Plus de vigiles, moins de délits : le paradoxe suisse expliqué
La Suisse compte désormais près de 25 000 agents privés. Pourtant, les infractions au Code pénal reculent. Violence grave, externalisation et nouveaux besoins de protection expliquent mieux ce boom que les chiffres bruts de la criminalité.
Ils sont désormais environ 25 000. En dix ans, les effectifs de la sécurité privée en Suisse ont grossi d’environ un tiers, selon la RTS. La tentation est immédiate : davantage de vigiles, donc davantage de délinquance.
Les chiffres démentent pourtant cette impression facile. En 2025, la police a enregistré 554 963 infractions au Code pénal, soit 1,5 % de moins qu’en 2024. Les atteintes au patrimoine ont reculé de 3,5 %, tandis que les violences graves progressaient de 8,1 %. Le marché répond donc moins à une explosion uniforme du crime qu’à des risques plus ciblés et plus violents.
La pression se voit dans les transports. Les CFF recensent toujours une dizaine d’agressions quotidiennes contre leur personnel, avec une gravité en hausse. L’OFT permet aux entreprises de transport de déléguer certaines missions à des services privés. Dans les stades, notre débat lucernois sur le hooliganisme pose la même question : faut-il contrôler tout le public ou concentrer la surveillance sur les matchs et déplacements à risque ?
Le privé avance aussi là où la police délègue certaines tâches. Le Conseil fédéral veut uniformiser l’accompagnement privé des convois exceptionnels, autrefois assuré par les forces publiques dans plusieurs cantons. Dans le même temps, Fedpol reconnaissait manquer d’enquêteurs pour remplir tous les mandats de la Police judiciaire fédérale.
Nos propres faits divers montrent pourquoi la demande persiste même lorsque certains délits reculent. Au Locle, l’alarme du musée Ulysse Nardin s’est déclenchée et une société de surveillance est intervenue sans repérer l’effraction : la sécurité privée n’est pas non plus une panacée. À Saint-Imier, les attaques de bancomats ont survécu à leur décrue nationale : 24 cas en 2025, contre 48 un an plus tôt. À Sion, les cambriolages d’armureries à l’explosif ont mobilisé policiers, douaniers, drones et même un Super Puma.
Le paradoxe est là : les volumes peuvent baisser, tandis que le coût potentiel d’un incident, la violence de certains modes opératoires et les exigences de surveillance augmentent. Avec 25 000 agents, la sécurité privée devient moins un thermomètre de la criminalité qu’un indice du changement de modèle : entreprises, transports, organisateurs et pouvoirs publics achètent davantage de protection. Reste à savoir jusqu’où des missions naguère policières peuvent glisser vers le marché sans que le contrôle suive.