dimanche 13 septembre 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Société

La galaxie Gutenberg : ce n’était pas il y a bien longtemps, mais cela semble déjà si lointain

Publiés début septembre, les résultats PISA 2025 enregistrent la plus forte chute jamais mesurée en compréhension de l’écrit dans les pays de l’OCDE. Le politologue hongrois Botond Árpási y voit moins un accident scolaire que la faillite du paradigme éducatif installé depuis les années 2000 – celui qui a remplacé la connaissance par la « compétence ».

Botond Árpási
13 septembre 2026
14 min de lecture

Face aux résultats PISA 2025, la célèbre tour penchée de Pise – monument emblématique de la grandeur de la civilisation européenne – n’est peut-être plus la première image qui nous vient à l’esprit. C’est plutôt la tour de guet du Panoptique de Foucault – et l’impasse de la philosophie éducative libérale.

Début septembre, l’OCDE a publié les résultats de la dernière évaluation PISA. Les données suscitent invariablement une grande attention de la part des médias, des analystes, des commentateurs et des responsables politiques. Aux yeux du public comme des décideurs, PISA est devenu une sorte de test décisif des systèmes éducatifs et des politiques publiques en matière d’éducation. Cet intérêt est donc compréhensible : l’arène politique offre l’occasion de débattre de ceux à qui revient le mérite – ou la responsabilité – de l’amélioration ou de la dégradation des performances des élèves ; les journaux peuvent publier des articles aux titres accrocheurs ; et les experts peuvent démontrer leurs connaissances et leur maîtrise du sujet dans les émissions du soir.

Pourtant, la réception des résultats de 2025 semble avoir été quelque peu différente. « Les performances des élèves dans les pays de l’OCDE ont continué de baisser, atteignant la moyenne la plus basse jamais enregistrée en mathématiques et en compréhension de l’écrit », déclarait dans son communiqué de presse l’organisation réunissant les économies développées du monde. Contrairement aux années précédentes, l’impact des résultats sur le débat public ne s’est pas dissipé au bout d’une seule journée. La baisse des performances des élèves est si frappante – et si largement répandue d’une région à l’autre – que même le traditionnel jeu politique consistant à se renvoyer la responsabilité semble avoir été quelque peu éclipsé.

Si nous ne lisons plus, pourquoi nos enfants le feraient-ils ?

Les résultats sont suffisamment préoccupants pour rendre de plus en plus incontournables deux conclusions : la nécessité d’une analyse approfondie de ce qui se passe et celle de repenser les systèmes éducatifs à un niveau paradigmatique. Rien ne l’illustre mieux que le fait que la baisse la plus marquée concerne la lecture. Depuis des millénaires, la maîtrise de la lecture et de l’écriture constitue le moyen premier et fondamental d’accéder au savoir et de l’acquérir. Les réalisations et le dynamisme de la civilisation occidentale au cours des derniers siècles reposent en grande partie sur ce que l’on pourrait appeler la galaxie Gutenberg : un monde dans lequel l’éducation s’appuyait sur l’acquisition de compétences fondamentales et de connaissances transmises, puis sur leur articulation avec l’innovation et le progrès technologique.

Aujourd’hui, cependant, il apparaît de plus en plus que les jeunes générations peinent à transformer les mutations technologiques rapides de leur environnement en avantage compétitif. La numérisation et l’IA affaiblissent les capacités cognitives fondamentales des élèves ainsi que leurs performances d’apprentissage. Ce n’est pas une opinion : c’est ce que montrent les données de PISA elles-mêmes. Quelques extraits du rapport suffisent à l’illustrer :

« C’est en compréhension de l’écrit que la baisse a été la plus marquée, les scores reculant de 28 points dans les pays de l’OCDE et de 16 points parmi les participants non membres de l’OCDE entre 2015 et 2025. »

« Entre 2018 et 2025, les performances en lecture ont reculé dans les trois quarts des systèmes éducatifs disposant de données comparables, accusant une baisse de 25 points à l’échelle de l’OCDE, soit l’équivalent de plus d’une année d’apprentissage. »

« Le plus préoccupant est le déclin des compétences mêmes qui sont cruciales à l’ère de l’IA : évaluer l’information, établir des liens entre diverses sources et faire preuve d’esprit critique face à ce que l’on lit. Parallèlement, la proportion de “lecteurs précipités” – ces élèves qui survolent les textes et fournissent des réponses rapides mais erronées – a presque doublé entre 2018 et 2025. Dans un monde de plus en plus saturé d’informations, nos élèves sont moins enclins à mener une réflexion approfondie et à distinguer l’essentiel du superflu. »

Il serait pourtant profondément erroné de faire porter aux jeunes la responsabilité de ces constats préoccupants. Le recul des performances en compréhension de l’écrit s’inscrit dans un phénomène bien plus large. La trajectoire indéniablement négative des compétences des jeunes de 15 ans ne suffirait pas, à elle seule, à mettre fin à la galaxie Gutenberg – même si elle constitue un signal d’alerte que l’on ne peut ignorer.

Le contexte plus large est celui d’une transformation fondamentale des attitudes et des habitudes liées à la lecture et à la consommation de livres. L’offre comme la demande sur le marché du livre connaissent une mutation structurelle. Ce qui rend cette transformation particulièrement frappante, c’est que nombre des principaux indicateurs économiques et sociaux du bien-être semblent, à première vue, indiquer exactement l’inverse : l’intérêt pour les livres, la lecture comme activité de loisir, la culture et l’éducation, ainsi que l’industrie du livre elle-même, semblent tous se porter plutôt bien. En théorie.

C’est précisément pourquoi les résultats de PISA semblent, au premier abord, surprenants. En réalité, plusieurs tendances contradictoires se sont durablement installées. Quatre paradoxes peuvent être identifiés.

Premier paradoxe : jamais le taux d’alphabétisation n’a été aussi élevé

Selon les données de la Banque mondiale, il y a un demi-siècle, le taux d’alphabétisation s’élevait à 66 %. Il est aujourd’hui proche de 90 %. Et si l’on tient compte de la croissance démographique – le nombre de personnes de 15 ans et plus étant passé de 2,6 milliards en 1976 à 6,13 milliards aujourd’hui –, l’augmentation est encore plus spectaculaire : le nombre de personnes concernées a presque été multiplié par deux et demi. Dans les pays à revenu élevé, pratiquement tout le monde sait lire et écrire. En théorie, le marché du livre devrait donc disposer d’une demande proche de son potentiel maximal.

Pourtant, les rapports sur le marché du livre en Europe et aux États-Unis soulignent depuis des années les difficultés du secteur à générer de la croissance. Selon les données de NielsenIQ pour 2024, les revenus ont légèrement diminué dans des pays d’Europe occidentale comme la France et le Royaume-Uni, après une baisse du volume de livres vendus de près de 3 % et 1,5 % respectivement. La tendance négative s’est poursuivie en 2025 : le nombre de livres vendus a reculé de 5 % en Pologne et de 3 % aux Pays-Bas comme en Italie.

Deuxième paradoxe : les revenus des pays développés atteignent des niveaux historiquement élevés

On peut faire le même constat concernant les niveaux de revenus dans le monde occidental. Jamais le niveau de vie n’a été aussi élevé dans les économies avancées. Là encore, les données de la Banque mondiale montrent que, selon le revenu national brut par habitant calculé selon la méthode dite de l’Atlas, celui-ci a doublé dans ce groupe de pays au cours des deux dernières décennies. Même si le poids économique des pays riches diminue relativement à l’échelle mondiale, les économies avancées occidentales n’ont guère de raison d’avoir honte de leur prospérité, de leur niveau de vie, de leurs salaires ou de leurs revenus disponibles.

Les indicateurs suggèrent que les habitants des pays développés disposent à la fois des moyens et, potentiellement, de la possibilité de consacrer des ressources aux loisirs et à la culture. Pourtant, les données d’Eurostat racontent une autre histoire : au sein des dépenses de consommation des ménages, le poids relatif de la culture – et des livres en particulier – a diminué. Dans la plupart des pays de l’UE, les ménages consacrent aujourd’hui proportionnellement moins d’argent aux livres qu’il y a deux décennies. Le recul est particulièrement frappant en Allemagne (27 %), en Autriche (35 %), en Italie (36 %), en France (40 %), en Belgique (45 %), en Grèce (45 %), au Danemark (47 %), en République tchèque (60 %) et en Espagne (60 %).

Troisième paradoxe : l’affaiblissement des liens sociaux et la montée du me time

Dans les pays du monde occidental, l’affaiblissement et le relâchement des liens sociaux prennent des proportions de plus en plus visibles. Selon un rapport des National Institutes of Health, le temps que les Américains passent seuls est passé de 142 à 166 heures par mois au cours des deux premières décennies des années 2000. Autrement dit, les Américains passent désormais environ une journée supplémentaire seuls chaque mois. Dans le même temps, le temps passé avec des amis a diminué d’un tiers. Pour les pays européens, l’OCDE constate également qu’entre 2006 et 2022, la proportion de personnes rencontrant leurs amis quotidiennement a diminué de moitié ; celle des personnes ne rencontrant jamais leurs connaissances a doublé ; et la part des personnes interrogées se déclarant seules a également augmenté.

Il serait raisonnable de supposer que cette évolution crée, du moins en théorie, davantage de possibilités de me time, notamment du temps pouvant être librement consacré à la lecture. Pourtant, l’évolution des habitudes de lecture sur plusieurs décennies dessine un tout autre tableau. Plusieurs études américaines montrent que les gens lisent moins de livres. Entre 2003 et 2023, la proportion d’Américains lisant plus de 20 minutes par jour est passée de 22 % à moins de 15 %, tandis que celle des personnes lisant plus de 45 minutes a diminué d’un tiers. Pas moins de 84 % des Américains lisent au maximum cinq minutes par jour. Selon Gallup, le nombre de livres lus chaque année a également diminué : entre 1999 et 2021, il a reculé d’environ un tiers, tandis que la part des grands lecteurs – ceux qui lisent plus de dix livres par an – a fortement chuté, de 41 % à 27 %.

L’Europe connaît des tendances similaires. La dernière enquête annuelle du National Literacy Trust britannique révèle qu’à peine un tiers des 5-18 ans aiment lire pendant leur temps libre, contre près de 70 % lors de la première enquête en 2005. Moins d’un jeune sur cinq lit désormais chaque jour comme activité de loisir, soit une baisse de 20 points de pourcentage par rapport à 2005. Une étude du Centre national du livre français indique également que le temps quotidien consacré à la lecture par les jeunes a diminué d’un tiers depuis 2016.

Quatrième paradoxe : les systèmes éducatifs performants produisent des connaissances compétitives et des générations cultivées

Et puisque nous parlons des jeunes, il faut également considérer un autre paradoxe concernant les systèmes éducatifs. Les évaluations internationales montrent de manière convergente que le niveau d’instruction – notamment la proportion de personnes diplômées de l’enseignement supérieur – a fortement progressé dans le monde occidental au cours des dernières décennies. Selon Eurostat, au cours du dernier quart de siècle, la proportion de personnes ayant au maximum un niveau d’enseignement secondaire inférieur a considérablement diminué, tandis que celle des diplômés de l’enseignement supérieur a suivi une trajectoire exactement inverse, en forte hausse. L’OCDE confirme cette évolution : la moitié des jeunes adultes possèdent aujourd’hui un diplôme de l’enseignement supérieur, contre seulement un quart il y a 25 ans. L’OCDE indique également que les dépenses consacrées à l’éducation ont augmenté ces dernières années, tant en valeur absolue que par élève.

À première vue, il semblerait donc logique que si davantage de personnes poursuivent leurs études et restent plus longtemps dans le système éducatif, cela se traduise également par un engagement accru dans la culture et, par exemple, par un intérêt plus marqué pour la lecture. Or ce n’est pas ce qui se produit. À mesure que le nombre d’années passées dans le système éducatif augmente, les ventes de livres et la disposition des individus à consacrer de l’argent aux livres diminuent parallèlement.

Et nous voilà ainsi revenus à notre point de départ : les résultats dramatiquement dégradés de PISA. L’évaluation de 2025 montre que l’effondrement des compétences en compréhension de l’écrit ne constitue pas un phénomène isolé, mais s’inscrit dans une tendance à la dégradation qui se poursuit depuis plus d’une décennie. C’est comme si les générations successives de jeunes étaient de moins en moins capables de comprendre ce qui se passe autour d’elles. Les écoles semblent de moins en moins aptes à leur transmettre les compétences fondamentales dont ils auront besoin pour acquérir un métier, entrer sur le marché du travail et résister au tourbillon des transformations sociales et économiques.

Et leur environnement semble lui aussi de moins en moins capable de percevoir le problème. Si la lecture n’est plus à la mode, même chez les adultes, si elle n’est plus présentée comme un modèle aux jeunes générations, on peut difficilement attendre de celles-ci qu’elles trouvent autour d’elles les repères nécessaires. Les résultats de PISA ne sont qu’un symptôme. La maladie est beaucoup plus profonde.

De la tour penchée de Pise à la tour de guet du Panoptique : l’impasse de l’éducation libérale

« Le Panopticon de Bentham est la figure architecturale de cette composition. On en connaît le principe : à la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l’anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l’épaisseur du bâtiment […] Il suffit alors de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d’enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par l’effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. »

C’est ainsi que Michel Foucault décrivait le panoptisme il y a un demi-siècle dans Surveiller et punir. Selon le philosophe français, l’école – l’institution où sont éduqués les enfants – ne se distingue en rien d’essentiel d’une prison : c’est un espace clos organisé autour de la surveillance et de la discipline.

Quel rapport avec PISA ? Beaucoup. Le paradigme éducatif libéral devenu dominant à partir des années 1990 et institutionnalisé dans les pays occidentaux au cours des années 2000 trouve ses racines intellectuelles dans cette tradition foucaldienne. Au tournant du millénaire, les politiques éducatives ont été de plus en plus dominées par des notions et des slogans tels que l’enseignement par compétences, l’obsolescence supposée des connaissances factuelles, la pensée critique, la surcharge des élèves, le caractère prétendument dépassé de l’enseignement fondé sur l’autorité, le lifelong learning, etc. Ce n’est pas un hasard si les évaluations PISA sont elles aussi apparues à cette époque, fournissant ce qui était présenté comme un fondement scientifique et méthodologique à cette philosophie éducative.

Aujourd’hui, il apparaît cependant de plus en plus clairement que cette orientation des politiques éducatives a conduit dans une impasse. Une conception de l’éducation qui assimile en pratique l’école à la prison – ainsi que les politiques qui en découlent – n’a pas produit le progrès, mais le recul. La performance a cédé la place à l’acceptation de la médiocrité. L’autorité des enseignants a été remplacée par le déclin du prestige de la profession enseignante. La connaissance a été remplacée par la « compétence ». Et au lieu de libérer les élèves des murs du Panoptique, le système les a laissés dépourvus de compétences solides et fiables, mal armés pour affronter un monde toujours plus incertain et exigeant. Le « libéralisme formaté » des méthodes éducatives progressistes n’a pas renforcé la capacité des élèves à former leur propre jugement et à exercer leur esprit critique ; il l’a, dans bien des cas, affaiblie. Les institutions éducatives, quant à elles, se sont révélées de moins en moins capables de se renouveler de l’intérieur.

Pour stopper cette tendance – et, à terme, l’inverser –, des changements fondamentaux de politique éducative sont nécessaires. La pensée éducative conservatrice doit trouver toute sa place dans le débat et dans la recherche de solutions. Il est impossible de construire des systèmes éducatifs compétitifs, adaptés aux réalités du XXIe siècle, sans approches et valeurs conservatrices. Le rapport PISA doit donc être considéré comme un avertissement. L’ignorer ne serait pas seulement une erreur. Cela pourrait s’avérer dangereux.

Botond Árpási
Botond Árpási

Botond Árpási est un politologue hongrois, spécialisé dans la recherche et l'analyse des politiques publiques. Il a été conseiller politique.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.