lundi 27 juillet 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Économie

La fin du « doux commerce » : et si la Suisse était le dernier pays à y croire ?

La guerre économique n'est pas une métaphore : elle détruit des emplois comme la guerre détruit des vies. C'est la thèse du général (2S) Bruno Mignot, qui vient de publier un dictionnaire de l'intelligence économique et démonte les illusions de la mondialisation heureuse. Un diagnostic établi pour la France, mais qui frappe la Suisse de plein fouet – pays cible, désarmé par sa propre foi dans la bonne foi commerciale.

Dimitri Fontana
27 juillet 2026
5 min de lecture

En août 2025, Washington frappait les exportations suisses de droits de douane parmi les plus lourds infligés à un pays développé. Stupeur à Berne, incompréhension dans les milieux économiques : comment un partenaire fiable, neutre, excédentaire en investissements aux États-Unis, pouvait-il être traité en adversaire ? La réponse tient en une phrase que le général (2S) Bruno Mignot, auteur d’un récent Dictionnaire notionnel et méthodologique d’intelligence économique (L’Harmattan, 2026), assène dans la dernière livraison de la lettre Communication & Influence : « Croire au doux commerce de Montesquieu, à la fin de l’histoire selon Francis Fukuyama ou à la mondialisation heureuse d’Alain Minc, c’est faire preuve d’une inconséquence grave. »

La guerre économique existe, et elle fait des ravages

Paraphrasant Clausewitz, Mignot définit la guerre économique comme « la poursuite de la politique par d’autres moyens ». La formule n’a rien de rhétorique. Quand la guerre entre militaires fait des morts, écrit-il, celle entre compétiteurs économiques fait des emplois perdus – et pour chaque emploi détruit, c’est une famille qui se retrouve dans le besoin, « exactement de la même manière qu’un militaire mort au combat laisse une veuve et des orphelins ». Le parallèle est brutal, mais il a le mérite de nommer ce que le discours dominant s’obstine à euphémiser : la compétition mondiale n’est pas un jeu à somme positive arbitré par le droit, c’est un affrontement où « des prédateurs agressifs et féroces » attaquent quotidiennement les entreprises.

Or qui, mieux que la Suisse, incarne la foi dans le commerce pacificateur ? Notre prospérité s’est construite sur un triptyque – neutralité, libre-échange, bonne foi contractuelle – qui présuppose précisément le monde que Mignot déclare mort. Les leviers de puissance étatiques qu’il énumère (monnaie, normes, règles de concurrence, droits de douane, flux financiers, sanctions économiques) sont autant d’armes qui ont déjà été pointées sur nous.

L’instrumentalisation du droit : une leçon que la Suisse a payée cash

Le passage le plus instructif du dictionnaire pour un lecteur suisse concerne l’instrumentalisation du droit. Mignot rappelle que « l’extraterritorialité du droit américain sur l’usage du dollar dans les échanges économiques mondiaux permet à Washington de sanctionner lourdement des entreprises ayant signé des contrats dans cette monnaie avec des pays listés comme adversaires des États-Unis », et d’« empocher ainsi des milliards de dollars ».

Faut-il rafraîchir les mémoires ? L’affaire UBS de 2009, réglée sous la menace d’un retrait de licence bancaire aux États-Unis. Le « programme américain » de 2013, qui a contraint des dizaines de banques suisses à livrer des données et à payer des amendes se chiffrant en milliards. La fin du secret bancaire, non pas négociée mais imposée. À chaque fois, le scénario fut identique : la Suisse a joué le droit contre la puissance, et la puissance a gagné. Non parce que nos juristes étaient mauvais, mais parce que l’adversaire ne jouait pas au même jeu. Il menait une opération d’intelligence économique offensive ; nous répondions par des notes diplomatiques.

L’État pompier plutôt que l’État stratège

Mignot adresse à la France un reproche qui vaut, transposé, pour la Confédération : l’État « agit en réaction dans la guerre économique, comme s’il fallait panser des plaies au moyen de nouvelles aides, au lieu d’empêcher que des entreprises soient attaquées en anticipant ». L’État pompier plutôt que l’État stratège. En Suisse, le réflexe est identique, aggravé par une conviction fédéraliste et libérale sincère : l’économie est l’affaire des entreprises, l’État n’a pas à s’en mêler. Position honorable en temps de paix commerciale ; position suicidaire quand les concurrents avancent, eux, adossés à leurs services de renseignement, à leur diplomatie et à leur arsenal juridique.

Car c’est bien là le cœur du problème : « il n’est plus tolérable que les entrepreneurs soient les seuls à monter au front de la souveraineté économique nationale », écrit Mignot à propos de la France de 2026. Que dire alors de la Suisse, où la notion même d’intelligence économique reste confinée à quelques cercles spécialisés, où aucune doctrine publique ne coordonne veille, protection du patrimoine technologique et influence ? Nos PME exportatrices, nos laboratoires pharmaceutiques, nos écoles polytechniques sont des cibles – de captation de données, de débauchage, de rachats prédateurs, de normes taillées sur mesure par d’autres. Qui les défend ?

Sortir de la naïveté sans renier nos principes

On objectera que la Suisse n’a pas vocation à imiter les manœuvres des grandes puissances, et l’objection est juste. Mignot lui-même distingue soigneusement l’influence « régulière » – celle qui convainc sans contraindre, qui laisse à la cible « le pouvoir de dire non » – de la manipulation, qu’il réprouve. Il ne s’agit pas de mentir, d’intoxiquer ou de désinformer. Il s’agit de trois choses simples : savoir (veille stratégique), protéger (contre-ingérence économique) et faire savoir (influence assumée de nos positions et de nos intérêts).

La neutralité n’a jamais signifié le désarmement militaire ; pourquoi signifierait-elle le désarmement informationnel ? Un pays qui entretient une armée de milice pour un conflit improbable peut bien se doter d’une doctrine d’intelligence économique pour une guerre, elle, déjà en cours. Espérer que « tout reviendra comme avant », prévient Mignot, « c’est faire preuve d’une grande naïveté ». Le curseur ne reviendra pas en arrière. La question n’est plus de savoir si la Suisse participe à la guerre économique – elle y est plongée, en position de cible. La question est de savoir quand elle cessera d’être le dernier pays d’Europe à croire que la bonne foi commerciale tient lieu de bouclier.

Pour aller plus loin

  • Bruno Mignot, Dictionnaire notionnel et méthodologique d’intelligence économique, préface de Christian Harbulot, L’Harmattan, 2026.
  • « Opérations d’influence et affrontements informationnels dans la guerre économique : le décryptage de Bruno Mignot », entretien avec Bruno Racouchot, Communication & Influence, n° 177, juin 2026, Comes Communication.
Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.