lundi 21 septembre 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Économie

L’exception AB InBev en Russie : pourquoi Moscou épargne les Belges et frappe les Suisses et les Français

Le 17 septembre, un décret de Vladimir Poutine a placé sous tutelle les filiales russes d’Auchan, de Lemana Pro (l’ex-Leroy Merlin), de FM Logistic et de Nestlé. Aucune entreprise belge n’y figure, pas même AB InBev, le premier brasseur mondial, toujours présent en Russie quatre ans après avoir annoncé son départ. Nestlé est sur la liste, à quelques jours de la votation suisse sur la neutralité.

Dimitri Fontana
21 septembre 2026 Modifié le 21 septembre 2026 à 16h34
5 min de lecture

Pour justifier le décret, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a invoqué l’appartenance des groupes visés à des pays « inamicaux », « impliqués de la manière la plus active possible dans des actions militaires » contre la Russie. Aucun grief n’est avancé contre les entreprises elles-mêmes : c’est la politique de leur pays d’origine qui leur est reprochée. Avec un tel critère, la liste des absents devient instructive. Le brasseur belge AB InBev en fait partie.

Auchan, Leroy Merlin, Nestlé : ce que prévoit le décret

Le décret confie la gestion des filiales visées à une même société, L.E.V. Management. Selon le média d’investigation Novaïa Gazeta Europa, cité par Blick, elle a été fondée fin 2025 et est dirigée par un général du ministère russe de l’Intérieur, Andreï Kraiouchkine. Chez Auchan, plus de 33 000 salariés et 241 magasins sont concernés. Le logisticien lorrain FM Logistic, groupe familial sans marque grand public, figure aussi dans le texte, selon OMERTA.

Les ministères français des Affaires étrangères et de l’Économie ont demandé aux autorités russes « de revenir sur cette décision ». Nestlé a indiqué « prendre note » du décret et évaluer ses options.

Juridiquement, l’administration temporaire n’est pas une nationalisation : l’État russe prend la gestion de l’entreprise, pas sa propriété. Mais elle a souvent débouché sur une vente forcée à un repreneur agréé par Moscou. La filiale de Danone, saisie en 2023, a ainsi été revendue à un neveu du dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov.

AB InBev en Russie : un départ annoncé en 2022, jamais conclu

En avril 2022, le groupe de Louvain annonce vouloir céder sa part dans sa coentreprise russe à son partenaire turc Anadolu Efes, et passe une provision de 1,1 milliard de dollars. La cession est bloquée par une commission gouvernementale russe en juin 2024, puis un échange d’actifs entre la Russie et l’Ukraine est à son tour refusé. Le 30 décembre 2024, un décret place sous administration temporaire la coentreprise, qui détient environ 31 % du marché russe de la bière. Elle a depuis été rebaptisée Napitki Vmeste.

Vingt et un mois plus tard, aucun repreneur n’a été désigné et aucune vente forcée n’a été ordonnée. En mai 2026, le site Brussels Morning constatait qu’AB InBev n’avait fait aucune nouvelle démarche visible pour quitter la Russie. Il rappelait aussi que le groupe détient lui-même une participation importante dans Anadolu Efes, ce qui relativise la portée des montages proposés. Selon l’enquête d’OMERTA sur AB InBev et les entreprises françaises en Russie, les bénéfices de la filiale restent bloqués à Moscou, où ils pourraient revenir au groupe s’il reprenait pied sur le marché. AB InBev reste propriétaire de sa participation.

Belgique : le poids des avoirs russes d’Euroclear

La Belgique se distingue de la France sur un point qui intéresse directement Moscou : elle abrite chez Euroclear, le dépositaire de titres installé à Bruxelles, environ 185 milliards d’euros d’avoirs russes immobilisés, soit l’essentiel des fonds russes gelés en Europe.

En 2025, le Premier ministre belge Bart De Wever s’est opposé au « prêt de réparation » que la Commission européenne voulait financer avec ces avoirs, en exigeant des garanties quasi illimitées contre le risque de représailles russes. Le 19 décembre 2025, les Vingt-Sept ont finalement débloqué 90 milliards d’euros pour Kiev par un emprunt commun, sans toucher aux fonds russes.

Le Kremlin n’a jamais relié ce dossier au sort des entreprises belges. Fin 2024, lors de la mise sous tutelle de la coentreprise d’AB InBev, la presse russe citait pourtant, parmi les motifs possibles, les versements à l’Ukraine opérés par Euroclear. Depuis que la saisie des avoirs a été écartée, aucune entreprise belge n’a été visée.

Nestlé dans la balance : ce que le décret dit à la Suisse

La Suisse n’est membre (Dieu nous en préserve…) ni de l’Union européenne ni de l’OTAN, et elle ne livre pas d’armes à l’Ukraine. Mais elle a repris les sanctions européennes : selon le Seco, 7,4 milliards de francs d’avoirs russes privés y sont gelés, auxquels s’ajoutent environ 7,45 milliards de réserves de la Banque centrale de Russie. Moscou la classe donc parmi les pays « inamicaux ».

Deux filiales de Nestlé, Nestlé Russia et Nestlé Kuban, passent sous tutelle. L’action a reculé de 2,3 % à la Bourse suisse, et la Banque cantonale de Zurich estime que le groupe risque de perdre ses activités russes, voire d’être exproprié plus tard.

Le décret a été signé dix jours avant la votation du 27 septembre sur l’initiative « Sauvegarder la neutralité suisse ». En cas d’acceptation, les sanctions en vigueur contre des États belligérants devraient être levées, et la Suisse ne pourrait plus en adopter, hormis celles décidées par l’ONU. Le cas Nestlé montre ce que coûte la pratique actuelle : depuis 2022, Berne reprend des sanctions décidées à Bruxelles, où elle n’a pas voix au chapitre, et en subit les représailles comme un État membre. Sans rien obtenir en échange, pas même le maintien de son rôle traditionnel : dès août 2022, Moscou a refusé que la Suisse représente les intérêts ukrainiens en Russie, au motif qu’elle avait « perdu son statut d’État neutre » en rejoignant les sanctions occidentales. Nos articles sur le sujet sont réunis dans notre dossier sur la neutralité suisse.

La Belgique, membre de l’UE et de l’OTAN, n’a aucune entreprise dans le décret. La Suisse, neutre mais alignée sur les sanctions européennes, y voit figurer Nestlé. Pour Danone, il s’était écoulé environ dix mois entre la mise sous administration et la vente forcée. Si ce délai se répète, Nestlé et Auchan seront fixés sur leur sort d’ici l’été 2027.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.