Raffineries, centres de données, gazoducs : la guerre d’Ukraine se joue désormais sur les infrastructures
Vladimir Poutine a promis le 15 octobre d’élargir ses représailles aux centres de données ukrainiens, le jour même où Kiev enterrait la « trêve énergétique » décrétée par Donald Trump et remettait le feu à la raffinerie de Riazan. À Hambourg, au même moment, la justice allemande cherche à savoir si le sabotage de Nord Stream était un crime de guerre. Trois fronts, une seule question : que vaut encore une infrastructure civile dans cette guerre ?
La ligne de front ne bouge presque plus, mais la guerre s’étend chaque semaine à de nouvelles catégories de cibles : après les raffineries et les entrepôts du commerce en ligne, ce sont les serveurs qui brûlent, de part et d’autre, pendant que Washington négocie du diesel avec Moscou.
« Ils ont commencé, il ne fallait pas commencer »
La déclaration de Vladimir Poutine n’avait rien d’une adresse solennelle. Le président russe répondait, lors du forum de l’organisation patronale Delovaïa Rossia, à Tatiana Kim, fondatrice de la plateforme Wildberries, dont les entrepôts ont été visés à plusieurs reprises. Selon le compte rendu de la Rossiïskaïa Gazeta, le quotidien officiel du gouvernement, il a résumé sa doctrine en deux phrases, « ils ont commencé, il ne fallait pas commencer », avant d’ajouter que Kiev, dès que la riposte s’engage, court se plaindre auprès de ses « sponsors » pour qu’ils fassent pression sur Moscou. Les dernières frappes sur les raffineries ? « On a touché ici ou là, mais rien de sérieux. » Et, à propos de la riposte russe, cette formule rapportée par EADaily : « sur l’énergie, ils couinent déjà, et sur les centres de données aussi », première confirmation publique que ces derniers font désormais partie des cibles.
La guerre des serveurs
Sur ce terrain, c’est bien Moscou qui a ouvert les hostilités. À partir de la fin septembre, l’armée russe a méthodiquement frappé les centres de données de la région de Kiev, présentés comme des « centres de communication et de logistique » de l’armée ukrainienne ; la chaîne Zvezda, qui appartient au ministère russe de la Défense, a relayé le montage publié par le ministère, des drones Geran en vol avec la légende « détox numérique en mode forcé ».
La réponse est venue entre le 8 et le 11 octobre, lorsque des drones à longue portée ont touché trois des cinq grands centres de données de Yandex, à Sasovo, Kalouga et Vladimir, mettant hors service la moitié des capacités du « Google russe » pendant plusieurs jours. Le 14 octobre, c’est le chantier du centre de données géant de Sberbank à Balakovo qui a été atteint, la banque confirmant l’attaque tout en assurant que ses services fonctionnaient. L’épisode révèle un paradoxe que les deux camps préfèrent taire : la Russie a bâti depuis 2022 une « souveraineté numérique » assumée, avec ses propres moteurs, réseaux sociaux et banques hébergés sur son sol, et c’est précisément cette concentration qui la rend vulnérable, un chercheur de l’université de Brême estimant que 95 % des centres de données russes sont à portée des drones ukrainiens. L’Ukraine, dont les services tournent en grande partie sur des serveurs situés à l’étranger, encaisse mieux les coups.
Une trêve décrétée par Trump, enterrée par Kiev
L’autre nouveauté de la semaine est politique. Le 9 octobre, Donald Trump a conclu avec le Kremlin un accord levant les sanctions sur 1,8 million de tonnes de diesel russe, afin de faire baisser les prix à la pompe à un mois des élections de mi-mandat, puis annoncé sur Truth Social une « trêve énergétique » dont Volodymyr Zelensky a dit à Axios qu’elle était « une nouvelle » pour lui. Kiev a tout de même suspendu ses frappes pendant trois jours ; Moscou, qui n’avait rien confirmé, a continué les siennes, avant de lancer plus de 850 drones sur quinze régions dans la nuit du 15 octobre.
Ce matin-là, Zelensky annonçait dans le Financial Times la fin de la trêve, et la raffinerie Rosneft de Riazan, à 300 kilomètres au sud-est de Moscou, prenait feu, ce que le ministère russe de la Défense a lui-même confirmé. Sur Newsmax, Donald Trump a aussitôt qualifié ces frappes de « honte », accusé Kiev de faire monter le prix mondial du pétrole et avoué n’être « pas un grand fan » du président ukrainien, tandis que le porte-parole du Kremlin saluait les « efforts de paix » des négociateurs américains. Poutine et Trump, le même jour, désignent le même responsable.
À Hambourg, le droit rattrape les belligérants
C’est dans ce contexte que s’est ouvert, le 14 octobre, le premier procès lié au sabotage des gazoducs Nord Stream. Serguiï Kuznietsov, ancien officier ukrainien, est accusé d’avoir dirigé l’équipe qui, en septembre 2022, aurait posé les charges ayant éventré trois des quatre conduites au large de Bornholm. Le parquet fédéral lui reproche un crime de guerre consistant à attaquer « avec des moyens militaires » des infrastructures civiles, à la demande des autorités ukrainiennes, ce que Kiev continue de nier. La défense répond que les gazoducs étaient une « arme » politique et économique de Moscou, puisque leurs recettes finançaient la guerre, et invoque le secret militaire pour justifier le silence de l’accusé, qui n’a pas répondu sur le fond lors de la première audience.
Cet argument est, mot pour mot, celui que Kiev avance pour les raffineries et Moscou pour les serveurs. Le tribunal de Hambourg devra donc trancher, sur une affaire vieille de quatre ans, une question que les belligérants tranchent chaque nuit à coups de drones. Et l’on notera que le premier procès pour crime de guerre organisé en Occident vise un soldat ukrainien plutôt qu’un officier russe, que l’infrastructure détruite était germano-russe, que l’Allemagne est le premier soutien militaire de Kiev, et que c’est l’Europe, en définitive, qui a réglé la facture. Les audiences sont programmées jusqu’en février.
Et la Confédération ?
La Suisse compte quelque 120 centres de données, nombre appelé à doubler en dix ans, et ses autorités vendent précisément la « souveraineté numérique », c’est-à-dire l’hébergement des données sur le territoire national, comme un atout stratégique. La guerre d’Ukraine vient de montrer que cet atout devient une cible dès lors qu’on ne sait pas le défendre. Le chef de l’armée, Benedikt Roos, a révélé en juillet que des drones en formation avaient survolé une installation militaire suisse, et le Conseil fédéral avait annoncé en février vouloir mieux protéger les infrastructures critiques et leurs données. Entre Riazan, Balakovo et Hambourg, la Confédération a de quoi méditer sur ce que vaut une neutralité armée qui ne saurait pas, le jour venu, garder ses propres serveurs allumés.
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