Abus sexuels sur mineurs : le « pas de vagues » n’a pas de frontière
À Saint-Sulpice, des parents disent avoir alerté une crèche des mois avant la plainte finalement déposée pour abus sexuel sur enfant. Du périscolaire parisien à Berne, les mêmes failles reviennent : alertes minimisées, dossiers bloqués et familles parfois dissuadées de parler.
À Saint-Sulpice (VD), un garçon de deux ans aurait parlé dès octobre 2025 d’un adulte qui l’aurait embrassé sur la bouche. Ses parents disent avoir averti la direction de la crèche et avoir eu le sentiment qu’elle ne croyait pas leur enfant. De nouveaux faits sont rapportés en juin 2026 : la famille porte plainte le 7 juillet et l’employé aurait été arrêté le lendemain. Les parents estiment que leurs avertissements ont été ignorés.
La France a donné un nom à cette mécanique : le « pas de vagues ». Pas de circulaire secrète, mais un réflexe administratif assez installé pour que le Sénat documente encore en 2024 une « culture du renoncement au signalement motivé par la volonté de ne pas inquiéter ». Avec des enfants, la formule devient sinistre : minimiser, temporiser, traiter en interne, attendre que l’affaire revienne et que les victimes s’accumulent assez pour briser le mur du silence.
La capitale française disposait pourtant du diagnostic depuis plus de dix ans. Un rapport de l’Inspection générale de Paris avait recensé 31 situations de risque d’abus sexuels entre janvier 2014 et janvier 2015 et décrit, dans un euphémisme administratif glaçant, une gestion « assez empirique ». Dans un cas, la garde à vue puis le contrôle judiciaire d’un animateur étaient connus localement, les services centraux n’apprirent sa condamnation que plus de six mois après. L’inspection écrit que l’information avait été « banalisée, voire niée ». Dans un autre dossier, un agent signalé pour voyeurisme sur des élèves mineures fut simplement déplacé, sans sanction disciplinaire ni information de la hiérarchie centrale.
Paris avait été prévenu en 2015
Onze ans plus tard, le scénario bégaie. À l’école maternelle Alphonse-Baudin, une mère avait alerté dès septembre 2024 après que son fils de trois ans se soit plaint qu’un animateur lui aurait touché le sexe : son avertissement était resté sans réponse. En avril 2026, Emmanuel Grégoire, nouveau maire de Paris, confessait lui-même le risque d’une « omerta systémique » et reconnaissait des circuits de signalement trop flous. Gonflé de la part de celui qui était, de 2014 à 2017, l’adjoint d’Anne Hidalgo chargé des ressources humaines de la Ville, qui pilotait la politique d’emploi des milliers d’animateurs municipaux employés par la DASCO, bien que la responsable opérationnelle du fonctionnement du périscolaire fut à l’époque Alexandra Cordebard. Le nouvel édile a néanmoins dû reconnaître une « responsabilité collective évidente » dans ces affaires.
Le dossier vient désormais de franchir un seuil judiciaire. Le 4 septembre, une quinzaine de familles réunies autour du collectif MeTooEcole ont annoncé une plainte contre la Ville de Paris, Emmanuel Grégoire et Anne Hidalgo. Elles demandent à la justice d’établir ce que les responsables municipaux savaient des dysfonctionnements du périscolaire et pourquoi ils n’auraient pas agi plus tôt. Elles dénoncent une « omerta systémique ».
La dissuasion peut être plus directe. Dans les Yvelines, la mère d’une fillette de trois ans affirme qu’une directrice a parlé d’« exploration du corps » après que sa fille lui a raconté avoir été agressée sexuellement par un camarade en maternelle. La directrice a poussé les parents à ne pas porter plainte et un inspecteur leur aurait ensuite reproché « d’en faire trop ». Le rectorat conteste ce dernier récit et assure avoir saisi le procureur. Certaines familles doivent donc d’abord se battre pour obtenir le droit d’être prises au sérieux.
En Suisse aussi, la loi du silence
Si la Suisse n’a pas baptisé le phénomène, elle en connaît les symptômes. Dans une crèche bernoise, une famille avait signalé à l’été 2025 qu’un éducateur aurait touché son enfant de manière inappropriée. Une réunion eut lieu avec la directrice et l’employé. Rien d’autre : même la direction de l’entreprise propriétaire ne fut pas informée. Il fallut un second signalement, huit mois plus tard, pour que l’homme soit suspendu. L’audit commandé ensuite a conclu que les responsabilités et les procédures étaient insuffisamment claires.
À Winterthour, une mère aurait signalé dès 2020 des gestes déplacés d’un éducateur. Une autre alerte conduit la crèche à saisir la police en 2022. L’enquête est classée faute d’éléments suffisants, l’homme est licencié, puis retrouve un poste dans une crèche bernoise. Il est aujourd’hui poursuivi pour des abus présumés sur au moins 15 enfants dans les deux établissements. Le traitement des premières alertes est désormais au cœur de l’affaire.
Les pressions sur une famille sont également documentées en Suisse. À Vevey, un policier a été condamné en 2025 pour ne pas avoir immédiatement réagi après qu’une mère lui eut signalé des échanges sexuels entre sa fille de 12 ans et un adulte de son école. Le tribunal a notamment examiné s’il avait entravé l’action pénale en la dissuadant de porter plainte. Une étude de l’Université de Zurich documente aussi, dans un dossier valaisan d’abus au sein de l’Église catholique, des mères et des enfants fortement poussés à retirer leurs accusations.
Si aucune consigne générale n’impose aujourd’hui le silence dans les crèches suisses, tout est dans le non-dit et l’opacité de l’administration : une alerte peut être relativisée, confinée au niveau local ou se perdre entre deux étages de responsabilité. En Suisse comme en France, une procédure de signalement qui s’arrête au bureau du supérieur, voilà l’oubliette grâce à laquelle perdure la loi du silence.