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La guerre au nom du bien, ou la croisade progressiste permanente

De Paris à Berlin, les partis nationaux plaident pour une négociation avec Moscou tandis que les libéraux progressistes invitent les peuples à se préparer à la guerre. Cette répartition des rôles, que l’on pourrait considérer comme paradoxale, s’inscrit dans une tradition ancienne, et la votation suisse du 27 septembre l’a reproduite presque trait pour trait.

Dimitri Fontana
8 octobre 2026
8 min de lecture

Devant le congrès des maires, en novembre 2025, le chef d’état-major des armées françaises, le général Fabien Mandon, expliquait que le pays devait être prêt à « accepter de perdre ses enfants » dans la perspective d’un « choc » avec la Russie d’ici trois ou quatre ans. Le propos a fait scandale, et les soutiens comme les critiques qu’il a valus au général ont de quoi surprendre qui s’en tient aux étiquettes, puisque Raphaël Glucksmann, figure de la gauche libérale et européiste, a pris sa défense en traitant ses détracteurs de « patriotes de pacotille », tandis que Jean-Luc Mélenchon et le Rassemblement national comptaient parmi ceux qui protestaient.

On pourrait parler de paradoxe en voyant la droite nationale, réputée militariste, plaider pour la paix pendant que le camp du progrès, réputé pacifiste, se range derrière les états-majors. Encore faudrait-il que l’une ou l’autre ait changé, ce que l’histoire de ces deux familles politiques ne confirme guère.

La sang des autres, une tradition de gauche

Le pacifisme de la gauche a toujours été sélectif, car si elle s’est mobilisée contre les guerres qu’elle jugeait inspirées par l’intérêt ou la volonté de domination, au Vietnam comme en Irak, elle a régulièrement soutenu, et parfois réclamé, celles que l’on menait au nom de principes universels, avec la conviction qu’il revient aux démocraties de convertir le monde à leurs valeurs, par les armes s’il le faut. La filiation remonte à la Révolution, lorsque l’Assemblée législative, sous l’impulsion de Brissot et des Girondins, a déclaré en avril 1792 la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie ». Xavier Moreau, dans son Livre noir de la gauche française (Stratpol, 2021), y voit la première d’une série de guerres idéologiques qui court jusqu’à la Libye et à la Syrie, et décrit une gauche qui « chapitre par les armes des peuples qui ne lui ont rien demandé, en leur imposant les merveilleuses et prétendument universelles valeurs du gauchisme français ».

Le même ressort a conduit Wilson à faire entrer l’Amérique dans la guerre en 1917 pour « rendre le monde sûr pour la démocratie ». Lorsque l’Italie de Mussolini a envahi l’Éthiopie en 1935, la gauche française réclamait des sanctions de la Société des Nations, auxquelles s’opposait un manifeste d’intellectuels de droite signé par plus d’un millier de personnes, dont Charles Maurras, au motif qu’elles menaçaient la paix en Europe. En 1999 encore, un ministre écologiste, Joschka Fischer, a fait accepter à des Verts allemands issus du mouvement pacifiste la participation de leur pays aux bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie.

Une fois un conflit présenté comme l’affrontement de la démocratie et de l’autocratie, tout compromis territorial prend l’allure d’une faute morale, et quiconque évoque une négociation se voit soupçonné de complaisance envers l’agresseur. Nul ne réclame ouvertement la guerre, mais on demande aux opinions d’en accepter l’idée et de s’y préparer. En Allemagne, un sondage Forsa réalisé en 2024 demandait si l’Ukraine devait pouvoir frapper des cibles militaires en Russie avec des armes occidentales ; les sympathisants des Verts et des libéraux du FDP y étaient favorables à 70 %, ceux de l’AfD et du parti de Sahra Wagenknecht opposés à 68 et 75 %.

Ces guerres ont encore en commun de se mener avec le sang des autres. Les bombardements de 1999, conduits uniquement depuis les airs, ont tué environ 500 civils yougoslaves selon Human Rights Watch sans exposer de troupes occidentales au sol, et lorsque le général Mandon a parlé de « perdre nos enfants », la porte-parole du gouvernement français s’est hâtée de promettre que « nos enfants n’iront pas combattre et mourir en Ukraine », laissant ce soin aux seuls Ukrainiens, que l’on arme d’autant plus volontiers qu’on n’aura pas à les pleurer.

La nation pour mesure

La droite nationale raisonne à partir d’une nation particulière, de ses frontières et de ses intérêts, qui sont par définition limités, et elle ramène toute question de politique étrangère à celle de savoir qui en paiera le prix et qui ira se battre. Il ne s’agit pas de pacifisme, la guerre déclenchée par Washington dans le Golfe en février montrant assez que la droite américaine sait faire la guerre lorsqu’elle l’estime conforme à ses intérêts, et pas davantage d’une position nouvelle, puisqu’on la retrouve chez le sénateur Taft, qui vota en 1949 contre le traité de l’Atlantique Nord, chez De Gaulle lorsqu’il retira la France du commandement intégré de l’OTAN en 1966, et dans la neutralité que la Confédération pratique depuis plus de deux siècles.

Ce clivage ne se confond d’ailleurs pas tout à fait avec celui de la droite et de la gauche. Giorgia Meloni et les conservateurs polonais soutiennent Kiev, la géographie et l’histoire leur faisant tenir cette guerre pour la leur, tandis qu’une partie de la gauche radicale refuse les livraisons d’armes. Ce qui sépare les uns des autres tient à la manière de concevoir la politique étrangère, selon qu’on la fonde sur l’intérêt d’un peuple déterminé ou sur des principes que l’on veut universels.

Les souverainistes ont enfin une raison propre de se méfier, la guerre accélérant ce qu’ils combattent en temps de paix, qu’il s’agisse de la concentration des pouvoirs à Bruxelles ou du recul de la liberté d’expression. Au nom de la menace russe, la Commission européenne a été autorisée à lever jusqu’à 150 milliards d’euros sur les marchés pour financer des achats d’armement, et le Conseil de l’UE a suspendu en mars 2022 la diffusion de RT et de Sputnik dans tous les États membres, en quelques jours et sans qu’aucun juge ait eu à se prononcer, une mesure que le Conseil fédéral s’est gardé de reprendre.

L’argument de la frontière violée

L’objection la plus courante se réclame elle-même de la souveraineté, puisque la Russie a franchi la frontière d’un État reconnu et que le défenseur conséquent des nations devrait se ranger aux côtés de celui qu’elle a envahi. Elle ramène pourtant à une ligne et à une date une histoire beaucoup plus enchevêtrée. Les frontières de l’Ukraine indépendante sont les limites d’une république soviétique fixées par le pouvoir central, et la Crimée, peuplée en majorité de Russes, n’y avait été rattachée qu’en 1954, lorsque le Présidium du Soviet suprême l’a transférée en quinze minutes à la république soviétique d’Ukraine, à l’initiative de Khrouchtchev. L’offensive de février 2022 a par ailleurs étendu à tout le pays une guerre ouverte au printemps 2014 dans le Donbass, où les combats avaient déjà fait entre 14 200 et 14 400 morts, dont au moins 3 404 civils, à la fin de l’année 2021, et où les accords de Minsk, censés y mettre un terme, n’ont jamais été appliqués ; Angela Merkel a d’ailleurs déclaré en 2022 que ces accords avaient été « une tentative de donner du temps à l’Ukraine », qui l’avait mis à profit pour se renforcer.

Quand bien même on s’en tiendrait à la lecture la plus simple, le droit des Ukrainiens à se défendre n’emporterait aucune obligation, pour les autres peuples, d’épouser leur guerre, car le souverainisme engage d’abord envers les siens et ne se confond pas avec une doctrine de police universelle.

On remarquera aussi que ceux qui invoquent avec le plus d’ardeur la souveraineté ukrainienne s’accommodent mal de celle des autres, qu’il s’agisse de la Hongrie lorsqu’elle use de son droit de veto à Bruxelles ou de la Confédération lorsqu’elle entend demeurer neutre, si bien que le principe paraît chez eux réservé aux causes qu’ils ont déjà choisies.

La votation du 27 septembre

L’initiative sur la neutralité, rejetée le 27 septembre par plus des deux tiers des votants (en réalité, tout juste un tiers des citoyens), n’a guère trouvé d’appui hors de l’électorat de l’UDC, et le sondage Leewas publié en juin situait l’opposition la plus résolue chez les Vert’libéraux (82 %), les Verts (79 %) et les socialistes (77 %), c’est-à-dire dans les familles politiques qui, à Paris comme à Berlin, défendent la ligne la plus ferme envers Moscou. La question posée aux Suisses ne portait pourtant pas sur la guerre, mais sur les sanctions et les alliances, autrement dit sur la distance qu’un pays neutre entend garder à l’égard d’un conflit qui n’est pas le sien.

Le rejet de l’initiative ne clôt pas le débat, car l’interprétation de la neutralité se rejouera à chaque train de sanctions repris de Bruxelles et à chaque rapprochement avec l’OTAN. Le Kremlin n’exclut pas une reprise des négociations trilatérales avec Kiev et Washington dès ce mois d’octobre ; si elles reprennent, l’accueil qui leur sera réservé à Paris, à Berlin et à Berne permettra de vérifier une fois encore la constance de ce clivage.

Pour aller plus loin

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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