Mercosur : la Suisse court derrière Bruxelles
Rejeté par le Conseil national en juin, l'accord de libre-échange entre l'AELE et le Mercosur revient devant le Conseil des États. Le Conseil fédéral le défend avec un argument principal : sans cet accord, les exportateurs suisses seraient moins bien traités que leurs concurrents européens. Car l'Union européenne a déjà conclu le sien, contre ses paysans et sans attendre son Parlement.
La RTS a envoyé son émission Mise au point en Argentine pour comparer deux agricultures : celle du Jura vaudois et celle des parcs d’engraissement de la province de Buenos Aires. Le reportage montre bien la différence entre les deux systèmes. Il ne répond pas à trois questions simples : qui a décidé de cet accord, combien la Suisse y gagne, et pourquoi elle se lance dans une affaire que l’UE elle-même n’arrive pas à boucler.
Deux mondes
Au pied du Jura, Christophe Meylan élève 300 bêtes sur 140 hectares. C’est déjà une grande exploitation en Suisse ; à l’échelle mondiale, dit-il, « on fait partie des petits ». À 150 kilomètres de Buenos Aires, Mauricio Di Camillo possède 1 500 vaches, et son exploitation passe là-bas pour une entreprise familiale. Les veaux restent six mois avec leur mère, grandissent au champ, puis finissent en feedlot, des enclos d’engraissement intensif où les bovins n’ont plus accès au pâturage et reçoivent une ration de céréales. Certains de ces parcs concentrent des dizaines de milliers de têtes. « Ce qui me dérange le plus, c’est qu’on nous met en concurrence avec une production qui est carrément à l’opposé de ce que nous faisons », explique l’éleveur vaudois. Un éleveur argentin d’origine fribourgeoise, Cristian Augusto Cardinaux, le confirme à sa manière : chez lui, « c’est plutôt la débrouille », et les coûts de production suisses lui paraissent bien plus élevés.
Qui a décidé
L’accord a été négocié par l’AELE – Suisse, Norvège, Islande, Liechtenstein – sous la conduite du Conseil fédéral. Après huit ans de pourparlers, les négociations ont été conclues le 2 juillet 2025 et l’accord signé le 16 septembre 2025, avant que le Parlement suisse en ait débattu. Le Conseil fédéral a adopté son message le 25 février 2026 et Guy Parmelin l’a défendu devant les Chambres. Le 17 juin, le Conseil national l’a refusé par 96 voix contre 86, grâce aux voix de la gauche, d’une partie de l’UDC et de quelques élus du Centre. Un peu plus tôt, il avait rejeté de justesse (94 voix contre 91) un crédit de 880 millions de francs destiné à compenser les paysans. Le Conseil des États examinera le texte durant la session d’automne.
Combien la Suisse y gagne
Le Mercosur représente 1,5 % des exportations suisses. L’accord permettrait à l’industrie, à la pharma et à l’horlogerie d’économiser environ 150 millions de francs de droits de douane par an. En échange, la Suisse ouvre un peu plus ses frontières à la viande et au vin sud-américains : 3 000 tonnes de viande bovine, 1 000 tonnes de volaille, 200 tonnes de porc et 200 tonnes d’agneau par an entreront à droit de douane réduit ou nul. Berne résume ces contingents en « moins de 2 % de la consommation ». Ce pourcentage n’est écrit nulle part dans l’accord ; c’est un rapport entre les tonnages accordés et la consommation actuelle. Il ne tient pas compte des importations déjà en cours depuis l’Uruguay ou le Paraguay, et il masque l’essentiel : le Mercosur n’exporte pas des bêtes entières mais des morceaux nobles. Sur ce segment, la provenance Mercosur pèse déjà plus de 40 % des achats en Suisse, selon l’économiste Dominique Barjolle, de l’Université de Lausanne. C’est là que 3 000 tonnes de plus se feront sentir. « Pour l’agriculture, il n’y a absolument rien à gagner dans ces accords », répond Pascal Rufer, de Prométerre.
Le motif principal est écrit dans le communiqué du Conseil fédéral : l’accord « évite à notre pays un traitement moins favorable que celui réservé à l’Union européenne ». Le raisonnement est le suivant. L’UE a conclu son propre accord avec le Mercosur ; les entreprises européennes y paient donc moins de droits de douane que les entreprises suisses. Pour supprimer cet écart, Berne veut le même accord. La Suisse ne signe pas parce que le marché sud-américain lui est indispensable, elle signe parce que l’UE a signé.
Comment l’UE a fait passer le sien
Le Conseil de l’UE a approuvé l’accord le 9 janvier 2026 à la majorité qualifiée, malgré l’opposition de cinq États membres dont la France, et l’a signé le 17 janvier à Asunción. Le 21 janvier, le Parlement européen a saisi la Cour de justice de l’UE, ce qui suspend la ratification. La Commission avait prévu ce blocage : elle avait découpé le traité en deux pour que le volet commercial n’ait pas à passer devant les parlements nationaux, et elle l’applique à titre provisoire depuis le 1er mai, sans que les eurodéputés aient voté.
En Suisse, le Parlement a pu dire non. Si le Conseil des États remet l’accord sur les rails, l’Union suisse des paysans a déjà annoncé qu’elle pourrait lancer un référendum. Le peuple aurait alors le dernier mot, ce que Bruxelles s’est arrangée pour éviter chez elle.