Politique familiale, méritocratie et souveraineté : les leçons de la réforme fiscale hongroise
Le nouveau gouvernement hongrois met fin à l’exonération totale d’impôt sur le revenu dont bénéficiaient les mères de famille : au-delà d’un million de forints par mois, elles paieront 15 %. Derrière ce qui ressemble à un ajustement budgétaire, le politologue hongrois Botond Árpási voit un changement de modèle de société, de la méritocratie à la redistribution, conduit sous la pression des rapports de la Commission européenne, du FMI et de l’OCDE. Pour un pays qui tient sa fiscalité pour un attribut de sa souveraineté, la leçon vaut bien au-delà de Budapest.
En mai, le nouveau gouvernement hongrois est entré en fonction. En octobre, il a annoncé les grandes orientations et les principales mesures du budget 2027, avant de soumettre en novembre son projet de budget au Parlement. À un moment où les marges de manœuvre budgétaires se réduisent dans toute l’Union européenne, sous l’effet des incertitudes géopolitiques, des prix élevés de l’énergie et de la faible croissance économique, le premier budget du nouveau gouvernement hongrois et les priorités qu’il affiche ne sont pas sans importance. Parmi les mesures annoncées, il convient de s’arrêter sur la modification de l’exonération de l’impôt sur le revenu accordée aux mères. Cette question mérite d’autant plus d’attention qu’un système fiscal ne se limite jamais à fixer et à prélever des impôts, puis à redistribuer ces recettes par les dépenses publiques.
Un système fiscal reflète toujours une certaine conception de la société et de l’économie. Il révèle ce qu’un gouvernement souhaite soutenir, les activités auxquelles il veut laisser davantage de ressources et celles sur lesquelles il estime pouvoir prélever des recettes. Il traduit aussi le niveau de recettes dont l’État a besoin, les dépenses qu’il entend préparer et les objectifs qu’il souhaite atteindre. La fiscalité exprime également la conception qu’un gouvernement se fait de la contribution de chacun aux charges publiques et de la répartition de cet effort entre les différents groupes sociaux et les acteurs économiques. Enfin, le système fiscal touche à l’essence même de la souveraineté nationale. Les anciens théoriciens de la souveraineté, Jean Bodin notamment, considéraient déjà le droit de lever et de percevoir l’impôt comme une prérogative fondamentale du pouvoir souverain. À l’époque, au XVIe siècle, l’État était pourtant bien plus « petit » qu’aujourd’hui : il n’existait ni prestations sociales, ni allocations, ni retraites, ni système éducatif public, ni infrastructures publiques comparables à celles que nous connaissons.
Le rôle de la fiscalité comme attribut de la souveraineté explique aussi pourquoi l’endettement peut porter atteinte à l’autonomie financière d’un pays. En effet, le remboursement des emprunts contractés sur les marchés internationaux ou auprès de créanciers étrangers doit être financé par les recettes fiscales. Une partie des revenus d’un pays doit alors être consacrée à des acteurs extérieurs. Mais le lien entre fiscalité et souveraineté se pose également sous un autre angle : dans quelle mesure le système fiscal contribue-t-il à renforcer et à protéger cette souveraineté ? L’élargissement et la diversification des dispositifs fiscaux en faveur des familles, par exemple, peuvent favoriser leur prospérité matérielle. Or des sociétés stables, dotées d’une classe moyenne solide et en expansion, constituent aussi le socle de systèmes politiques stables.
Nous voici donc revenus à la modification de l’exonération fiscale accordée aux mères. Selon les règles actuellement en vigueur, les mères de moins de 30 ans ayant un enfant, celles de moins de 40 ans ayant deux enfants et celles qui élèvent au moins trois enfants sont exonérées de l’impôt sur le revenu. Ces mesures ont été introduites par le précédent gouvernement Orbán. Toutefois, selon le projet de budget pour 2027, l’exonération totale prendra fin : les mères devront acquitter un impôt de 15 % sur la part de leur revenu brut mensuel dépassant un million de forints (2 730 euros). Le gouvernement a également annoncé que, contrairement à ce qu’avait prévu le cabinet Orbán avant son départ au printemps, l’exonération ne serait pas étendue, à partir de l’année prochaine, aux mères de plus de 40 ans ayant deux enfants.
Avec cette décision, le nouveau gouvernement introduit un dispositif inédit dans le contexte hongrois. En Hongrie, le taux de l’impôt sur le revenu est en principe unique : il s’élève à 15 % pour tous, à l’exception des personnes bénéficiant d’une exonération et qui, jusqu’à présent, n’avaient donc pas à acquitter cet impôt. Selon les annonces récentes, le taux applicable aux personnes percevant le salaire minimum sera par ailleurs ramené à 9 %. En revanche, au cours des quinze dernières années, aucun groupe spécifique n’avait été soumis à un système progressif comportant plusieurs tranches d’imposition. À partir de l’année prochaine, les mères ayant des enfants à charge et percevant des revenus supérieurs à la moyenne seront pourtant confrontées à cette situation.
Si l’on replace cette mesure dans le cadre des considérations évoquées et dans un contexte plus large, on constate que ce système progressif particulier pourrait avoir des conséquences importantes. Pour l’évaluer, trois dimensions doivent être prises en compte : une dimension politico-idéologique, une dimension socio-économique et une dimension liée à la souveraineté.
Politique et idéologie
Sous les gouvernements Orbán, la politique familiale a occupé une place centrale. Les mesures prises dans ce domaine ont parfois réussi à dépasser les clivages partisans. Même dans les médias critiques à l’égard du gouvernement national-conservateur, elles ont ponctuellement fait l’objet d’appréciations positives. Pour les gouvernements précédents, l’importance stratégique de la politique familiale à l’échelle nationale s’expliquait avant tout par les tendances démographiques défavorables. Le taux de fécondité hongrois est engagé depuis longtemps dans une trajectoire descendante. En 2010, il avait atteint un niveau particulièrement bas : parmi les pays de l’OCDE, qui rassemble les économies industrialisées les plus développées, il était le deuxième plus faible.
À cela s’ajoutait le fait que la crise financière mondiale de 2008 avait durement frappé la Hongrie. Les gouvernements de gauche alors au pouvoir avaient mené une politique budgétaire particulièrement irresponsable. L’économie affichait déjà de faibles performances avant même le déclenchement de la crise, le gouvernement avait adopté des mesures d’austérité et les principaux équilibres macroéconomiques s’étaient dégradés. Lorsque Viktor Orbán est arrivé au pouvoir en 2010, il a proclamé l’avènement d’une société fondée sur le travail. Le chômage était élevé depuis plusieurs années et le taux d’emploi figurait parmi les plus bas de l’Union européenne. Dans ce contexte, le nouveau gouvernement national a rompu avec les approches précédentes et proposé aux électeurs hongrois un nouveau consensus, une sorte de « contrat social ».
Ce contrat reposait sur un principe : les prestations à caractère social seraient désormais liées à l’exercice d’une activité professionnelle. Le principe du droit aux prestations reposait sur la notion de contrepartie : pour bénéficier de nombreuses réductions, allocations et aides, il fallait avoir un emploi, et leur montant dépendait également du niveau de rémunération. Ainsi, l’allocation chômage correspondait à une certaine proportion du salaire antérieur. De plus, elle n’était versée que pendant trois mois, afin d’inciter les bénéficiaires à retrouver rapidement un emploi. Le montant des prestations auxquelles les parents ont droit à la naissance d’un enfant dépend lui aussi de leur rémunération. De même, pour bénéficier des aides à l’accession à la propriété, il faut justifier de plusieurs années d’affiliation à la sécurité sociale, ce qui implique d’avoir exercé une activité professionnelle déclarée.
Les avantages fiscaux constituent l’exemple le plus concret de ce paradigme. Les parents ne peuvent évidemment bénéficier de réductions d’impôt que s’ils travaillent et perçoivent un salaire. À l’origine, l’exonération accordée aux mères visait à soutenir financièrement les femmes qui travaillent tout en souhaitant avoir des enfants ou en en élevant déjà, afin de compenser les charges supplémentaires qui en découlent. Elle devait également les encourager à revenir sur le marché du travail.
Selon ses détracteurs, le fait de conditionner de nombreuses prestations sociales et familiales à l’exercice d’un emploi a favorisé les catégories de revenus supérieurs au détriment des plus modestes. Il est indéniable qu’une réduction d’impôt calculée selon un taux uniforme représente, en valeur absolue, un avantage plus important pour les personnes qui gagnent davantage. Mais cette question révèle un profond clivage idéologique entre deux conceptions de la société.
Selon la vision nationale-conservatrice, la performance et la recherche de l’excellence sont des valeurs qu’il faut encourager, et non freiner. Leur expression matérielle la plus quotidienne est le salaire. Il ne s’agit absolument pas de prétendre qu’une personne qui gagne moins aurait moins de valeur ou que son travail serait moins important. Les aides familiales liées à l’activité professionnelle reposent sur l’idée que toute forme de travail crée de la valeur. Mais pourquoi faudrait-il pénaliser quelqu’un parce qu’il a fait de longues études, possède de solides compétences, travaille avec diligence et exerce un métier mieux rémunéré ? Le système d’impôt sur le revenu à taux unique, qui applique le même taux à tous les revenus, reflète cette conception conservatrice d’une société fondée sur le travail et le mérite. L’ancienne réglementation de l’exonération fiscale des mères, qui ne posait aucune condition liée au niveau de leur salaire, s’inscrivait dans la même logique.
La position qui critique cette approche relève, quant à elle, d’une conception de la justice sociale propre à la gauche. Elle voit dans les inégalités de rémunération une injustice sociale et considère les différences de performance et de talent comme des avantages qu’il convient de corriger par des instruments de politique publique, principalement par la fiscalité, au bénéfice des groupes sociaux les moins aisés. Cette conception de la justice sociale préfère la médiocratie à la méritocratie : personne ne devrait être trop performant ni trop peu performant, chacun devant se situer dans la moyenne d’une égalité supposée. Il est particulièrement intéressant de constater que ce principe s’applique également aux mères. Dans le contexte actuel, les conservateurs nationaux semblent ainsi défendre, sur cette question, une position féministe : non seulement ils encouragent les femmes à travailler, mais ils souhaitent aussi leur permettre de conserver un salaire net plus élevé.
Cela ne signifie évidemment pas que l’une ou l’autre de ces conceptions, conservatrice ou de gauche, détienne la vérité absolue en matière de répartition des revenus. Les inégalités de revenus et leur concentration entre les mains d’un groupe restreint peuvent avoir des conséquences économiques et sociales néfastes, voire insoutenables à long terme, comme Thomas Piketty ( PDF) l’a clairement montré dans ses travaux sur les tendances du XXIe siècle. Il n’en reste pas moins que le débat sur l’exonération fiscale des mères fait ressortir avec une particulière netteté les principes fondamentaux de deux visions de la société traditionnellement opposées.
Dimension socio-économique
Le deuxième aspect concerne les enjeux démographiques et économiques. La population hongroise diminue, et les perspectives démographiques en Europe ne sont guère plus encourageantes. Selon les projections d’Eurostat, la Hongrie devrait connaître, d’ici le milieu du siècle, la septième plus forte baisse de population de l’Union européenne, avec un recul de plus de 10 %. La diminution de la population signifie également que le nombre de personnes en âge de travailler baisse d’année en année. Selon l’office statistique européen, la population hongroise âgée de 20 à 64 ans diminuera de près d’un cinquième d’ici 2050 et d’un tiers d’ici la fin du siècle.
Il ne s’agit pas d’un défi nouveau, comme le montrent les données des quinze dernières années. Selon les statistiques hongroises, la population en âge de travailler a diminué de 250 000 personnes depuis 2010. Dans le même temps, la réserve potentielle de main-d’œuvre a été réduite de plus de moitié, passant de 735 000 à 300 000 personnes. La baisse du nombre de personnes en emploi et la diminution des ressources humaines disponibles ont deux conséquences majeures. D’une part, elles ralentissent la croissance économique en l’absence de gains de productivité suffisants. D’autre part, le vieillissement de la population pose la question de la viabilité financière des systèmes de retraite et de protection sociale.
Les gouvernements Orbán ont tenté de répondre à ces défis en associant l’emploi aux aides familiales et en encourageant une présence accrue des femmes sur le marché du travail. Au cours des seize dernières années, le nombre de femmes âgées de 15 à 64 ans a diminué de plus de 400 000 en Hongrie. Pourtant, le nombre de femmes en emploi a augmenté de 270 000, celui des femmes au chômage a baissé de plus de 100 000 – soit une diminution de moitié – et le nombre de femmes économiquement inactives a reculé de 600 000. En termes relatifs, le taux d’emploi des femmes est ainsi passé de 54 % à plus de 71 %, tandis que leur taux de chômage a diminué de 10 % à 4,3 %. Ces chiffres proviennent de ce tableau statistique.
La progression de l’emploi féminin s’est également accompagnée d’une hausse des rémunérations. Entre 2019 et 2025, le salaire net mensuel moyen des femmes a doublé, soit une progression légèrement supérieure à celle enregistrée chez les hommes. Dans le même temps, l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes s’est réduit.
Un autre élément de la logique familiale et démographique de l’exonération fiscale concerne la notion de revenu sur l’ensemble du cycle de vie. Cette notion joue un rôle essentiel dans le débat sur le taux progressif appliqué à la part des revenus dépassant un million de forints (2 730 euros). En effet, plusieurs analyses montrent que le « coût » de la maternité pèse paradoxalement davantage sur les personnes disposant de revenus élevés. Autrement dit, ce groupe social a tendance à avoir des enfants plus tardivement et rencontre davantage de difficultés à le faire.
Cela s’explique notamment par le fait que les personnes aux revenus plus élevés ont généralement fait des études supérieures. Leurs études universitaires les conduisent à entrer plus tard sur le marché du travail, à accéder plus tard à un logement indépendant et à commencer leur vie d’adulte de manière autonome. En partie pour ces raisons, elles fondent également une famille plus tard. Parallèlement, même si elles commencent à travailler à temps plein plus tardivement, elles ont statistiquement davantage de chances d’accéder à des emplois mieux rémunérés. Lorsqu’elles décident finalement d’avoir un enfant, elles doivent alors faire face à l’interruption temporaire de leur carrière et à l’abandon éventuel d’un emploi relativement bien payé. Les coûts de transition liés à la maternité sont donc particulièrement élevés pour elles.
L’OCDE a observé ce phénomène en 2024 : « des salaires plus élevés augmentent également le coût d’opportunité associé à la naissance d’un enfant, en particulier pour les femmes, à supposer qu’elles assument la majorité des responsabilités familiales au cours des premières années suivant la naissance (…) Ce coût d’opportunité est particulièrement élevé pour les femmes situées dans la partie supérieure de la distribution des revenus ». En outre, si les mères ont des enfants plus tard, les générations suivantes atteindront elles aussi plus tard ( PDF) l’âge auquel elles pourront travailler et devenir parents, ce qui accentuera le vieillissement démographique.
Cette relation socio-économique est d’autant plus importante qu’elle concerne une proportion croissante des femmes. En Hongrie, en 2010, environ un demi-million de femmes diplômées de l’enseignement supérieur étaient en emploi, ce qui représentait un tiers des femmes actives occupées sur le marché du travail. En 2025, elles étaient près de 900 000, soit 40 % des femmes en emploi. De plus, le taux d’emploi le plus élevé selon le niveau d’études est enregistré chez les diplômés de l’enseignement supérieur : entre 75 et 85 % d’entre eux travaillent. Toutefois, même lorsqu’elles parviennent à réintégrer le marché du travail, les mères subissent une pénalité salariale. Selon les données internationales, après la naissance d’un enfant, les femmes gagnent à long terme 20 % de moins que les hommes. L’exonération de l’impôt sur le revenu au taux de 15 % permettrait, dans une mesure comparable, d’atténuer cet écart salarial entre les femmes et les hommes.
Ces données et les tendances qu’elles révèlent permettent de tirer une conclusion : l’exonération de l’impôt sur le revenu constitue un instrument de politique publique susceptible de concilier efficacement des évolutions sociales qui semblent, à première vue, contradictoires. D’un côté, elle encourage les naissances et peut ainsi atténuer ou ralentir le déclin démographique. De l’autre, elle incite les femmes à travailler, ce qui permet de réduire la pression exercée sur le système de protection sociale grâce à la création de valeur économique. Le dispositif propose ainsi aux mères un avantage financier en contrepartie de la naissance d’un enfant supplémentaire, ce qui réduit le coût de l’arbitrage entre carrière professionnelle et maternité. Il ne freine pas non plus la tendance à l’augmentation de la proportion de personnes diplômées de l’enseignement supérieur.
Ce dernier élément est essentiel pour améliorer la productivité et permettre aux sociétés vieillissantes de produire davantage de valeur économique avec une main-d’œuvre moins nombreuse. Or la taxation de la part des revenus dépassant un million de forints constitue précisément un obstacle à cet objectif. On peut certes invoquer les injustices liées à la répartition des richesses ou le coût budgétaire d’une exonération fiscale totale et permanente. Toutefois, la taxation des revenus supérieurs à la moyenne risque d’affecter le plus fortement les professions productives, innovantes et à forte valeur ajoutée, qui constituent les piliers les plus importants d’une structure économique durable.
En outre, un système d’imposition par tranches peut également influencer la dynamique des salaires. Le seuil d’un million de forints représente actuellement 135 % du salaire brut moyen en Hongrie. Même si l’écart est considérable, la croissance salariale à deux chiffres enregistrée de manière constante chez les femmes ces dernières années permet raisonnablement de supposer que, dans trois ou quatre ans, ce seuil d’exonération correspondra déjà au salaire moyen, dans la mesure où aucune indexation du seuil n’a été annoncée jusqu’à présent. Il est vrai que le programme budgétaire et économique du ministère des Finances, établi notamment en vue de satisfaire aux conditions d’une éventuelle adoption de l’euro, prévoit ( PDF) une hausse plus modérée des salaires, de l’ordre de 5 % au cours des prochaines années.
Le taux d’imposition de 15 % appliqué à la part des revenus dépassant un million de forints pourrait néanmoins freiner les augmentations salariales, en particulier pour les personnes qui se situent aujourd’hui ou se situeront demain autour de ce seuil. En effet, la fin de l’exonération sur le revenu supplémentaire peut tout simplement rendre une augmentation de salaire financièrement moins avantageuse pour le salarié. Il va de soi que, pour les mères de plusieurs enfants dont les revenus dépassent largement le million de forints, le paiement de l’impôt de 15 % reste intéressant : elles continuent malgré tout à percevoir un salaire net élevé. Par conséquent, compte tenu de la tendance à la hausse des rémunérations, le système progressif risque de pénaliser de plus en plus les mères dont les revenus sont proches du salaire moyen. Il pourrait ralentir tout particulièrement leur progression salariale et rendre plus coûteuse l’acquisition de revenus supplémentaires. Dans son ensemble, la modification de l’exonération fiscale représente donc un désavantage et une charge supplémentaire pour la classe moyenne.
Il convient également de souligner que, dans le cas des mères de deux enfants, la réduction de l’exonération fiscale – qui ne sera plus accordée après 40 ans et sera désormais soumise à un système progressif – peut, dans une certaine mesure, se comprendre du point de vue du gouvernement. Pas uniquement en raison de son coût budgétaire. Du point de vue de la politique familiale, l’argument est aussi que cette mesure n’incite guère les parents à avoir un troisième enfant après en avoir eu deux. En revanche, il est moins facile de comprendre pourquoi le gouvernement a décidé d’introduire également une imposition progressive pour les mères de trois enfants ou plus. Les mères de quatre enfants bénéficient d’une exonération fiscale depuis plusieurs années, et leur soutien faisait l’objet d’un consensus politique. Celles qui ont trois enfants ne sont devenues exonérées qu’à l’automne 2025, mais il est évident que cet avantage constitue un soutien financier important pour couvrir les coûts liés à l’éducation des enfants. Pour les mères de trois ou quatre enfants qui perçoivent des revenus élevés, les nouvelles mesures envoient donc un message clair : celles qui ont davantage d’enfants tout en réussissant dans leur profession devront payer une sorte de taxe exceptionnelle.
Souveraineté
Ces dernières années, le système fiscal hongrois a fait l’objet de nombreuses critiques. Selon certains classements internationaux, il figure parmi les plus compétitifs au monde. Pourtant, son impôt sur le revenu à taux unique relativement faible et sa TVA particulièrement élevée lui ont valu des critiques récurrentes : on lui reproche ses distorsions, son manque d’équité et le fait qu’il favorise les hauts revenus. Les points évoqués précédemment montrent cependant que, sous les gouvernements nationaux-conservateurs, le système fiscal soutenait une vision de la société claire, cohérente et aisément identifiable. Il cherchait également à répondre à des tendances sociales concrètes, qui ne concernent pas seulement la Hongrie, mais pratiquement toutes les économies développées.
Il est indéniable que les critiques adressées au système fiscal hongrois n’étaient pas toujours infondées. Aucun système de redistribution n’est parfait. Il n’en reste pas moins que les gouvernements précédents à Budapest considéraient véritablement la politique fiscale comme une prérogative découlant de la souveraineté nationale. Rien ne l’illustre mieux que leur volonté d’apporter une réponse spécifique, fondée sur leurs propres méthodes, aux défis démographiques auxquels l’ensemble de l’Europe est confronté. Après tout, pourquoi les institutions transnationales auraient-elles critiqué ces mesures si elles ne s’étaient pas distinguées de leurs propres recommandations ? Les gouvernements précédents ont associé une vision conservatrice de la société à des réponses nationales. Il est légitime – et même nécessaire – de débattre de la pertinence de ces mesures. Mais il ne faut pas contester le droit des pays à définir eux-mêmes leur politique budgétaire et fiscale. Ce droit constitue l’un des piliers de l’organisation des États modernes.
À l’inverse, les modifications qui entreront en vigueur à partir de 2027 en matière d’imposition des mères semblent traduire une volonté de s’adapter aux attentes internationales et aux recommandations formulées dans les rapports des organisations internationales. Le rapport 2026 de la Commission européenne sur la Hongrie affirme notamment que « le système d’impôt sur le revenu des personnes physiques n’est pas progressif » ; que « plusieurs mesures ont réduit la part des recettes provenant de l’impôt sur le revenu, notamment (…) l’introduction progressive de l’exonération fiscale des mères entre 2025 et 2029, ainsi que l’augmentation des réductions d’impôt pour les familles » ; et que « le système fiscal impose une charge disproportionnée aux travailleurs à faible revenu ».
En 2025, le FMI a également indiqué que le « doublement des allocations fiscales pour les familles et l’élargissement des exonérations de l’impôt sur le revenu pour les mères réduiront considérablement les recettes publiques (…) Un système fiscal plus ciblé, comportant moins d’exonérations, augmenterait les recettes, améliorerait l’efficacité et simplifierait l’administration ». L’Étude économique de l’OCDE sur la Hongrie publiée en 2026 ( PDF) s’inscrit dans la même logique. Elle préconise notamment de « réduire les exonérations de l’impôt sur le revenu accordées aux mères » et affirme que « les exonérations de l’impôt sur le revenu accordées aux mères de deux enfants ou plus sont coûteuses pour les finances publiques et ne s’attaquent pas aux causes profondes des difficultés rencontrées par les femmes sur le marché du travail ».
Ainsi, ce n’est pas seulement une conception nationale-conservatrice de la famille et de la société qui cède la place à une approche de gauche de la justice sociale et de la redistribution. La définition souveraine du système fiscal est elle aussi de plus en plus influencée par les nombreuses recommandations d’experts émanant d’organisations transnationales.
Enseignements
Les changements apportés à la politique familiale hongroise ont une portée qui dépasse largement le cadre national. Les enseignements qu’ils offrent sont également pertinents pour les économies développées. Les questions budgétaires et redistributives liées au système fiscal hongrois s’inscrivent en effet dans un contexte beaucoup plus large. Le déclin démographique, les défis auxquels l’Europe est confrontée en matière de croissance et de compétitivité, ainsi que les problèmes de viabilité des systèmes de protection sociale font sortir la politique familiale de sa seule dimension redistributive pour la placer dans un cadre stratégique et économique. Les avantages fiscaux ne peuvent tout simplement pas être évalués uniquement à l’aune de la discipline budgétaire. Les exonérations fiscales, et leur niveau, ont des effets sur l’emploi, les décisions relatives à la maternité et l’évolution de la situation de la classe moyenne. Négliger ces dimensions peut avoir de lourdes conséquences.
Quinze années de gouvernement national-conservateur ont permis d’obtenir des résultats visibles dans le domaine démographique. Les mesures natalistes ont inversé certaines tendances négatives, ou du moins permis de les enrayer, tout en cherchant à répondre aux défis liés à la diminution de la main-d’œuvre. Ces mesures peuvent être critiquées, mais il est difficile de leur reprocher l’absence d’une vision stratégique cohérente et globale. En revanche, les mesures de redistribution inspirées par une conception de gauche de la justice sociale ne montrent pas encore clairement comment, au-delà de leurs fondements idéologiques, elles permettront d’améliorer les indicateurs démographiques ou par quels mécanismes indirects elles encourageront, par exemple, l’exercice d’activités professionnelles à plus forte valeur ajoutée. Autrement dit, comment contribueront-elles à renforcer la classe moyenne, qui s’affaiblit dans toute l’Europe et sans laquelle ni un redressement de la croissance ni une prospérité durable ne sont envisageables ?
Les évolutions observées en Hongrie montrent également que, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, de pressions budgétaires accrues et de difficultés persistantes des finances publiques, les gouvernements doivent choisir entre leurs priorités stratégiques avec des marges de manœuvre de plus en plus réduites. Pour les administrations nationales, la marge de décision se rétrécit. Parallèlement à l’influence croissante des organisations transnationales, cette évolution pourrait redessiner en profondeur les contours de certains domaines particulièrement sensibles de la souveraineté, comme la fiscalité et le budget. Les luttes politiques des prochaines années porteront aussi sur ces questions.
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