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Un « frontal-score » pour les entreprises genevoises ? L’idée venue de X relance la question de l’emploi local

Une proposition humoristique (mais pas tant que cela !) apparue sur X en septembre suggère de noter les entreprises de A à E selon la part de frontaliers dans leurs effectifs. Sommaire dans sa forme, l'idée rejoint pourtant des outils qui existent déjà, du Swiss Made au label genevois « 1+ pour tous », et le débat fédéral sur la taxe d'incitation votée par le Conseil des États.

La rédaction
14 octobre 2026
7 min de lecture

Le 7 septembre dernier, un utilisateur genevois de X, qui se présente comme un supporter du Servette, écrivait qu’il « faudrait un frontal score pour les entreprises, histoire de savoir qui engage qui ». Le compte parodique @GuillaumeTellOn s’en est emparé quelques semaines plus tard et en a tiré l’infographie que l’on a vue circuler : une échelle de A à E, calquée sur le Nutri-Score des emballages alimentaires, où le A récompense l’entreprise qui emploie « majoritairement des locaux » et le E sanctionne celle qui emploie « presque exclusivement des frontaliers ».

L’emballage est celui d’une blague. Mais la question posée sous la plaisanterie ne se résume pas à l’humour d’un internaute : à Genève comme à Berne, la préférence accordée à la main-d’œuvre résidente fait déjà l’objet de directives, de labels et, depuis quelques jours, d’une taxe adoptée par une chambre fédérale. Avant de juger la proposition, il vaut donc la peine de regarder ce qui existe, puis de se demander si le citoyen dispose aujourd’hui d’une information claire sur la composition des équipes des entreprises qu’il fait vivre.

Genève, premier employeur de frontaliers du pays

À fin juin 2026, selon l’Office cantonal de la statistique (OCSTAT), 118 067 frontaliers étrangers travaillaient dans le canton de Genève, soit 29 % des 414 262 recensés dans toute la Confédération. La courbe s’aplatit – la hausse n’a été que de 0,4 % au deuxième trimestre, après une année 2025 qui avait déjà connu la progression la plus faible depuis 2009 –, mais le volume reste sans équivalent en Suisse, loin devant le Tessin et Vaud.

Genève, premier employeur de frontaliers de Suisse : leurs effectifs ont plus que quadruplé en trente ans
Nombre de frontaliers étrangers occupant un emploi dans le canton de Genève à la fin de chaque année, de 1996 à 2025. De 26 700 au milieu des années 1990, ils sont près de 117 000 aujourd'hui ; la progression s'accélère après l'entrée en vigueur de l'accord sur la libre circulation des personnes avec l'Union européenne, en juin 2002, et ne ralentit vraiment que depuis 2025. Le canton concentre désormais plus d'un quart des frontaliers du pays.
0 25 000 50 000 75 000 100 000 125 000
26 700 en 1996 116 800 en 2025 Libre circulation
des personnes (2002)
1996 2000 2005 2010 2015 2020 2025
Frontaliers actifs à Genève Accord sur la libre circulation (juin 2002)
Genève emploie aujourd'hui 28 % de tous les frontaliers de Suisse, contre 19 % en 1996. Au 30 juin 2026, le canton en comptait 118 067. Chiffres 2024 et 2025 provisoires. Source : OCSTAT / OFS, tableau T 03.05.2.04.

Cette dépendance n’est contestée par personne, et certainement pas par les employeurs publics. Aux Hôpitaux universitaires de Genève, 48 % du personnel soignant est frontalier, et la direction, qui doit recruter environ 500 personnes par an, reconnaît ne pas pouvoir faire autrement que d’engager hors du canton.

Le politique s’en est saisi depuis longtemps. Une directive adoptée en 2011 oblige l’administration cantonale à annoncer tout poste vacant à l’Office cantonal de l’emploi dix jours avant sa publication, et elle a ensuite été étendue aux organismes subventionnés par l’État. C’est la « préférence cantonale », que le MCG rappelle à chaque occasion et dont la Cour des comptes a reconnu qu’elle produit globalement son effet.

À Berne, le débat vient de franchir un cap : le 29 septembre, dans le cadre de l’examen des Bilatérales III, le Conseil des États a validé une taxe d’incitation d’au moins 4 000 francs par an et par travailleur ressortissant de l’UE, prélevée directement auprès de l’employeur. L’instrument n’est pas automatique : il ne pourrait être activé que si la clause de sauvegarde est déclenchée, et le nombre de nouveaux frontaliers figure parmi les indicateurs retenus pour la déclencher ; les recettes seraient redistribuées à la population, et le Conseil national doit encore se prononcer d’ici la fin de l’année. Il n’en reste pas moins que l’idée selon laquelle l’embauche d’un travailleur étranger peut coûter plus cher à l’employeur qu’une embauche locale figure désormais dans un texte voté par une chambre fédérale. Le « frontal-score » arrive donc dans un paysage déjà bien occupé.

Faire payer l’embauche d’un étranger : la Suisse n’invente rien
Trois prélèvements comparés – seule la taxe suisse s’appliquerait aux travailleurs européens
Royaume-UniEn vigueur depuis 2017
1 320 £ par an et par salarié parrainé
« Immigration Skills Charge », payée par l’employeur (480 £ pour les petites entreprises), sans répercussion possible sur le salarié. Depuis le Brexit, elle frappe aussi les Européens.
FranceEn vigueur
55 % du premier salaire mensuel brut
Taxe due par l’employeur pour tout contrat d’au moins douze mois, plafonnée à environ 2 500 €. Les ressortissants de l’UE en sont exemptés : la libre circulation l’interdit.
SuisseProposition au Conseil des États
Au moins 4 000 francs par an et par salarié
Taxe prélevée auprès des employeurs (2 000 francs par adulte venu en regroupement familial), recettes redistribuées à la population. Elle viserait d’abord les Européens, via la clause de sauvegarde des nouveaux accords.
Montants en vigueur (Royaume-Uni : barème relevé en décembre 2025 ; France : barème 2026, art. L436-10 du CESEDA) et proposition Caroni discutée à la session d’automne 2026. Montants en monnaie locale, non convertis.

Des labels volontaires, il en existe déjà

Le frontal-score reprend un principe bien connu : signaler par un symbole simple une qualité que le client ne peut pas vérifier lui-même. C’est exactement le ressort du Swiss Made. Depuis le 1er janvier 2017, un produit industriel ne peut porter la croix suisse que si 60 % au moins de son coût de revient a été généré en Suisse et qu’une étape essentielle de sa fabrication y a eu lieu (  PDF). Les conditions sont strictes, mais personne n’est tenu de les remplir : les entreprises revendiquent la mention parce qu’elle fait vendre, et la Confédération se borne à la protéger contre les abus.

Le canton de Genève applique la même logique au marché de l’emploi. Le label « 1+ pour tous », créé en 2012 et remis pour deux ans par le Département de l’économie et de l’emploi, récompense les entreprises qui engagent en contrat à durée indéterminée des chômeurs résidant dans le canton. Il est facultatif, affiché par ceux qui l’obtiennent, et il a reçu dès son lancement le soutien des milieux patronaux. Autour de lui gravitent les labels d’entreprise formatrice ou les certifications privées du type Great Place to Work, autant d’outils où l’employeur choisit lui-même d’être évalué et de le faire savoir.

Le consommateur, enfin, a déjà été invité à voter avec son porte-monnaie : au début des années 1990, les chambres de commerce et d’industrie françaises lançaient la campagne « Nos emplettes sont nos emplois », qui demandait à l’acheteur de préférer le commerce de proximité sans rien lui interdire. Un indicateur supplémentaire sur l’emploi local ne constituerait donc pas une rupture, mais une pièce de plus dans une boîte à outils déjà bien remplie.

Un indicateur facultatif : ce qu’il apporterait, ce qu’il ne réglerait pas

Concrètement, de quoi parlerait-on ? D’un ratio public et optionnel – part des résidents du canton dans les effectifs, ou toute formule équivalente – que l’entreprise pourrait choisir d’afficher sur sa vitrine, son site ou ses offres d’emploi, exactement comme elle affiche aujourd’hui un label de formation. Ni quota, ni interdiction : une information, laissée au jugement du client, du candidat ou du contribuable.

L’intérêt serait triple. Le citoyen genevois, qui finance par ses impôts les régies publiques et les entités subventionnées, saurait enfin où en est la préférence cantonale qu’on lui promet depuis quinze ans. L’outil compléterait la taxe d’incitation en discussion à Berne, puisque celle-ci pèse sur le coût de l’embauche tandis qu’un indicateur pèserait sur la réputation. Et la pression exercée resterait douce, dès lors que rien n’empêcherait une entreprise de continuer à recruter comme elle l’entend, à condition d’assumer que cela se voie.

Les limites ne sont pas moins réelles. La première tient à la définition : qui est « local » ? Le résident du canton, quelle que soit sa nationalité ? Le Suisse installé en France voisine, que la préférence cantonale pénalise déjà ? Le Vaudois de Nyon ? Chaque réponse déplace la ligne et change le score. La deuxième est économique : dans les soins, le bâtiment ou l’hôtellerie, un hôpital ou un restaurant noté E ne pourrait souvent pas faire autrement, faute de candidats formés dans le canton, de sorte qu’un mauvais score y désignerait moins un choix qu’une pénurie. La troisième est juridique : tant qu’il reste volontaire, l’indicateur ne pose aucun problème, mais dès qu’il deviendrait une condition d’accès à un marché public ou à une subvention, il se heurterait à l’accord sur la libre circulation des personnes, dont l’interdiction de discriminer les ressortissants de l’UE ne tolère guère d’exceptions. La dernière est pratique : un chiffre unique simplifie, et ce qui simplifie se contourne, par exemple en confiant une partie de l’activité à une société sous-traitante dont la composition n’apparaîtrait nulle part.

Le débat utile

La forme sous laquelle l’idée a circulé était celle d’une plaisanterie. Le principe qu’elle recouvre n’a en revanche rien d’exotique pour un pays qui vit depuis des décennies avec le Swiss Made, pour un canton qui a inventé « 1+ pour tous » et la préférence cantonale, ni pour un Parlement fédéral qui vient de mettre un prix sur l’embauche étrangère. La question qui mérite d’être posée n’est donc pas de savoir si un compte parodique a eu une bonne idée, mais si une transparence supplémentaire sur l’emploi local est souhaitable et praticable dans le cadre existant, sans quota ni contrainte. Sur ce terrain-là, le débat peut se poursuivre.

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