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Recension : La Légende, de Boualem Sansal

Francis Richard
6 juin 2026
5 min de lecture

J’ai vou­lu nom­mer les faits, les méca­nismes, les res­pon­sa­bi­li­tés. Non par ven­geance, encore que j’y aie droit, mais parce qu’une nation qui ne sait plus nom­mer le mal s’ex­pose à le subir.

Ces deux phrases qui figurent dans l’a­ver­tis­se­ment de La Légende en résument l’in­ten­tion.

Plus loin, au-delà de l’a­ver­tis­se­ment, il expli­cite le titre de ce livre sin­gu­lier, celui d’un homme libre qui l’é­tait avant et qui l’est aujourd’­hui, mais autre­ment :

Il y a bien eu une légende. Elle est née en pri­son. Elle s’est pro­pa­gée dehors. Elle m’a por­té comme une vague porte un corps : par­fois elle le sauve, par­fois elle le noie. Et j’ai mis du temps à com­prendre que la légende, même quand elle nous pro­tège, nous prend quelque chose, notre droit d’être sim­ple­ment un homme.

Puis il raconte l’ar­res­ta­tion : on m’a menot­té, pas­sé la cagoule, jeté dans une voi­ture et emme­né dans un lieu secret, où six jours durant on m’a posé les mêmes ques­tions, brèves, insi­nuantes et ter­ri­ble­ment érein­tantes.

Le sep­tième jour, ils l’ont sor­ti de ce gouffre et emme­né au tri­bu­nal :

Là, le juge d’ins­truc­tion m’a noti­fié des choses abo­mi­nables, et, par la magie d’une signa­ture et d’un coup de tam­pon, me voi­là offi­ciel­le­ment trans­for­mé en accu­sé, pla­cé sous man­dat de dépôt.

De quoi l’a-t-on accu­sé ? De tout, résu­mé en trois mots très lourds : Ter­ro­risme. Espion­nage. Atteinte à la sûre­té de l’É­tat.

Quand on voit l’homme, appa­ru sur les écrans de télé­vi­sion cette semaine, ces accu­sa­tions ne tiennent pas, ne sont pas cré­dibles. D’ailleurs son pro­cès n’a duré que cinq minutes, en l’ab­sence d’a­vo­cat : cinq ans de pri­son ferme, une amende fara­mi­neuse, cinq mille pesos, l’op­probre natio­nal, la sai­sie de nos biens per­son­nels, la déchéance de natio­na­li­té et l’ex­pul­sion expresse1 du pays.

Ce qui lui coûte le plus d’être empri­son­né et écroué sous le numé­ro 46661 ? Non pas l’en­fer­me­ment, mais la dépos­ses­sion du temps. Car attendre est la seule fonc­tion per­mise au pri­son­nier.

Où est-il empri­son­né ? À Koléa, qui est, dit-on, la plus grande pri­son d’A­frique2, à 26 km à l’ouest d’Al­ger. Là le Règle­ment est au-des­sus de l’ex­pli­ca­tif et de l’ar­gu­men­ta­tif, il règne, il gou­verne, il jus­ti­fie tout et clôt. Là il y a un rituel :

C’est la conti­nui­té glo­bale qui use, qui fait mal.

Dans cette pri­son, dans le quar­tier de haute sécu­ri­té 18B, où il a été incar­cé­ré, d’autres déte­nus l’ont appe­lé La Légende, prê­tant à ses amis fran­çais de grands pou­voirs pour ren­ver­ser la dic­ta­ture de Teb­boune…

Pour sup­por­ter l’en­fer­me­ment, les déte­nus se pro­jettent. Lui se réfu­gie dans la poé­sie qu’il récite : José-Maria de Here­dia, Fran­çois Vil­lon, Ver­laine, Vic­tor Hugo, ou qu’il écrit…

Ce qui le tient, c’est Nazi­ha, sa femme, à laquelle il s’ac­croche et à qui il dédie ce livre : Elle a por­té mes dou­leurs et les siennes. Mon amour pour elle n’é­ga­le­ra jamais le sien pour moi. Nazi­ha qui a accep­té de témoi­gner ce qu’elle a vécu pen­dant qu’il était en pri­son, qui a tenu, pour lui, pour elle, pour les leurs et qui lui a ren­du visite les mar­dis3.

Boua­lem San­sal fait appel de sa condam­na­tion expé­di­tive. En appel, elle est confir­mée. Les États en effet craignent plus l’é­cri­vain que l’op­po­sant :

Parce qu’il ne parle pas seule­ment des faits. Il modi­fie la manière par laquelle les faits seront com­pris et mis en pers­pec­tive dans les grands cou­rants sou­ter­rains qui agitent le monde et le fis­surent, et les immenses contre-cou­rants en arrière-plan qui struc­turent le conti­nuum.

En somme, la lit­té­ra­ture est un ins­tru­ment de cla­ri­fi­ca­tion.

Pen­dant sa déten­tion – durant le rama­dan, l’is­lam aura été une pri­son dans la pri­son -, un jour, il quitte la pri­son sans en sor­tir : On m’a trans­fé­ré à l’hô­pi­tal Mus­ta­pha, en son uni­té pénale. Une mini­pri­son dans cet immense hôpi­tal, le célèbre CHU Mus­ta­pha Pacha, héri­té en par­fait état de marche et de san­té de la mau­dite colo­ni­sa­tion…

Un can­cer lui est diag­nos­ti­qué. Après trois hor­ribles mois à l’hô­pi­tal, il retourne en pri­son pour être à nou­veau hos­pi­ta­li­sé trois jours plus tard. Il aura sui­vi la thé­ra­pie pres­crite par le pro­fes­seur Bel­hadj, une som­mi­té mon­diale :

Moi je dis qu’il m’a soi­gné et je lui en suis infi­ni­ment recon­nais­sant.

À l’ex­té­rieur, il n’est pas oublié. Un comi­té de sou­tien s’est consti­tué4. Des médias, des citoyens, des élus, des écri­vains battent la mesure. Mais la gauche n’est pas au ren­dez-vous :

Quel dom­mage, elle parle si bien de la liber­té, des droits de l’homme, de la morale, de l’art pour l’art. Comme elle sait si bien poin­ter le camp du mal…

À la fin du livre, Boua­lem San­sal fait le récit de sa libé­ra­tion. Il en donne une ver­sion courte, puis une ver­sion longue. La des­ti­na­tion finale étant les Édi­tions Gal­li­mard dans le 7e arron­dis­se­ment de Paris…

À par­tir de ce moment-là, tout bas­cule : le lec­teur juge­ra par lui-même de la mons­truo­si­té qui lui est faite. Mais le fameux camp du bien, celui de Libé­ra­tion, du Nou­vel Obs et du Monde se révèle alors tel qu’il est, une impos­ture : Là-bas on m’a condam­né pour avoir par­lé, ici pour être par­ti sans mot dire, ni deman­der mon reste.

Boua­lem San­sal ajoute :

Il est dans l’ordre des choses que la vic­time meure deux fois : de la main de son enne­mi puis de la main de ses amis.

De deux lignes, celle de la négo­cia­tion, qui mène à la grâce, c’est-à-dire à la recon­nais­sance de culpa­bi­li­té, et celle de l’af­fron­te­ment, qui est com­bat pour la liber­té, c’est-à-dire résis­tance, Boua­lem San­sal a choi­si la deuxième.

Plus tôt, il recon­naît avoir com­pris peu à peu cette véri­té pre­mière : Le pou­voir ne com­bat jamais ce qu’il com­prend, il com­bat ce qui lui échappe…

Notes

  1. Expresse au bout de cinq ans…
  2. Plus de six mille déte­nus.
  3. Malade, elle n’a pu venir deux mar­dis de suite, mais on ne lui a don­né aucune expli­ca­tion : en fait elle était malade… et, lui, a fait une EMI, une expé­rience de mort immi­nente
  4. Tous les noms du Comi­té figurent en annexe du livre.

Acheter en ligne

La Légende, Boua­lem San­sal, 252 pages, Gras­set (juin 2026)

Publi­ca­tion com­mune LesObservateurs.ch et Le blog de Fran­cis Richard.

Francis Richard
Francis Richard

De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), Francis Richard a travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et s'intéresse aux arts et lettres. Il anime le blogue "Semper longius in officium et ardorem".

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