais fournir des garanties concrètes avant toute reprise des discussions – retrait de certaines forces, cessation d’opérations militaires au Moyen-Orient, libération de fonds gelés, levée de sanctions. Quatre ou cinq préalables jugés essentiels.
Les Iraniens estiment que, quelques jours après la signature, les Américains cherchaient déjà à contourner l’accord, notamment via des solutions de rechange autour d’Oman ; ils notent aussi que les Israéliens ne se sont pas retirés du sud du Liban. Trump proclame qu’il n’y a plus d’accord ni de négociation ; Téhéran répond exactement l’inverse : l’accord est signé, la signature vaut, mais le partenaire étant peu fiable, il paiera d’avance. Et surtout : faute d’un signe de bonne volonté dans les semaines qui viennent, l’Iran pourrait passer d’une posture défensive à une posture offensive.
Il faut mesurer ce que cela signifie : un ultimatum adressé à la première puissance militaire mondiale, assorti de l’affirmation de pouvoir lui infliger des dommages importants. La détermination est ici la variable décisive – la population iranienne se sent, selon cette lecture, autrement plus concernée par cette confrontation que la population américaine. C’est toute la différence entre des hommes qui défendent leur sol et des soldats expédiés au bout du monde. Ajoutons les alliés régionaux de Téhéran, Houthis en tête, bien équipés : une extension du conflit embraserait une grande partie du Moyen-Orient, Israël compris, avec des conséquences considérables pour l’économie mondiale. Washington ferait bien de peser très sérieusement le prix d’une absence de compromis.
Corée : l’allié américain, mode d’emploi
Passons à la nouvelle pantalonnade trumpienne. Trump explique en substance aux Sud-Coréens que les États-Unis ont investi des centaines de milliards chez eux et y stationnent des dizaines de milliers de soldats – mais qu’il ne faudrait surtout pas contrarier son « grand ami » Kim Jong-un. Lequel fournit troupes, obus et missiles à la Russie, adversaire officiel numéro un de Washington. Les Sud-Coréens peuvent légitimement se demander à quoi sert un tel allié – et pourraient bien en tirer la conclusion qu’un modus vivendi direct avec Pyongyang vaut mieux que cette protection-là. Il faut se souvenir qu’aucun traité de paix n’a jamais clos la guerre de Corée : un armistice, une ligne de démarcation autour du 38e parallèle, rien de plus.
On tient là, en modèle réduit, la conception américaine des alliances : les États-Unis n’ont pas d’amis, ils ont des subordonnés ou des adversaires. Tant qu’un État suit leurs intérêts, il est traité en allié ; qu’il esquisse une politique indépendante, et la relation se dégrade. Cette logique a produit énormément de guerres et de destructions depuis 1945 ; son affaiblissement n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. Trump a au moins un mérite : il n’enrobe plus le rapport de domination – demandez aux Canadiens, aux Danois pour le Groenland, aux Européens, aux Sud-Coréens.
Cela me rappelle Romulus le Grand de Friedrich Dürrenmatt, où l’empereur travaille lui-même à la ruine de son empire. Si quelqu’un voulait démanteler le deep state américain et réduire l’emprise des États-Unis sur la planète, il lui suffirait presque d’appliquer la politique actuelle de Trump. Est-ce volontaire ? J’ai peine à le croire. Mais le résultat est parfois si spectaculairement dommageable pour l’influence américaine qu’on finit par se poser la question.
Oman, Ormuz et la carte de Truth Social
Trump a par ailleurs menacé de bombarder Oman et évoqué une annexion du détroit d’Ormuz. Oman, pourtant partenaire des États-Unis, a eu l’intelligence de tenir une position équilibrée dans le conflit avec l’Iran – ce qui lui a précisément permis de conclure avec Téhéran un accord dont nous ne connaissons pas tous les détails, mais qui pourrait s’appliquer pleinement après un retrait américain. Cela déplaît à Trump, qui répond par la menace. Nous en sommes donc là : ce ne sont plus les Iraniens que l’on accuse de menacer les États du Golfe, ce sont les États-Unis eux-mêmes. Les monarchies de la région en tireront une conclusion simple : les Américains peuvent partir un jour ; l’Iran, lui, restera. Leur sécurité à long terme passera par une négociation avec Téhéran, devenu puissance régionale majeure – et davantage.
Trump a même publié sur Truth Social une carte présentant le détroit d’Ormuz comme territoire américain – une sorte de Groenland délocalisé. Il affirme dans le même temps que le détroit est ouvert alors qu’un dispositif de blocus existe. Et pendant que les déclarations se contredisent, les cours montent à chaque annonce positive et plongent à chaque annonce négative. Ceux qui savent à l’avance ce qui sera annoncé gagnent dans les deux sens. Je trouve troublante la répétition de ces mouvements de marché calés sur les déclarations de Trump et de son entourage. Si le but est de gagner de l’argent, la méthode fonctionne, admettons-le. Géopolitiquement, elle ajoute du chaos au chaos.
La crise alimentaire qui vient
Faut-il craindre une crise alimentaire mondiale ? Oui, parce que les facteurs se cumulent. Les exportations ukrainiennes de céréales ont fortement chuté – les chiffres précis manquent, mais la baisse pourrait atteindre les deux tiers sur certains flux. Or Russie et Ukraine forment ensemble l’un des greniers de la planète. Les attaques ukrainiennes contre navires et installations russes aggravent le tableau : Moscou peut rediriger une partie de ses exportations par des voies plus longues et plus coûteuses ; Kiev a beaucoup moins d’options.
S’ajoute la question des engrais, dont la Russie est l’un des tout premiers producteurs mondiaux et qui commencent à manquer dans certaines régions. Par Ormuz, par la mer Rouge et Bab el-Mandeb ne transitent pas que du pétrole et du gaz : des engrais et d’autres produits essentiels empruntent ces routes. Quand toutes se grippent simultanément, les effets finissent par se faire sentir – et d’abord dans le « Sud global », où une flambée des prix alimentaires met très vite des populations entières en difficulté.
Je formule ici une hypothèse, rien qu’une hypothèse : cette crise pourrait frapper particulièrement des pays membres ou partenaires des BRICS – l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Égypte et tant d’autres ont un besoin massif de pétrole, d’engrais et de denrées de base. On peut se demander si la pression exercée sur ces marchés n’a pas aussi pour effet d’affaiblir l’ensemble constitué autour de la Chine et de la Russie. La question alimentaire est devenue un enjeu géopolitique à part entière. J’ajoute que les Russes avaient jusqu’ici laissé sortir une partie du blé ukrainien ; je ne crois pas qu’ils auraient pris certaines mesures récentes si Kiev n’avait pas commencé à frapper leurs navires et leurs infrastructures.
Le front : anatomie d’une guerre d’attrition
Terminons par la situation militaire. Les Russes progressent vers Orekhov, bastion important d’où les Ukrainiens avaient lancé une partie de leur grande offensive de 2023 – celle qui devait percer vers le littoral et la Crimée, largement organisée avec l’assistance logistique américaine, et qui a échoué. Aujourd’hui, le mouvement se fait en sens inverse. Orekhov compte pour la défense de Zaporijjia, grande ville industrielle toujours sous contrôle ukrainien. La pression s’accentue également autour de Kramatorsk et de Sloviansk, derniers grands bastions du nord du Donbass, et la situation se dégrade dans la région de Kharkov, autour de Liman et d’Izioum.
Le problème central de l’armée ukrainienne est désormais la répartition de ses forces : déplacer sans cesse des unités d’un secteur à l’autre, arbitrer entre la défense des voies d’approvisionnement et le renforcement des positions menacées. Les effectifs manquent, malgré de nombreux combattants étrangers, notamment sud-américains. Je comprends mal qu’on risque sa vie sur ce front pour une solde relativement modeste ; et quand les pertes s’envolent, même les mercenaires déchantent – ils sont venus gagner de l’argent, pas mourir. Parallèlement, la mobilisation forcée se durcit. Or l’homme qu’on a dû traîner de force dans un véhicule ne fait pas un combattant motivé : à la première occasion, il se rend ou déserte. La désertion est devenue un problème considérable.
Nous sommes dans une configuration classique de guerre d’attrition, comme la guerre de Sécession ou la Première Guerre mondiale. L’Ukraine mise beaucoup sur les dégâts infligés en profondeur à la Russie par drones et missiles. Ces frappes coûtent très cher et une grande partie des engins est interceptée ; les Russes protègent en priorité leurs installations militaires, énergétiques et pétrolières, et ne peuvent évidemment pas couvrir chaque bâtiment civil. Il y a donc des dégâts. Mais mes correspondants en Russie me rapportent un phénomène inverse de celui recherché par Kiev : non pas une population se retournant contre Poutine pour exiger la paix, mais un durcissement – une partie de l’opinion reproche au pouvoir de ne pas aller assez loin et veut que la question ukrainienne soit réglée définitivement.
Côté ukrainien, l’objectif serait un cessez-le-feu sur la ligne de front permettant de se réarmer et de reprendre les combats dans quelques années. C’est précisément le scénario que les Russes refusent : ils ne veulent pas rejouer la même guerre dans cinq ou dix ans.
Regardons enfin les Européens. Le Royaume-Uni assume de plus en plus ouvertement son soutien aux frappes ukrainiennes en profondeur contre le territoire russe. Moscou en tire la conclusion logique : qui fournit directement des drones sophistiqués destinés à frapper la Russie devient belligérant, et s’expose à une réponse. Depuis des années, les Occidentaux franchissent une à une les lignes rouges russes en pariant sur l’absence de réaction. Il peut arriver un moment où les Russes franchiront à leur tour certaines lignes rouges occidentales. Jusqu’où ira alors l’escalade ? Les Européens n’ont pas, à mon avis, les moyens de mener seuls une guerre conventionnelle majeure contre la Russie. Et je ne crois pas que les États-Unis veuillent s’engager dans une guerre terrestre en Europe : ils s’enlisent déjà au Moyen-Orient, considèrent l’Asie-Pacifique comme le théâtre décisif des prochaines décennies, et leurs forces sont conçues pour la projection de puissance et les campagnes courtes, non pour une immense guerre continentale – avec, en arrière-plan, l’ombre du nucléaire. Les Européens risquent de se retrouver Gros-Jean comme devant.
On m’objectera que certains annoncent depuis longtemps l’effondrement imminent de l’Ukraine sans qu’il se produise. C’est méconnaître la mécanique des guerres d’attrition. Prenez la guerre de Sécession : trois ans et demi durant, les Sudistes ont tenu malgré leur infériorité en hommes et en ressources ; puis, dans les derniers mois, l’effondrement fut foudroyant. Le point de rupture est très difficile à prévoir ; une fois atteint, tout s’accélère. Or certains signes, qui n’existaient pas auparavant, laissent penser qu’il se rapproche. Des analystes comme Douglas Macgregor ou Daniel Davis estiment que Kramatorsk, Sloviansk et d’autres positions majeures pourraient tomber avant l’hiver. De telles pertes poseraient une question redoutable : le système politique ukrainien y résisterait-il, et un bouleversement interne à Kiev deviendrait-il possible ? Le pouvoir de Zelensky tient largement au soutien occidental, américain surtout. Combien de temps encore ?
La situation est dramatique parce qu’elle résulte, à mes yeux, d’une accumulation d’incompétences. J’ai écrit un jour, dans l’un de mes romans, que le crime parfait pouvait être un cumul d’incompétences. La formule, hélas, convient assez bien à ce que nous voyons aujourd’hui. Et une question demeure, qui contient toutes les autres : dans quel état l’Ukraine sortira-t-elle de cette guerre – et sous quelle forme existera-t-elle encore à son terme ?