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Roger Köppel : « La situation la plus dangereuse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale »

Trois heures vingt d’entretien en allemand, sans montage ni script, avec le patron de la Weltwoche. Guerre en Ukraine, conformisme des médias, démocratie directe, AfD, neutralité : un Suisse explique aux Allemands ce qu’ils sont en train de perdre – et rappelle aux Suisses ce qu’ils ont encore, mais plus pour longtemps s’ils continuent d’imiter Berlin.

Dimitri Fontana
14 septembre 2026
24 min de lecture

Roger Köppel n’est pas n’importe quel commentateur de l’Allemagne. Propriétaire et rédacteur en chef de la Weltwoche, l’hebdomadaire zurichois fondé en 1933, il a dirigé de 2004 à 2006 la rédaction de Die Welt à Berlin, au cœur du groupe Axel Springer, avant de racheter son journal suisse. Élu conseiller national UDC en 2015, il a quitté le Parlement fédéral en 2023. Depuis, il multiplie les voyages à Moscou comme à Kiev, ce qui lui vaut, en Suisse et en Allemagne, de solides inimitiés.

Début septembre 2026, il s’est assis pendant trois heures vingt-quatre face à l’entrepreneur allemand Ben Berndt, dans son podcast Ungeskriptet (« sans script »), enregistré près de Cologne. La conversation, en allemand, a eu lieu quelques jours après que Berlin a officiellement attribué à la Russie le drone chargé d’explosifs découvert le 4 août sur l’aéroport de Leipzig-Halle, et quelques jours avant les élections en Saxe-Anhalt. Elle n’a pas été coupée. Ce qui suit n’en est pas une transcription, mais une lecture : les grands thèmes, les arguments, les anecdotes, et ce qu’ils disent à un lecteur suisse.

Un « vol à l’aveugle » vers l’abîme

Berndt ouvre avec la une de Bild : l’attentat au drone serait « élucidé » en quelques heures, et c’est la Russie. Une partie de lui, dit-il, pense à la troisième guerre mondiale ; l’autre se dit que ça ne peut pas être si grave. Köppel, lui, n’hésite pas :

« La situation que nous vivons est, selon mon jugement, la situation historique la plus dangereuse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Plus dangereuse que la crise de Cuba au début des années soixante, plus dangereuse que la guerre de Yougoslavie, bien plus dangereuse que la guerre au Proche-Orient. »

Ce qui l’inquiète n’est pas d’abord Moscou, mais la mécanique de l’escalade : chaque camp est convaincu d’avoir la vérité et le bien de son côté, personne ne veut descendre du train, et tout le monde en rajoute. Et l’Union européenne « se dirige vers cette guerre alors que l’Europe n’est absolument pas à la hauteur de la situation – ni financièrement, ni militairement, ni mentalement ». Le tout assorti d’une « manie d’avoir raison » qui interdit même de prendre connaissance de ce que pense l’autre côté :

« Vous avez des lois dans l’Union européenne qui vous empêchent de chercher à savoir comment pensent les Russes, ce que disent les Russes. Même si l’on est d’avis que le mal planétaire se concentre à Moscou – surtout dans ce cas –, il faut s’intéresser à cet ennemi. »

D’où l’image qui donne son ton à tout l’entretien :

« C’est un gigantesque vol à l’aveugle, droit vers une guerre, vers un abîme. »

Sur l’affaire de Leipzig elle-même, il reste prudent : il ne dispose pas des éléments de l’enquête, note simplement que l’ambassadeur russe affirme n’avoir reçu aucune preuve. Le récit officiel, lui, s’est précisé depuis : selon la NZZ, les enquêteurs du BKA auraient identifié deux suspects, un Biélorusse détenteur d’un passeport russe et un Russe muni d’un passeport letton, et le gouvernement Merz a ordonné la fermeture du consulat général de Russie à Bonn et de la Maison russe de Berlin (ZDF, NZZ).

Le rapport de Köppel à la guerre n’est pas abstrait. Une partie de sa famille vient de Königsberg. Son grand-père, un Suisse de l’étranger, y était pompier professionnel ; il a vécu les bombardements au phosphore de 1944, puis la fuite jusqu’en Suisse. « On ne nous a raconté que des histoires de la Seconde Guerre mondiale, dans l’enfance. » Ce qui rend d’autant plus « grotesque », à ses yeux, qu’un peu plus de quatre-vingts ans plus tard, on en soit de nouveau là – et que l’Allemagne, « terriblement », y joue encore un rôle décisif. Où sont, demande-t-il, les politiciens allemands qui ont encore une conscience historique ? « Il y en a quelques-uns, mais ils sont tous à l’âge de la retraite. »

Sa proposition la plus provocante suit de là : que l’Allemagne réfléchisse à sortir « de toute cette folie » et s’oriente vers une neutralité sur le modèle suisse. Il n’est pas seul à le penser, précise-t-il : l’ancien maire social-démocrate de Hambourg Klaus von Dohnanyi défend la même idée.

Moscou et Kiev, vus de l’intérieur

Köppel prend soin de rappeler d’où il vient. Anticommuniste « raide », élevé par un père et un grand-père farouchement hostiles à l’Union soviétique, il a fait ses premières armes de journaliste en documentant les crimes du goulag et en dénonçant ceux qui, en Suisse, enjolivaient le système soviétique. Il a vu la Russie des années nonante – Moscou et Saint-Pétersbourg où l’on interdisait aux journalistes étrangers de sortir après dix-neuf heures. Ce n’est donc pas un compagnon de route.

En 2023, il retourne à Moscou. Tollé en Suisse : il siège alors encore au Conseil national. Sa réponse :

« Dans un conflit, dans une guerre, quand les journalistes se sont mis d’accord qu’on peut parler avec tout le monde sauf avec les Russes, il est logique que je parle avec ceux avec qui les autres ne parlent pas. Il faut écouter l’autre côté, pas se l’approprier – l’écouter. »

Ce qu’il y a trouvé : une ville où la guerre ne se voit pas, des gens « extrêmement aimables » – « des Italiens mélancoliques », selon une formule qu’il aime –, et surtout un sentiment de stupéfaction : pourquoi sommes-nous cloués au pilori de la sorte ? Au fil des mois, cette stupéfaction s’est muée en rancœur. Les gens se sentent « fondamentalement incompris, pas pris au sérieux, pas respectés » par l’Occident. Un grand industriel russe, longtemps établi en Angleterre, actif jusqu’aux États-Unis, lui a dit un matin que « le train était parti » : il s’attendait à une guerre ouverte en Europe dans les six à sept mois. Köppel a d’abord cru à une boutade. L’homme ne plaisantait pas.

Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, qu’il a interviewé, communique au contraire avec retenue et cherche plutôt à calmer le jeu. Mais « on sent que quelque chose de désagréable bouillonne et se concentre ». Il en est revenu « avec un sentiment de danger et de grande inquiétude ».

Il connaît aussi l’autre capitale. En 2024, il accompagne Viktor Orbán, alors président tournant du Conseil de l’UE, dans sa tournée de sondages – quatorze heures de route depuis la frontière hongroise jusqu’à Kiev, rencontres avec Volodymyr Zelensky et le ministre des Affaires étrangères Dmytro Kouleba, puis Moscou la même semaine. Il tient à corriger le récit qui en a été fait : Orbán ne se présentait pas comme le négociateur de l’UE, il utilisait un poste de rotation pour chercher, de sa propre initiative, les conditions d’un cessez-le-feu. Le résultat fut « très dégrisant ». Côté russe, on lui a fait comprendre qu’on ne voulait plus d’un cessez-le-feu, mais d’un traité de paix global couvrant l’élargissement de l’OTAN et le sort des russophones d’Ukraine – en rappelant qu’Angela Merkel et François Hollande avaient eux-mêmes expliqué que les accords de Minsk n’avaient servi qu’à gagner du temps pour armer l’Ukraine.

Le passage le plus dérangeant de cette partie tient dans une conversation de rue à Kiev. Des habitants lui décrivent la chaleur, les coupures d’électricité, les climatiseurs à l’arrêt. Et l’alerte aérienne ? Oui, il y en a eu une la veille, à seize heures. Que se passe-t-il alors ? « Rien. La vie continue. » Pourquoi, c’est dangereux ? « Nous savons que les Russes ne nous attaquent pas dans la rue. Ils frappent les infrastructures, militaires ou énergétiques. C’est terrible, il y a des victimes, mais ce n’est pas ce que vous croyez. » Köppel n’en tire pas une absolution ; il en tire une observation sur les médias :

« La représentation de la guerre chez nous, c’est celle d’une guerre de terreur permanente contre la population civile. Ce n’est pas ce que les gens vivent. »

Il s’appuie sur l’ancien président du CICR Peter Maurer, qui lui a déclaré à l’automne 2022, dans un entretien à la Weltwoche, que la guerre d’Ukraine marquait une « inversion de tendance » : en Syrie, on survivait mieux en uniforme qu’en civil ; en Ukraine, deux armées régulières formées au droit humanitaire s’imposent une retenue que le CICR n’avait plus vue depuis longtemps.

La propagande de guerre, aussi chez nous

D’où vient cet écart entre le vécu et le récit ? « C’est la logique de la guerre. » Pour Köppel, l’Allemagne, l’Union européenne – et, dans une moindre mesure, la Suisse – sont parties au conflit, même si elles refusent de se l’avouer. Et quand un État est en guerre et prescrit comment il faut penser et parler, « la propagande triomphe ». Il cite le cas de l’ancien colonel suisse Jacques Baud, analyste militaire établi à Bruxelles, inscrit en décembre 2025 sur la liste des sanctions de l’UE pour ses analyses, avoirs gelés et interdiction de circuler dans l’Union – sans procès ni audience (Verfassungsblog).

« Là, on se rend compte qu’on n’est plus libre de la manière dont on peut en parler. »

Il ne nie pas que la propagande russe fonctionne selon la même logique, ni qu’en Russie des gens vont en prison pour ce qu’ils disent. Mais il refuse la posture avantageuse :

« Chez nous, en Occident, on ne devrait pas trop se faire d’illusions. »

Pendant la guerre froide, rappelle-t-il, on pouvait lire la Pravda partout en Allemagne ; aujourd’hui, les sites russes y sont inaccessibles. « À l’époque, les gens avaient encore confiance en eux. Ils se disaient : dans le monde libre, nous n’avons pas besoin d’interdire ce que font les autres. Interdire est un signe de faiblesse. »

Berndt objecte : les journalistes qu’il reçoit jurent tous respecter le devoir de diligence, vérifier leurs sources, et se considèrent comme le contraire de la propagande. Qui fabrique donc cette uniformité ? Köppel répond que le conformisme n’a rien de nouveau. Jeune critique de cinéma, il avait publié un essai « programmatique » sur le genre du « film de merde », démontant les formules toutes faites par lesquelles la critique sacralisait certains films d’auteur : ce fut reçu comme un sacrilège. Le mécanisme était le même que sur les migrations en 2015, sur le climat, sur le Covid – qu’il qualifie de « camp d’entraînement absolu » pour apprendre à contrôler les opinions – puis sur l’Ukraine. Chaque fois, celui qui pense autrement est un raciste, un fou en chapeau d’aluminium, un nazi.

« Je n’ai jamais vu autant d’abus de l’histoire que ces dernières années. »

Il raconte un plateau de télévision allemand le jour même de l’invasion, le 24 février 2022. L’animateur lui demande ce qu’il en pense. « Je suis gravement irrité, fâché et indigné. » L’animateur : indigné contre les Russes, bien sûr. Köppel : « Non, je suis en fait indigné contre l’Occident. » Contre les fautes commises depuis la fin de la guerre froide, contre la manière dont l’Occident a « porté la guerre en Ukraine ». « La température de la pièce a chuté d’environ trente degrés. »

La Weltwoche elle-même, insiste-t-il, a été bâtie sur cette insolence. Friedrich Dürrenmatt disait d’elle que ce qui étonnait, c’était « la capacité de ses auteurs à dire ce que les autres n’osent pas dire ». Köppel en a tiré une maxime de métier :

« La mission du journaliste consiste dans la contradiction. Ne crois rien de ce que dit le gouvernement. Ne crois pas ce que raconte la majorité. Cela ne veut pas dire que tu as forcément raison. »

Mais le conformisme est confortable, et formuler une autre opinion est fatigant.

La démocratie, « forme d’État de la méfiance »

C’est ici que le Suisse parle aux Allemands. Köppel raconte une réception après le premier discours de politique générale d’Angela Merkel. La chancelière venait de remercier pour la « confiance », et de célébrer la confiance dans les institutions comme le cœur de la démocratie. Il l’aborde :

« Madame Merkel, pour un Suisse, c’est curieux. Nous voyons cela un peu autrement. La démocratie n’est pas la forme d’État de la confiance. La démocratie, surtout la démocratie directe, est la forme d’État de la méfiance institutionnalisée du citoyen envers l’État et envers les gouvernants. »

En Suisse, poursuit-il, on élit le Parlement tous les quatre ans, mais dès le jour du vote on se méfie assez de ses élus pour les contrôler par référendum et initiative, et leur rappeler qui est le patron. « Beaucoup de gens qui parlent des institutions, qui parlent de la démocratie, se désignent eux-mêmes : la démocratie, c’est quand, à la fin, c’est moi qu’on élit. »

Sur cette toile de fond, il lit la crise allemande comme une crise de trop grande puissance des partis. Une « oligarchie des partis » s’est approprié l’État, jusqu’à mobiliser le Verfassungsschutz contre l’opposition démocratique et à débattre d’une interdiction de l’AfD – ce qu’il juge à la fois vain et dangereux : « Une interdiction de parti avec des millions d’électeurs, c’est comme si on leur retirait le droit de vote. » Il renvoie à Karl Jaspers, Wohin treibt die Bundesrepublik ? (1966), qui décrivait déjà, écrit-il, exactement ce que l’on observe aujourd’hui : trop de méfiance envers l’électeur, trop de pouvoir aux partis, instrumentalisation de l’histoire allemande contre l’opposition.

Le ton envers l’Est le heurte particulièrement. Il cite un article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung menaçant les Allemands de l’Est de la fin de la patience occidentale, et un clip de son ancien collaborateur Nikolaus Blome suggérant que, si la Saxe-Anhalt votait mal, l’Ouest pourrait cesser certains paiements. « On voit là que des faiseurs d’opinion de premier plan n’ont pas compris ce qu’est la démocratie. Ce n’est pas le journaliste qui décide de ce qui est élu. À la fin de la journée, c’est encore le citoyen. » Et :

« La démocratie est la forme d’État des alternatives. Si tu n’admets plus d’alternatives, tu n’as plus de démocratie. »

L’AfD, dans cette lecture, n’est pas une menace mais « une pousse démocratique de la République réunifiée », née à l’Ouest – certains de ses fondateurs, Konrad Adam ou Alexander Gauland, étaient ses collaborateurs à Die Welt –, grandie à l’Est, revenue vers l’Ouest. Il y voit le pendant de ce que la Suisse a vécu dans les années nonante, quand l’UDC de Christoph Blocher s’est dressée contre l’adhésion à l’UE que voulait l’establishment : même polarisation, même affrontement entre installés et challengers, avec un décalage dans le temps, parce que la démocratie directe fait remonter les choses plus tôt, tandis que la démocratie représentative permet plus longtemps de « garder le couvercle » sur certains sujets.

Quand Berndt s’étonne que l’AfD plafonne « à 42 % » en Saxe-Anhalt malgré une campagne numérique hors norme, et soupçonne un électorat âgé coupé d’internet, Köppel renverse l’argument : 42 % pour un parti de treize ans dans un système multipartite, c’est « une histoire de succès incroyable », presque inquiétante. Il faut se souvenir que l’Allemagne n’a pas fait de bonnes expériences avec des partis à croissance fulgurante et à chef charismatique. Et l’électeur allemand, comme le Suisse, n’est pas un fanatique : il veut de la stabilité, être laissé tranquille, ne pas donner cinquante pour cent à un candidat de trente-cinq ans dont on ne sait pas encore s’il a de la substance ou seulement du talent naturel. « Peut-être que les gens de l’AfD, une fois élus, deviendront aussi arrogants que les politiciens sous cloche d’avant. C’est possible. Mais c’est ça, la démocratie. » Le 6 septembre, l’AfD a obtenu 43,8 % des voix en Saxe-Anhalt, doublant son score de 2021 ; la CDU du ministre-président sortant est tombée à 17,2 %.

Pour comprendre l’Est, Köppel remonte à ses reportages de 2018 à Chemnitz. Il y a rencontré des ingénieurs, des scientifiques, des gens « droits », outrés d’être traités collectivement de nazis par Berlin :

« Nous nous sommes battus pour notre liberté en 1989, j’ai fait face aux fusils de l’Armée populaire nationale. »

Et un homme lui a livré la clé :

« Nous avons vécu sous le knout soviétique. L’Union soviétique était notre patrie de substitution. Maintenant elle a disparu, nous voulons l’Allemagne, nous sommes des Allemands fiers. »

À l’Ouest, la patrie de substitution s’appelait l’UE, et le drapeau national réveille des peurs anciennes. Deux moitiés de pays qui n’ont plus de langue commune : c’est là, dit-il, le vrai chantier allemand, et on ne le règle pas avec des « murs coupe-feu ».

Le mal, c’est souvent le bien qui déborde

Interrogé sur la culpabilité historique, Köppel distingue la faute, personnelle et judiciaire, de la responsabilité, qui incombe à une nation au nom de laquelle un génocide a été commis. Cette responsabilité, dit-il, consiste à savoir que « l’homme – pas l’Allemand, l’homme – est, dans certaines circonstances, un monstre ». Il rappelle la conférence d’Évian de 1938, où, hormis le Nicaragua et la République dominicaine, aucun pays ne se déclara prêt à accueillir les Juifs d’Allemagne, et le message de félicitations du Premier ministre canadien à Hitler, documenté dans l’ouvrage de Laurence Rees sur la Shoah. « Si cela peut arriver en Allemagne, cela peut arriver dans d’autres pays. »

Le livre qui l’a le plus marqué est celui de son professeur de philosophie à Zurich, Hermann Lübbe, Politischer Moralismus. Der Triumph der Gesinnung über die Urteilskraft (« Le moralisme politique. Le triomphe de la conviction sur le jugement »). Lübbe, social-démocrate, y montre que les auteurs des pires crimes ne se croyaient pas du côté du mal : ils se croyaient au service d’un projet de bonheur pour l’humanité. « Le mal est souvent le bien qui déborde, et l’homme devient dangereux quand il se sent allié aux valeurs les plus hautes. » Le christianisme, dans la lecture zwinglienne qui est la sienne, en est l’antidote : l’autorité suprême n’est pas de ce monde, donc quoi que l’homme s’imagine, « tu n’es qu’un homme », et ce que fabrique « l’atelier de faussaire de ton cerveau » n’est souvent qu’une exagération de ton ego. Berndt objecte que toutes les religions disent qu’il existe quelque chose de plus grand que « toi, petit ver » ; Köppel en convient, mais souligne qu’on peut aussi tuer au nom de Dieu, et que le communisme, qui avait rayé Dieu de l’équation, a produit le même enfer au nom du paradis sur terre – sa propre épouse vient du Sud-Vietnam.

De là, sa règle de journaliste :

« Chaque fois qu’un groupe se sent trop sûr de ce qu’il pense et de ce qu’il dit, quelle que soit ton opinion, tu dois tenir tête. »

Quand tout le monde disait que Merkel était la pire chancelière de tous les temps, il en a fait la femme de l’année 2015 dans la Weltwoche. Quand tout le monde dit que le mal siège à Moscou et que le paradis suivra le départ de Poutine : « Quelqu’un doit troubler l’office. » Sans garantie d’avoir raison – « tous ceux qu’on cloue sur une croix ne sont pas Jésus-Christ » – mais parce que la qualité d’une décision suppose un vrai débat contradictoire, et que « quand tout le monde pense la même chose, le risque de mauvaises décisions est énorme ».

Ce que l’Allemagne a oublié de sa propre recette

Köppel refuse de réduire l’Allemagne à son abîme. L’histoire allemande du XXe siècle, dit-il, est « en quelque sorte une preuve de l’existence de Dieu » : un peuple tombé au point zéro absolu, proscrit, qui s’est relevé à l’Ouest comme à l’Est et a écrit une histoire de succès. Et il en connaît la recette : Ludwig Erhard et l’économie de marché, Adenauer et l’ancrage à l’Ouest, puis Willy Brandt et Egon Bahr qui ont compris qu’un pays qui ne regarde qu’à l’Ouest est « amputé » et qui ont parlé avec Moscou. « C’est une folie de l’esprit, Monsieur Berndt, si nous ne parlons plus aux Russes aujourd’hui, alors qu’avec les communistes soviétiques qui ont fait le goulag, on parlait sans arrêt. »

À cette recette s’ajoute une vertu :

« Volontiers petit plutôt que volontiers grand. »

Travailler, livrer, ne pas expliquer au monde où il doit aller. Le hasard de la partition, qui a chassé Bonn des ruines impériales de Berlin, y a aidé. C’est aussi pourquoi il avait, à Die Welt, pris la défense de Gerhard Schröder, le « chancelier en Brioni », contre la ligne du groupe Springer : un fils de la baraque d’après-guerre qui s’est hissé jusqu’au costume italien incarne le rêve social-démocrate de l’ascension sociale, et un chancelier qui place avec son Agenda 2010 l’intérêt du pays au-dessus de celui de son parti et de sa réélection accomplit « un acte d’homme d’État absolument impressionnant ». Steinmeier, alors chef de la chancellerie, l’a invité : cela faisait longtemps qu’un rédacteur en chef de Die Welt n’avait pas dit du bien de la social-démocratie.

Tout cela pour mesurer la rupture actuelle. Quand Friedrich Merz annonce vouloir faire de la Bundeswehr « conventionnellement l’armée la plus forte d’Europe », Köppel dit avoir eu « froid dans le dos ». Il propose un autre rôle à l’Allemagne : celui de « bassin de refroidissement », de « station thérapeutique où les fous de ce monde peuvent retrouver la raison », de « maison de repos de la politique de puissance internationale ». Et il trouve « honteux » qu’il ait fallu un Donald Trump, « un politicien américain au comportement singulier », pour rappeler aux Européens, après trois ans d’escalade, qu’on pouvait parler avec la partie russe.

Istanbul, l’OTAN et « il faut être deux pour se disputer »

Sur l’origine de la guerre, Köppel rejette le récit d’un Poutine qui, à presque soixante-dix ans, se serait réveillé un beau matin avec l’envie de conquérir l’Europe. Depuis ses voyages à Moscou de 2004-2005, dit-il, il était évident que l’avancée de l’OTAN vers l’est et le sort de l’Ukraine – « le berceau de l’orthodoxie, un lieu d’origine mythique, un peu comme la prairie du Grütli » – posaient à la Russie un problème existentiel. L’Occident, « vainqueur de la guerre froide », s’est comporté avec la certitude de Fukuyama d’être la fin de l’histoire – « Staline et Lénine parlaient aussi comme ça » – et n’a pas vu qu’il humiliait un vaincu. « Dans notre lutte suisse, le vainqueur ne donne pas un coup de pied dans les reins du perdant : il lui tend la main et lui brosse la sciure des épaules. » Aux plaintes russes, on a répondu par ce qu’il appelle du « gaslighting » : ces bases de missiles en Roumanie et en Pologne ne sont pas dirigées contre vous, vous vous faites des idées.

« Que feraient les Américains si la Chine signait un accord militaire avec le Mexique ? Ils n’attendraient pas huit ans, ils viendraient au bout de quarante-huit heures. Ce n’est pas une justification de ce que font les Russes. Mais descendez un peu de vos grands chevaux moraux, en Occident. Commencez à comprendre quelle est votre part dans ce conflit. Pour une dispute, il faut toujours être deux. »

Il rappelle aussi qu’un compromis a existé. Au printemps 2022, à Istanbul, les négociateurs russes et ukrainiens étaient parvenus à un projet d’accord fondé sur la neutralité de l’Ukraine, avant que la partie occidentale ne le fasse échouer – Boris Johnson s’étant rendu à Kiev pour encourager à continuer le combat. Ce récit, longtemps taxé de propagande, a été documenté depuis par les chercheurs Samuel Charap et Sergey Radchenko dans Foreign Affairs. Köppel ne blanchit pas Poutine pour autant :

« Il s’est complètement trompé dans ses calculs au début. »

Et sur ses intentions profondes, il plaide la « méfiance constructive » : « Ne sous-estime jamais la volonté de puissance, même chez un homme qui vieillit. » Mais la méfiance ne dispense pas de parler ; elle l’exige.

Ce qui l’alarme aujourd’hui, c’est la boucle qui s’est refermée. À une conférence à Berlin, en octobre 2022, il a entendu d’anciens généraux américains expliquer que la Russie était militairement finie, qu’on ne pouvait pas la laisser faire et qu’il faudrait « partager le pays », comme la Yougoslavie ou l’Allemagne de 1945. Ce genre de propos, dit-il, donne aux Russes « toutes les raisons de supposer » qu’on veut leur dicter comment gouverner leur pays. En face, l’UE affirme se préparer à une guerre avec la Russie parce que la Russie va attaquer – certains experts en connaissent même la date, 2028 ou 2029. Un interlocuteur russe lui a posé la question qu’il redoute : « Qu’attend-on que nous fassions ? Cinq cents millions de personnes, une industrie au plus haut niveau technologique ; si elle passe en mode guerre, ils nous écrasent. Pouvons-nous attendre si longtemps ? Devons-nous frapper avant ? » « C’est le drame qui se joue. C’est la machinerie. » Avec, en prime, une Amérique devenue « invisible », enlisée au Proche-Orient et agacée par l’UE. « Une affaire extrêmement dangereuse. »

Le miroir suisse

Un lecteur de ce côté-ci du Rhin pourrait croire que tout cela concerne l’Allemagne. C’est le contraire. Köppel parle de l’Allemagne avec la Suisse pour étalon, et l’étalon est en train de se déformer.

D’abord, sur la neutralité. Il le dit en passant, comme une évidence qui fait mal : « Nous sommes un pays neutre – plus tout à fait neutre, sans restriction. » Il rappelle qu’en Suisse aussi, le climat allemand a fini par imposer l’idée que rester neutre, c’était aider les Russes – « j’ai là une opinion résolument différente ». Il cite Willy Bretscher, le grand rédacteur en chef de la NZZ de 1933 à 1967, longtemps conseiller national radical, qui défendait « exactement la conception de la neutralité que j’ai aujourd’hui, alors que la Neue Zürcher Zeitung s’en est complètement détournée ».

Ensuite, sur l’imitation. « Malheureusement, trop de gens chez nous copient ce qui a été prêché et goûté à Berlin » : le tournant vert, la sortie du nucléaire, la gestion du Covid – jamais avec la même « minutie militante », mais dans la même direction. Sa formule vaut pour les deux pays : « À la Suisse, seuls les Suisses peuvent devenir dangereux, et à l’Allemagne seuls les Allemands – s’ils cessent de s’engager pour leur pays. » Un Poutine, un Trump, une von der Leyen, un Macron ne peuvent rien contre la « nation de volonté » ; seule sa propre lassitude le peut. « Rien n’est plus difficile à supporter qu’une suite de bonnes journées. »

Enfin, sur l’engagement. Köppel explique pourquoi il est entré au Conseil national en 2015 – parce que trop de politiciens suisses « s’excusent pour la Suisse à l’étranger » quand les votations affirment notre indépendance, et parce qu’en Suisse, quand on voit des dysfonctionnements, on est censé mettre la main à la pâte plutôt que de commenter depuis la ligne de touche – et pourquoi il en est sorti en 2023 : ses voyages à Moscou devenaient impossibles à distinguer de sa fonction d’élu, on ne savait plus si on invitait le journaliste ou le conseiller national, et le parti passait son temps à devoir le justifier. Il tient à ce qu’il appelle son rôle d’« avocat commis d’office des proscrits et des damnés » : « Chaque meurtrier a un avocat d’office devant nos tribunaux. Eux, ils n’ont pas le droit de parler. » Et il vante le système de milice, qui part du principe que la politique ne corrompt pas le citoyen : « Dans la conception suisse, la politique est trop importante pour être laissée aux politiciens professionnels. » À un Allemand qui lui demande qui il pourrait encore élire, il répond :

« Si tu ne peux plus élire personne, alors tu dois y aller toi-même. Dans une entreprise, il n’y a pas de mauvais collaborateurs, il n’y a que de mauvais chefs. En démocratie, le chef, c’est le citoyen. »

La conclusion, pour un Suisse, tient en une phrase de Köppel sur la démocratie, qu’il livre comme une définition et qu’il faut lire comme un avertissement :

« Tout le monde parle avec tout le monde de tout ce qui concerne tout le monde, et à la fin, le citoyen décide. »

L’Allemagne, dit-il, ne prend plus cela au sérieux. La question que pose cet entretien est de savoir combien de temps la Suisse, elle, continuera de le faire.

Source

Entretien de Roger Köppel avec Ben Berndt, podcast Ungeskriptet, septembre 2026, 3 h 24, en allemand. La vidéo intégrale est disponible sur YouTube. Les citations sont traduites de l’allemand par nos soins.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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