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Recension : “Europe versus Occident” d’Adriano Scianca, sortir de la confusion sans perdre sa souveraineté

Paru il y a deux ans, ce petit opuscule (88 pages) intitulé Europe versus Occident, de l'essayiste italien Adriano Scianca, ne nous est tombé entre les mains que récemment. Une lecture tardive, mais qui résonne fortement avec l’actualité.

Dimitri Fontana
23 mai 2026
6 min de lecture

Entre la guerre en Ukraine, le retour des ten­sions entre grandes puis­sances et la recons­ti­tu­tion de blocs géo­po­li­tiques, cer­taines cer­ti­tudes vacillent. Et ce petit livre a le mérite de poser d’emblée une dis­tinc­tion essen­tielle. Cette dis­tinc­tion, lar­ge­ment reprise et déve­lop­pée dans les milieux de réflexion liés à la nou­velle droite, vise à dis­si­per une confu­sion qui struc­ture aujourd’hui une grande par­tie du débat public : confu­sion entre civi­li­sa­tion, sys­tème idéo­lo­gique et construc­tion poli­tique. Confu­sion, sur­tout, sur ce que nous sommes.

Pour un lec­teur suisse, cette cla­ri­fi­ca­tion n’a rien d’abstrait. Elle touche direc­te­ment à une ques­tion cen­trale : com­ment res­ter sou­ve­rain dans un monde qui tend à l’homogénéisation ?

Europe, Occident : des réalités qu’il faut dissocier

L’un des apports majeurs de Scian­ca est de dis­tin­guer deux niveaux que l’on confond en per­ma­nence.

L’Europe, d’abord, est une réa­li­té civi­li­sa­tion­nelle. Elle ren­voie à une his­toire longue, à un héri­tage grec, romain, chré­tien, à une manière d’être au monde. Elle est une conti­nui­té cultu­relle et anthro­po­lo­gique.

L’Occident, lui, est une construc­tion beau­coup plus récente. Il désigne un ensemble géo­po­li­tique et idéo­lo­gique struc­tu­ré autour de l’hégémonie amé­ri­caine, por­té par un cor­pus de valeurs (libé­ra­lisme, droits de l’homme, uni­ver­sa­lisme) et dif­fu­sé à l’échelle mon­diale.

Cette dis­tinc­tion est essen­tielle. Tant qu’elle n’est pas posée, toute réflexion reste faus­sée.

« Le concept même d’Occident a été ini­tia­le­ment conçu dans une tona­li­té anti-euro­péenne. »
Adria­no Scian­ca
, Europe ver­sus Occi­dent. La fin d’une ambi­guï­té (2024)

L’Occident comme déformation de l’Europe

La thèse cen­trale du livre est plus radi­cale : l’Occident ne pro­longe pas l’Europe, il en consti­tue une défor­ma­tion.

Ce que l’on appelle aujourd’hui « valeurs occi­den­tales » est en réa­li­té une trans­for­ma­tion − pour ne pas dire dégé­né­res­cence, − de notions euro­péennes plus anciennes : la liber­té deve­nue indi­vi­dua­lisme, l’uni­ver­sel deve­nu abs­trac­tion, l’éman­ci­pa­tion deve­nue déra­ci­ne­ment.

Dans cette pers­pec­tive, défendre l’Occident ne revient pas à défendre l’Europe. C’est même, dans cer­tains cas, contri­buer à sa dis­so­lu­tion.

Ce ren­ver­se­ment est déci­sif car il per­met de com­prendre pour­quoi une par­tie des cri­tiques contem­po­raines se trompe de cible : soit en s’alignant sur un Occi­dent per­çu comme indé­pas­sable, soit en le reje­tant en bloc sans par­ve­nir à for­mu­ler une alter­na­tive cohé­rente.

Le piège du faux choix : occidentalisme ou anti-occidentalisme

Scian­ca iden­ti­fie un piège dans lequel tombent nombre d’analyses actuelles : le face-à-face entre occi­den­ta­lisme et anti-occi­den­ta­lisme.

D’un côté, l’adhésion au sys­tème domi­nant, au nom de valeurs sup­po­sées uni­ver­selles. De l’autre, une oppo­si­tion réflexe, sou­vent fas­ci­née par des puis­sances exté­rieures, et nour­rie par l’illusion d’un monde mul­ti­po­laire har­mo­nieux.

Ces deux posi­tions, loin de s’opposer réel­le­ment, fonc­tionnent en miroir : elles res­tent toutes deux défi­nies par l’Occident, qu’elles adoptent ou qu’elles rejettent.

Le résul­tat est une impasse intel­lec­tuelle et poli­tique. On ne sort pas d’un sys­tème en se conten­tant d’en inver­ser les signes.

« Être anti-occi­den­tal ne suf­fit pas. Il faut voir en quel sens on l’est, dans quelle direc­tion, au nom de quoi. »
Adria­no Scian­ca, Europe ver­sus Occi­dent. La fin d’une ambi­guï­té (2024)

L’Europe puissance : une réponse cohérente… mais problématique

Face à ces impasses, Scian­ca pro­pose une voie : la construc­tion d’une Europe puis­sance, auto­nome, consciente d’elle-même, capable de s’affirmer face aux autres blocs.

La logique est claire : si le monde se struc­ture autour de grandes puis­sances, alors seule une enti­té de taille com­pa­rable peut pré­tendre à la sou­ve­rai­ne­té réelle.

Mais cette solu­tion repose sur une hypo­thèse impli­cite : la sou­ve­rai­ne­té ne peut exis­ter qu’à l’échelle conti­nen­tale. C’est sans doute ici que le livre montre sa prin­ci­pale fai­blesse.

L’idée d’une « Europe puis­sance » revient comme un hori­zon. Elle est cohé­rente avec le diag­nos­tic posé : si le monde se struc­ture en blocs, une Europe qui veut exis­ter doit se consti­tuer en pôle auto­nome. Sur le plan intel­lec­tuel, l’argument tient.

Mais dès que l’on quitte ce niveau pour entrer dans le concret, le flou appa­raît.

Quelle forme poli­tique pour cette Europe ? Quel rap­port entre les nations et cet ensemble ? Où se situe la sou­ve­rai­ne­té réelle ? Sur ces points déci­sifs, le livre reste dis­cret. L’« Europe puis­sance » fonc­tionne davan­tage comme une direc­tion que comme un modèle. Cette indé­ter­mi­na­tion n’est pas secon­daire, elle ouvre un angle mort : celui des formes poli­tiques. Or c’est pré­ci­sé­ment là que se jouent les équi­libres réels.

Pour un lec­teur suisse, la ques­tion devient immé­diate : une telle Europe sup­pose-t-elle l’effacement des sou­ve­rai­ne­tés exis­tantes, ou leur coor­di­na­tion ? Le livre ne tranche pas clai­re­ment et cela n’est peut-être pas son objet, d’ailleurs.

Dès lors, la cri­tique de l’Occident appa­raît struc­tu­rée et abou­tie. La réponse, elle, demeure plus incer­taine.

Une lecture qui prend tout son sens depuis la Suisse

La dis­tinc­tion opé­rée par Scian­ca ne reste pas théo­rique. Elle se retrouve, presque à l’identique, dans notre propre situa­tion. La Suisse appar­tient sans ambi­guï­té à la civi­li­sa­tion euro­péenne − par son his­toire, ses langues, ses ins­ti­tu­tions, son héri­tage gré­co-latin et chré­tien. Mais elle se tient à dis­tance de ce que l’on désigne aujourd’hui comme « l’Europe », c’est-à-dire l’Union euro­péenne.

Ce déca­lage est sou­vent mal inter­pré­té. On y voit un refus ou un iso­le­ment, or il peut se lire autre­ment.

Car la confu­sion est la même que celle que le livre s’emploie à dis­si­per : on parle d’Europe, mais on pense une construc­tion poli­tique par­ti­cu­lière. Or l’Union euro­péenne n’épuise pas la réa­li­té euro­péenne. Elle en est une forme par­mi d’autres, et rien n’oblige à la consi­dé­rer comme son abou­tis­se­ment.

Dès lors, la posi­tion suisse prend un sens dif­fé­rent. Elle ne consiste pas à se tenir hors d’Europe, mais à refu­ser de confondre appar­te­nance civi­li­sa­tion­nelle et inté­gra­tion ins­ti­tu­tion­nelle.

De la même manière que Scian­ca invite à dis­tin­guer l’Europe de l’Occident − un sys­tème qui en altère les prin­cipes −, il devient pos­sible de dis­tin­guer l’Europe de ses formes poli­tiques contem­po­raines.

La Suisse, dans cette pers­pec­tive, n’est pas en marge. Elle occupe une posi­tion par­ti­cu­lière : celle d’un pays qui demeure plei­ne­ment euro­péen sans se fondre dans une struc­ture qui pré­tend l’incarner.

Au final, Europe ver­sus Occi­dent est un livre utile. Non parce qu’il apporte des réponses immé­dia­te­ment appli­cables, mais parce qu’il oblige à cla­ri­fier des dis­tinc­tions fon­da­men­tales. Il rap­pelle que l’Europe n’est pas l’Occident. Que l’Union euro­péenne n’est pas l’Europe. Et que les faux choix idéo­lo­giques empêchent de pen­ser le réel. Mais il laisse ouverte une diver­gence majeure, car si l’Europe doit rede­ve­nir un sujet de l’histoire, cela ne signi­fie pas néces­sai­re­ment que les nations doivent s’effacer en son sein.

Europe ver­sus Occi­dent. La fin d’une ambi­guï­té, Adria­no Scian­ca, 88 pages, édi­tions La Nou­velle Librairie/Institut Iliade, coll. Car­touches (2024)

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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