Alain Juillet : l’UE « à la limite de la cobelligérance »
L’ancien directeur du renseignement français doute d’une attaque russe déclarée contre l’Europe, voit dans l’alerte de la CIA un rappel à l’ordre adressé à Moscou et estime que l’hiver, le manque d’argent et les élections européennes commandent à Kiev de négocier.
Invité du « grand entretien » d’OMERTA, Alain Juillet réagit à l’alerte des services américains, relayée par Euronews, selon laquelle la Russie pourrait lancer depuis des navires des drones contre l’Espagne, la France ou l’Italie.
Une alerte à ne pas négliger
Une attaque déclarée reviendrait selon lui à entrer en guerre contre l’OTAN, ce dont la Russie n’a pas les moyens, et Vladimir Poutine a toujours cantonné le conflit militaire à l’Ukraine, en réservant à l’Europe une guerre hybride et clandestine. Il se garde pourtant de balayer l’information, parce que les Américains sont bien renseignés sur la Russie et que le soutien occidental à Kiev – images satellitaires, désignation des cibles, guidage des drones qui frappent jusqu’à Moscou – place les Européens « à la limite de la cobelligérance » : les Russes, qui jugent ce seuil franchi depuis longtemps, pourraient être tentés de « mettre un coup d’arrêt ». Nous connaissons ce danger : sans déclarer la guerre à personne, un pays peut, soutien après soutien, être rangé parmi les belligérants.
Un accord entre Washington et Moscou
La visite du directeur de la CIA à Moscou fin août, puis l’invitation de Vladimir Poutine au G20 de Miami, traduisent selon lui la volonté américaine de renouer au plus vite avec la Russie : Washington aurait obtenu l’assurance qu’il n’y aurait pas de guerre au-delà de l’Ukraine, en échange d’une réintégration de la Russie, et l’alerte pourrait n’être qu’une opération d’influence rappelant aux Russes de s’en tenir à ce cadre. Alain Juillet juge donc la menace exagérée par Emmanuel Macron, soucieux de faire accepter la hausse des dépenses militaires « dans un pays qui n’a plus d’argent ».
L’Union européenne, obstacle à la paix
L’UE, qui ont pris le relais des Américains auprès de Kiev, finance une Ukraine en faillite avec un argent qu’ils n’ont plus, sans être aussi unis qu’ils le prétendent, alors que Donald Trump « rêve de faire la paix » et que ce sont eux qui l’en ont empêché. Or le temps joue contre l’Ukraine, dont la Russie détruit méthodiquement les infrastructures à l’approche d’un hiver très dur, tandis que l’argent se fait rare et que montent en Europe des partis qui, sans être prorusses, ne veulent plus payer. Volodymyr Zelensky, qui souhaite une issue « avant l’hiver », a donc intérêt à négocier maintenant, car une chute de Kramatorsk, dont les Russes seraient à une quinzaine de kilomètres, leur ouvrirait les plaines jusqu’au Dniepr.
Une ligne de démarcation à la coréenne
« À titre personnel », Alain Juillet croit à un engagement de Donald Trump et Vladimir Poutine de s’arrêter au Donbass, que Moscou réclame depuis les premières négociations du printemps 2022, ce qui relativise la crainte de voir les chars russes « déferler jusqu’à Paris ». Cette réalité, reconnue il y a deux ans, aurait permis d’arrêter la guerre ; il plaide donc pour une conférence internationale qui fixerait, sous la garantie des grandes puissances, une ligne de démarcation comparable à la zone démilitarisée entre les deux Corées.
Entretien avec Régis Le Sommier à voir en intégralité ci-dessous