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Face aux flammes, la Suisse envoie des camions à la septième économie mondiale

Trente-quatre pompiers romands sont engagés en Gironde et deux Super Puma doivent rejoindre le Var. Cette solidarité intervient alors que les incendies battent des records en France. Elle met aussi en lumière l’écart entre les moyens affichés par Paris et ceux réellement disponibles.

Richard Dalleau
27 juillet 2026
6 min de lecture

Trente-quatre pompiers romands sont engagés depuis ce week-end en Gironde. Le détachement réunit 23 membres du Service d’incendie et de secours de Genève, huit Vaudois, deux Neuchâtelois et un pompier de Haute-Savoie, avec onze véhicules dont six engins d’extinction. À peine arrivé, il a été envoyé à Cestas pour protéger un parc photovoltaïque menacé par les flammes : la transition énergétique sauvée par des lances vaudoises. La Confédération prévoit parallèlement de dépêcher deux Super Puma de l’armée et leurs équipages dans le Var à partir du mardi 28 juillet, à la demande de la protection civile française.

Disons-le d’emblée : cette aide est due. On ne marchande pas avec un voisin dont les forêts brûlent, et la Suisse a raison d’envoyer tout ce qu’elle peut. Mais l’image mérite d’être regardée en face. Le canton de Genève compte un demi-million d’habitants. La France en compte soixante-huit millions, dispose du deuxième domaine maritime de la planète, d’une armée nucléaire et d’un budget d’État approchant les 500 milliards d’euros. C’est pourtant Genève qui envoie les camions.

L’Europe, pompier de service

La Suisse avait déjà envoyé des renforts lors des incendies de Gironde de 2022, aux côtés de contingents allemands, autrichiens, grecs, italiens, polonais et roumains. Ce qui était alors présenté comme un élan de solidarité exceptionnel est devenu une routine administrative.

Début juillet, quatre avions venus de Suède et de Chypre ainsi que deux hélicoptères tchèques avaient été mobilisés par l’Union européenne. Après une nouvelle activation du mécanisme européen, la France a reçu un Canadair croate, deux Air Tractor portugais et deux suédois, ainsi que deux hélicoptères lourds tchèque et slovaque. Pour l’été 2026, Bruxelles a placé 22 avions et cinq hélicoptères en réserve et prépositionné 777 pompiers de quatorze pays.

Résumons : la Croatie prête un Canadair à la France. La Slovaquie lui prête un hélicoptère lourd. Le Portugal, dont on se moquait il y a quinze ans, envoie deux appareils. Le pays qui donne des leçons à toute la planète tend la sébile à ses partenaires chaque été depuis quatre ans.

Douze Canadair ? Une flotte de papier

Cette solidarité répond, certes, à une saison exceptionnelle. L’incendie parti de Saumos a parcouru 42 000 hectares en Gironde et provoqué l’évacuation de 220 000 personnes. Près de 98 000 hectares avaient déjà brûlé au 25 juillet, un « record historique » selon le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez. Les brasiers ne se limitent plus au Sud : dans la forêt de Fontainebleau, 2 000 hectares, près de 10 % du massif, sont partis en fumée depuis le 12 juillet.

Sauf que le climat n’a pas signé les décrets budgétaires. La flotte française compte théoriquement douze Canadair. Le matin du 24 juillet, cinq étaient en état de voler. Un rapport de l’Assemblée nationale relève qu’aucun Canadair n’était disponible certains jours de l’été 2024 : zéro, sur une flotte présentée dans les communiqués officiels comme l’une des premières d’Europe. Les appareils ont trente ans de moyenne d’âge et leur maintenance bute sur une pénurie de pièces détachées.

Une énième promesse d’Emmanuel Macron partie en fumée

En octobre 2022, devant les pompiers réunis à l’Élysée, Emmanuel Macron promettait de renouveler les douze Canadair et d’en acquérir quatre supplémentaires avant 2027. Seize appareils, donc, à la fin du quinquennat.

Seize mois plus tard, le décret budgétaire du 21 février 2024 signé par Gabriel Attal, alors Premier ministre, annulait 52,77 millions d’euros sur le programme « Sécurité civile ». Les rapporteurs de l’Assemblée nationale ont établi que ces crédits étaient précisément destinés aux deux appareils supplémentaires. La promesse présidentielle a survécu dix-sept mois avant d’être rayée d’un trait de plume par son propre gouvernement.

Deux nouveaux avions doivent désormais arriver en 2028, deux autres entre 2032 et 2033. L’objectif affiché n’est plus une flotte neuve de seize appareils, mais seize appareils « anciens et nouveaux confondus » à l’horizon 2033 – soit, en langage clair, quatre avions de plus dans onze ans, à condition que les rénovations tiennent.

3 500 milliards, et pas un avion

Cinquante-deux millions d’euros : c’est le prix d’à peu près un avion bombardier d’eau. C’est aussi une rounding error dans un budget dont la dette publique atteint quelque 3 500 milliards d’euros, près de 115 % du produit intérieur brut. La charge des intérêts – plus de cinquante milliards par an – rivalise désormais avec le budget des armées. Le pays a connu trois Premiers ministres pour la seule année 2024 et a dû, en décembre de la même année, voter une loi spéciale pour continuer à lever l’impôt, faute d’avoir su adopter un budget.

Cet argent n’a pas disparu, il est allé ailleurs. La commission d’enquête du Sénat a chiffré à près d’un milliard d’euros la facture annuelle des cabinets de conseil pour le seul État, McKinsey compris. La Cour des comptes a épinglé le pass Culture, quelques centaines de millions distribués sans effet démontrable sur les pratiques culturelles des jeunes. La rénovation du Grand Palais a dérapé au-delà de 460 millions. L’État a trouvé 211 millions pour transformer le château de Villers-Cotterêts en Cité internationale de la langue française, projet personnel du président.

Cinquante-deux millions pour deux avions bombardiers d’eau, en revanche, c’était au-dessus des moyens de la nation.

Un pays qui tombe en ruine

Villers-Cotterêts est d’ailleurs l’arbre restauré qui cache la forêt en ruine. Un rapport sénatorial estimait à cinq mille le nombre d’édifices religieux menacés de disparition d’ici à 2030, dans un pays qui en compte quarante mille et où plusieurs centaines ont déjà été démolies depuis l’an 2000. Les châteaux, manoirs et halles de province s’effondrent au rythme d’un patrimoine que l’État a cessé d’entretenir tout en interdisant à quiconque d’y toucher.

La solution trouvée fut un loto. Un jeu de hasard, présenté par un animateur de télévision, pour financer ce que l’impôt ne finance plus. Et lorsque ce loto rapporta enfin quelques dizaines de millions, l’administration fiscale préleva sa part sur les recettes destinées aux monuments – il fallut une polémique nationale pour obtenir l’exonération. On demande à des joueurs de gratter des tickets pour sauver des églises, et le fisc passe encaisser au passage. Difficile de résumer plus fidèlement un État qui a confondu l’exercice du pouvoir et la production de communiqués.

Entre voisins

Alors oui, les Super Puma décolleront mardi pour le Var, et les Genevois continueront d’arroser la Gironde. Il le faut : ce sont des forêts, des villages et des vies : aucun pompier romand ne se posera la question du décret du 21 février 2024 en déroulant ses tuyaux à Cestas.

Mais il faudra bien que quelqu’un la pose, car ce n’est plus une aide d’urgence entre voisins ou partenaires, c’est une béquille permanente. Quatorze pays européens prépositionnent des hommes pour couvrir les trous d’un État failli.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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