Jean-Daniel Ruch : « Cette guerre, ce n’est pas la nôtre »
Dans le dernier épisode d'En Vérité, l'émission de Pro Suisse animée par Lena Rey, l'ancien ambassadeur Jean-Daniel Ruch livre un témoignage rare : celui d'un diplomate qui a vu, de l'intérieur, « comment la cuisine est faite » – et qui ne se satisfait plus des plats servis au public.
Trente ans de carrière, des postes d’ambassadeur en Serbie, en Israël et en Turquie, un passage au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie aux côtés de Carla Del Ponte : le Jurassien parle d’expérience.
Et ce qu’il raconte bouscule le récit dominant. Ambassadeur à Ankara au printemps 2022, il est convoqué par le négociateur en chef turc, alors que la médiation entre Moscou et Kiev vient d’aboutir à un texte paraphé par les deux parties. La confidence qu’il reçoit ce jour-là est glaçante : « Certaines grandes puissances ont un agenda global et estiment qu’il est trop tôt pour faire la paix. » Quelques jours plus tard, Boris Johnson se rend à Kiev, les négociations sont enterrées, et Lloyd Austin déclare qu’il faut « d’abord affaiblir la Russie ». « C’est la réalité des choses », insiste Ruch, « pas du discours prorusse ».
L’ancien diplomate dresse le portrait d’une Suisse « colonisée dans les esprits », alignée sans regard critique sur les narratifs américains et otaniens. Il en veut pour preuve la reprise précipitée des sanctions européennes en 2022 – ce revirement entre un jeudi et un mardi, sans changement de circonstances, sous la seule pression des téléphones –, mais aussi les achats d’armement : plus d’un milliard trois cents millions de francs engloutis dans des Patriot invisibles, des drones israéliens défaillants et des systèmes radio jamais déployés. « Qui assume les responsabilités ? », demande-t-il, rappelant qu’à l’époque de l’affaire des Mirage, chefs militaires et conseiller fédéral avaient démissionné.
Sanctionné de fait pour son franc-parler – il renonça en 2023 au poste de secrétaire d’État à la politique de sécurité –, Ruch évoque aussi le sort de son ancien collaborateur Jacques Baud, placé sur une liste noire de l’Union européenne sans procès ni recours : « On en revient au Moyen Âge. »
Face à cette dérive, il plaide pour l’initiative sur la neutralité, une « cuirasse » constitutionnelle contre les pressions extérieures, et pour une neutralité active à la Micheline Calmy-Rey : bons offices, désarmement, souveraineté numérique. La présidence suisse de l’OSCE en 2026 offre, selon lui, une occasion de restaurer une crédibilité écornée. Son mot de la fin emprunte au penseur militaire Gustav Däniker le concept de Selbstbehauptung : l’affirmation de soi. Retrouver confiance, indépendance et conscience de nos propres intérêts – voilà, pour Jean-Daniel Ruch, l’urgence suisse.