Recension : Déclin et Renouveau. Comment les Français se relèveront, de Nikola Mirković
Nikola Mirković n'est pas un inconnu. Essayiste franco-serbe, il a consacré plusieurs ouvrages au Kosovo, avant de publier "L'Amérique empire" en 2021 puis "Le Chaos ukrainien" en 2023. Avec "Déclin et Renouveau. Comment les Français se relèveront", paru aux Éditions des Syrtes, il délaisse en partie la géopolitique pour se tourner vers la France.
Le titre annonce le mouvement du livre. Il ne s’agit pas de décrire un pays qui s’affaisse, ni d’ajouter une plainte à la longue liste des essais déclinistes. Le diagnostic, aussi sévère soit-il, prépare une réflexion sur les conditions du redressement. Comment un peuple retrouve-t-il sa liberté, sa confiance et le goût de l’avenir ? À quelles sources peut-il puiser lorsqu’il ne croit plus en ses dirigeants, en ses institutions ni même en sa propre continuité historique ?
La réponse de Nikola Mirković tient en une conviction : la France ne sera pas sauvée par une nouvelle combinaison électorale, mais par la régénération des Français eux-mêmes.
Nommer le déclin
L’ouvrage s’ouvre sur la célèbre réplique de La Haine : « L’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » Le choix pourrait laisser attendre un requiem. Il introduit au contraire une alternative : déserter ou combattre.
La France que décrit Mirković est une nation qui continue de vivre sur le souvenir de sa grandeur alors que presque tous ses indicateurs se dégradent. Le pays demeure riche d’un patrimoine exceptionnel, d’une langue universelle, de paysages, de monuments, d’œuvres et de traditions qui ont façonné l’idée même de civilisation européenne. Mais cette splendeur héritée contraste avec l’état présent : désindustrialisation, dette publique, effondrement scolaire, insécurité, crise de la famille, dénatalité, dégradation du système de santé, recul de la liberté d’expression, perte de souveraineté.
L’auteur accumule les chiffres, parfois jusqu’à l’étourdissement. Emmanuel Macron n’a été réélu en 2022 qu’avec 38,5 % des électeurs inscrits. En 2017, La République en marche a obtenu la majorité absolue à l’Assemblée avec les suffrages de 16,6 % des inscrits. Le professeur de collège, payé 2,2 fois le SMIC en 1980, n’en gagne plus que 1,1 fois en 2024. La France a perdu la moitié de ses usines et 2,2 millions d’emplois entre 1995 et 2015. Pour la première fois depuis 1945, les décès y sont devenus plus nombreux que les naissances.
Certains rapprochements sont abrupts, quelques formules volontairement excessives. Mais l’ensemble ne relève pas d’un pessimisme de tempérament. Mirković cherche à briser le discours anesthésiant selon lequel la France ne traverserait qu’une succession de difficultés techniques, corrigibles par quelques réformes administratives. La crise est selon lui plus profonde. Elle touche simultanément les institutions, les mœurs, la culture et la représentation que les Français se font d’eux-mêmes.
Le mot « crise » retrouve ainsi son sens grec de krisis, le moment où il faut décider. Le déclin n’est pas encore la disparition ; encore faut-il le regarder en face.
La démocratie aspartamique
La formule la plus frappante du livre est sans doute celle de « démocratie aspartamique ». Le régime français ressemble à une démocratie, en conserve les rites, les élections et le vocabulaire, mais s’en éloigne dans son fonctionnement réel.
Mirković confronte la démocratie représentative contemporaine au modèle athénien. Sans idéaliser celui-ci, il rappelle que le citoyen y participait directement à la législation, au contrôle des comptes et aux grandes décisions de la cité. Les magistrats devaient répondre de leurs actes. Ils pouvaient être révoqués et sanctionnés. La démocratie supposait une implication concrète du citoyen, non son intervention épisodique dans l’isoloir.
En France, le peuple délègue presque entièrement son pouvoir à des professionnels de la politique qui, une fois élus, ne sont soumis à aucune obligation sérieuse de résultat. Les promesses peuvent être abandonnées sans sanction. Les erreurs de gestion ne conduisent guère à la récusation de leurs auteurs. Quant à l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration » –, il apparaît comme l’un des principes les moins appliqués de notre ordre politique.
Cette dépossession ne profite pas seulement aux partis. Elle renforce une oligarchie formée à la jonction de la haute administration, de la finance, des institutions européennes, des médias et des grandes entreprises. La gauche et la droite de gouvernement ont pu alterner pendant plusieurs décennies sans remettre en cause les orientations essentielles : intégration européenne, alignement atlantique, ouverture commerciale, immigration massive, désindustrialisation et transfert de compétences vers des structures supranationales.
L’auteur convoque Tocqueville, Bernanos, Simone Weil, Péguy, Michéa, Lasch, Graeber, Guilluy ou Turchin. L’éventail vaut argument : la critique de l’oligarchie libérale, de l’effacement des corps intermédiaires et de l’atomisation sociale déborde les anciennes frontières partisanes. À droite comme dans la gauche anti-libérale, certains ont compris que la transformation du citoyen en consommateur solitaire préparait sa mise à l’écart politique.
Le « mondialisme » désigne chez Mirković cette convergence entre l’individualisme marchand, la concentration économique et la dissolution des appartenances collectives. Le mot rassemble des phénomènes très divers. Il recouvre pourtant une cohérence réelle : une société d’individus déracinés, privés de famille stable, de culture commune et de solidarités locales, se gouverne plus aisément qu’un peuple conscient de lui-même.
Des nations qui ont refusé de disparaître
Avant d’exposer ses propositions, Mirković observe plusieurs pays qui, après une crise profonde, sont parvenus à retrouver une direction : la Russie, la Chine, les Émirats arabes unis, Singapour et le Salvador.
Il ne les présente pas comme des modèles politiques à importer, et écrit même que certains de ces régimes sont incompatibles avec les aspirations françaises à la liberté. Son objet est autre : ces nations ont refusé de considérer leur déclin comme irréversible. Elles ont défini leurs intérêts, restauré l’autorité de l’État, repris le contrôle de secteurs stratégiques et poursuivi leur propre voie, sans chercher l’approbation permanente des puissances occidentales.
Le chapitre russe est le plus développé. Mirković rappelle l’état de décomposition dans lequel se trouvait le pays à la fin des années 1990 : institutions affaiblies, économie captée par les oligarques, humiliation internationale, effondrement social et démographique. La Russie s’est depuis désendettée, a reconstitué son appareil productif et militaire, limité la puissance politique de certains oligarques et retrouvé une place centrale dans les relations internationales.
On peut contester certains aspects de cette lecture, particulièrement sur l’Ukraine. Mais ce serait manquer le sens du chapitre que d’y chercher une apologie générale du régime russe. Ce que Mirković retient de ces expériences étrangères est la primauté de la volonté politique. Un pays n’est condamné ni à la soumission économique ni à l’effacement international dès lors qu’il accepte de raisonner de nouveau en puissance souveraine.
Dans un monde multipolaire où l’Occident ne peut plus prétendre fixer seul les règles, la France doit elle aussi retrouver une politique conforme à son histoire et à ses intérêts.
Refaire un peuple
La seconde moitié du livre constitue son apport principal. Mirković n’y propose pas un catalogue de mesures destiné à une campagne électorale ; il affirme même que la France n’a pas besoin d’un programme supplémentaire si elle ne dispose pas des hommes et des femmes capables de l’incarner.
La position n’est ni une esquive ni un renoncement au politique. Aucune institution, soutient-il, ne compense durablement la défaillance du peuple qui la fait vivre. Une bonne constitution, placée entre les mains d’hommes sans courage, sans culture et sans souci du bien commun, finit par être détournée. Inversement, un peuple vivant sait corriger ses institutions lorsqu’elles cessent de le servir.
Les douze chantiers du renouveau sont donc ordonnés de l’individu vers l’État : la famille, le bien commun, la justice, la subsidiarité, la solidarité, l’instruction, le courage, le beau, la nature, la vérité, la culture et la transcendance, enfin la souveraineté.
La famille vient en premier parce qu’elle constitue la cellule élémentaire de la société. C’est en son sein que l’enfant reçoit une langue, des règles, une mémoire, une protection et le sens de la responsabilité. Elle assure la transmission entre les générations et prépare l’apprentissage de la vie commune. Une nation qui fragilise ses familles détruit progressivement les conditions de sa propre durée.
Le bien commun s’oppose ensuite à la logique libérale selon laquelle la somme des intérêts particuliers produirait spontanément une société harmonieuse. Mirković réhabilite les obligations réciproques, les communautés locales, les associations, les métiers et les corps intermédiaires. Entre l’individu isolé et l’État centralisateur doit renaître tout un tissu de solidarités concrètes.
L’instruction occupe une place centrale. L’école doit recommencer à transmettre une langue maîtrisée, une histoire commune, le raisonnement, la discipline et le goût de l’excellence. Elle ne peut plus se contenter d’accompagner les élèves vers des diplômes dévalués ni mépriser les métiers manuels dont le pays a besoin.
Les chapitres consacrés au courage, au beau et à la nature donnent au livre une respiration plus inattendue. Une civilisation ne tient pas seulement par ses lois ou ses statistiques. Elle vit également par les formes qu’elle produit, les paysages qu’elle protège, les exemples qu’elle honore et le type humain qu’elle cherche à faire naître. La laideur architecturale, l’omniprésence des écrans, la sédentarité et l’effacement du risque ne sont pas des questions secondaires : elles façonnent un homme passif et dépendant.
L’enracinement contre le multiculturalisme
Le renouveau suppose également de répondre à une question que le débat public cherche souvent à éviter : qu’est-ce qu’un Français ?
Pour Mirković, un peuple ne se réduit ni aux détenteurs d’un document administratif ni à la population présente à un instant donné sur un territoire. Il repose sur un héritage, une culture majoritaire, des références communes et la volonté de poursuivre une histoire ensemble. L’identité française n’exclut pas les appartenances locales : on peut être breton, corse, provençal ou alsacien tout en appartenant à la nation française. Ces identités particulières procèdent d’un même ensemble historique et civilisationnel.
La difficulté commence quand coexistent sur un même territoire des conceptions incompatibles de la société. L’auteur ne prétend pas qu’un musulman ne puisse trouver sa place en France : il écrit explicitement que le pays en offre aux musulmans comme aux juifs, aux bouddhistes, aux athées ou aux agnostiques. Mais cette présence suppose l’acceptation de la primauté de la culture française et l’abandon de tout projet visant à transformer la France selon les prescriptions de l’islam.
La formule « une France musulmane ne serait plus la France » résume cette limite. Il ne s’agit pas de réserver la nationalité aux chrétiens pratiquants, mais de rappeler que le pays s’est constitué dans une histoire helléno-chrétienne dont on ne peut retirer les fondements sans en changer la nature.
L’immigration massive a rendu cette question plus urgente. Mirković distingue l’immigration européenne du siècle dernier, accompagnée d’une politique d’assimilation, de la situation actuelle : flux considérables, concentration territoriale, recul de l’exigence d’intégration et apparition de sociétés parallèles. La responsabilité principale incombe selon lui à des dirigeants et à des milieux économiques en quête d’une main-d’œuvre moins coûteuse, indifférents aux conséquences de ce choix.
Retrouver la souveraineté
Les onze premiers chantiers convergent vers le douzième : la souveraineté.
Mirković est ici sans ambiguïté. Il défend la sortie de l’Union européenne et de l’OTAN, le rétablissement des frontières, la maîtrise nationale de la politique énergétique, l’expulsion des étrangers délinquants et la fin de l’assujettissement du droit français aux institutions supranationales.
Mais la souveraineté ne consiste pas seulement à retirer la France de certaines organisations. Elle doit aussi être rendue aux citoyens. L’auteur propose d’introduire le référendum d’initiative citoyenne aux niveaux communal, régional et national, selon un modèle inspiré de la Suisse. Il demande que les élus et les hauts fonctionnaires présentent des bilans réguliers et puissent être récusés lorsqu’ils manquent gravement à leurs engagements.
Ces mesures donnent une traduction institutionnelle à la critique de la « démocratie aspartamique ». Le peuple ne peut être déclaré souverain dans la Constitution tout en étant tenu à l’écart des décisions essentielles. Il doit pouvoir proposer la loi, la refuser et demander des comptes à ceux qui exercent l’autorité en son nom.
On ne saurait donc lire le livre comme un plaidoyer pour un pouvoir autoritaire inspiré de la Russie, de la Chine ou de Singapour. Le projet est celui d’une démocratie française plus directe et plus responsable, moins soumise aux tutelles administratives comme aux tutelles étrangères.
Une contre-élite pour préparer la relève
La conclusion écarte toute tentation abstentionniste. Que le salut ne vienne pas des seuls bulletins de vote n’autorise pas à déserter la politique : la conquête électorale ne portera ses fruits qu’après un travail de reconstruction culturelle et humaine.
Mirković appelle à la formation d’une contre-élite issue de la société civile. Non une caste fabriquée par les partis et les grandes écoles, mais des femmes et des hommes ayant déjà fait leurs preuves dans l’entreprise, l’armée, l’enseignement, les métiers ou les collectivités locales. Des responsables capables d’administrer parce qu’ils ont appris à servir et à répondre de leurs actes.
Cette contre-élite ne surgira pas à l’approche d’une présidentielle. Elle se forme par la lecture et le travail intellectuel, par l’engagement local, par la création de réseaux économiques et culturels, par la reconquête patiente des corps intermédiaires.
À ce relèvement civique, l’auteur ajoute une dimension spirituelle. La France ne pourra selon lui retrouver sa verticalité en reniant le christianisme qui a façonné son histoire, ses paysages, son art et sa conception de la personne. Chacun demeure libre de croire ou de ne pas croire. Mais une nation ne peut traiter ses propres sources comme les vestiges embarrassants d’un passé révolu sans finir par perdre le sens de sa continuité.
Déclin et Renouveau n’est donc pas un livre de circonstance destiné à accompagner l’élection présidentielle de 2027. Son horizon est plus vaste. Il ne promet ni solution instantanée ni sauveur providentiel. Il demande aux Français de commencer par reprendre possession de ce qu’ils ont abandonné : leurs familles, leur langue, leur histoire, leur territoire, leurs libertés et leur capacité à agir ensemble.
Le diagnostic est rude, le ton parfois emporté, mais le livre n’est pas désespéré. Il repose au contraire sur la certitude que la France conserve les ressources de son relèvement. Elle s’est déjà reconstruite après des effondrements que ses contemporains croyaient définitifs. Elle pourra le faire encore, à la condition que les Français cessent d’attendre leur salut de ceux qui ont organisé leur impuissance.
Nikola Mirković, Déclin et Renouveau. Comment les Français se relèveront, Genève, Éditions des Syrtes, janvier 2026, 391 pages.