Racisme systémique : le procès permanent des sociétés occidentales touche aussi Lausanne
La police lausannoise est sommée de répondre d’un « racisme systémique » que son ancien formateur conteste. Si des propos racistes ont été établis, l’accusation contre toute l’institution ne tient pas la route. De ses origines militantes au déni du racisme antiblanc, enquête sur une notion qui transforme volontiers une hypothèse militante en verdict politique.
« Je réfute totalement » : Alain Bergonzoli, ancien directeur de l’Académie de police de Savatan, ne mâche pas ses mots. Dans son entretien à la RTS du 6 novembre, il refuse l’accusation de « racisme systémique » visant la police lausannoise. Les messages racistes, sexistes et antisémites diffusés dans des groupes WhatsApp de policiers ? Il ne les défend pas. Huit agents ont été suspendus en 2025 et les enquêtes ont révélé des problèmes de management et de culture interne. Ils appellent des réponses, mais ne prouvent en aucun cas que toute une institution fonctionnerait selon une logique raciale.
Cette distinction a pourtant très vite été balayée. Dès le 5 septembre 2025, la Commission fédérale contre le racisme (CFR) estimait que l’affaire mettait en évidence « un racisme systémique au sein des forces de l’ordre ». Quelques lignes plus loin, elle reconnaissait l’absence de statistiques nationales suffisantes sur les contrôles policiers et l’origine perçue des personnes contrôlées : « ce déficit empêche une évaluation objective », concédait-elle. Un aveu qui rend que plus contestable la portée du diagnostic général.
La CFR invoquait également huit décès survenus dans le canton de Vaud lors d’interventions policières en une décennie. En l’absence d’enquêtes rigoureuses sur leur mobile, ces morts ne démontrent cependant pas un même mobile racial. À Lausanne, l’accusation dépasse donc de loin les faits qui l’ont déclenchée. D’où vient cette facilité à faire d’un mot une explication universelle ?
De la lutte des classes à la lutte des races
Le terme de racisme systémique a une longue carrière universitaire et surtout militante. En 1967, Stokely Carmichael et Charles V. Hamilton opposent le racisme individuel au racisme institutionnel dans leur manifeste Black Power. Ils entendent transformer les rapports de pouvoir américains. Puis les études juridiques critiques, la théorie critique de la race (Critical Race Theory) de Derrick Bell et Kimberlé Crenshaw et les théories contemporaines du « privilège blanc » développent un même paradigme : l’ordre social peut opprimer sans que chacun de ses membres ait l’intention de le faire.
La filiation intellectuelle est importante. Chez Marx, les rapports de classe structurent la société. Pour les militants de ce qui allait devenir le wokisme dans les années 2010, les positions de dominants et de dominés sont aussi distribuées selon les catégories raciales et sexuelles. « Il ne s’agit pas de remplacer une logique unique par une autre logique unique, mais de prendre en compte une pluralité de logique de domination, c’est ce que l’on appelle l’intersectionnalité », prévient toutefois Éric Fassin, sociologue français de gauche (pardon pour le pléonasme). C’est d’ailleurs lui qui a importé ce concept en France. La paternité en revient à la juriste américaine Kimberlé Crenshaw, figure de la Critical Race Theory, qui l’a théorisé et nommé en 1989 dans son article fondateur. Dès 1977, le Combahee River Collective, un collectif de féministes noires ouvertement socialistes, défendait déjà l’idée d’une imbrication des oppressions raciales, sexuelles et de classe. La filiation est donc aussi militante qu’universitaire, avec un ancrage explicite dans la critique des rapports de domination. Reste une conséquence décisive : l’individu est de plus en plus considéré à travers le groupe auquel on l’assigne.
Pile, je gagne, face, tu perds : le racisme systémique, théorie impossible à réfuter
Dans son étude sur le « racisme institutionnel », Pierre-André Taguieff retrace ce passage du discours militant à l’outillage des sciences sociales. L’hypothèse devient redoutablement extensible : si les institutions discriminent même sans intention discriminatoire, il faut identifier les mécanismes en cause. Faute de quoi, le concept autorise à soupçonner l’organisation entière, ses règles, son histoire et jusqu’à ses silences et ses dénis. La dénonciation politique se présente alors sous le déguisement du diagnostic scientifique, avec, il faut bien le dire, une bonne dose de complotisme.
Le philosophe Olivier Massin, professeur à Neuchâtel, examine cette impasse dans un article publié, ironie du sort, par la CFR elle-même. Il conteste l’idée que toute disparité entre groupes résulte du racisme et interroge les tests de biais implicites, dont la capacité à prédire les comportements individuels reste limitée. L’économiste Thomas Sowell, dans son livre Discrimination and Disparities, insiste pour sa part sur la multiplicité des causes possibles : âge, parcours scolaire, famille, territoire, choix économiques. Une différence de résultat entre individus appelle une enquête, elle ne désigne pas automatiquement un coupable.
Dans une confrontation publique avec Briahna Joy Gray en mai 2022, Charlie Kirk avait lancé une question simple : quelle activité serait accessible à un Blanc, mais interdite à un Noir ? À celui qui affirme l’existence d’un racisme systémique revient d’en apporter la preuve. Si le débatteur conservateur ne niait par ailleurs pas les discriminations anciennes aux États-Unis, il rappelait à juste titre qu’une accusation devait pouvoir être démontrée. La science a besoin de faits, de variables et de comparaisons pour prouver sa solidité. Les slogans se passent volontiers de tout cet attirail.
Quand la couleur de la victime change la définition du racisme
Il serait toutefois malhonnête de prétendre que toute recherche sur les discriminations est du vent. Une étude publiée dans Nature en 2021, portant sur une plateforme suisse de recrutement, constate des taux de contact de recruteurs inférieurs de 4 à 19 % pour des candidats issus de certains groupes immigrés ou minoritaires, après contrôle des caractéristiques visibles. Voilà une différence de traitement mesurée, dans un cadre défini. Elle ne donne pas pour autant un permis d’accuser toutes les institutions du pays. Ellen Hertz, dans sa réponse à Massin, rappelle d’ailleurs que « systémique » ne signifie pas « systématique ». Encore faut-il ne pas se servir de cette nuance pour rendre le concept inattaquable.
La conséquence la plus spectaculaire de cette vision « systémique » apparaît avec le racisme antiblanc et sa négation. En 2018, Éric Fassin lance sur RadioFrance : « Le racisme antiblanc n’existe pas pour les sciences sociales. » Selon lui, la sociologie doit bien prendre garde à ne pas « reprendre à son compte le discours de l’extrême droite qui nous dit qu’au fond, tous les racismes se valent » (on notera au passage la valeur « scientifique » de l’argument), car, selon lui, le racisme est l’expression d’un système de domination dont les Blancs seraient par définition exclus.
Le mot cesse ainsi de qualifier d’abord des actes fondés sur la couleur de peau ; il dépend de la place attribuée à la victime dans une hiérarchie de groupes. Insultez quelqu’un en raison de sa couleur : sa qualification sociologique changerait selon la victime. Singulière conception de l’universel.
Crépol : trois ans pour que le mot « racisme » entre au dossier
En Suisse, il ne s’agit pas d’une querelle de campus. Le 23 février 2026, Samson Yemane, vice-président de la CFR et élu socialiste lausannois, déclarait lui aussi sur X que « le racisme antiblanc n’existe pas ». Les Observateurs ont relayé cette polémique, et le conseiller national UDC Jean-Luc Addor l’a portée devant le Parlement. Confronté à la controverse, Yemane a précisé dans Blick que les Blancs pouvaient être victimes de discriminations, que la loi protège également. Voilà donc le racisme déclaré inexistant dans une phrase, puis ses manifestations admises sous un autre nom dans la suivante.
Le droit suisse ne pratique pas de telles acrobaties intellectuelles, que nous vous recommandons de ne pas tenter de reproduire chez vous. Une décision genevoise recensée par la CFR en 2013 a condamné une femme pour discrimination raciale après des insultes visant explicitement la « race » blanche d’un agent de parking. Un autre cas, à Fribourg la même année, concernait des propos « sales Blancs » adressés à des policiers : le ministère public a retenu, entre autres infractions, la discrimination raciale.
L’affaire de Crépol donne à ce débat une gravité tragique. Thomas Perotto, 16 ans, est mort poignardé en novembre 2023. Il aura fallu attendre juillet 2026 pour que les juges d’instruction envisagent la circonstance aggravante liée à des propos hostiles aux Blancs. Dans leur ordonnance de mise en accusation du 25 septembre 2026, les magistrats l’ont finalement retenue à l’encontre de onze accusés renvoyés aux assises. Le parquet, qui contestait la portée des témoignages, et plusieurs avocats de la défense ont fait appel de cette ordonnance.
L’égalité ou les préférences raciales, il faut choisir
Le débat judiciaire ne se règle ni en criant « racisme systémique » ni en proclamant qu’un racisme serait impossible par définition. Il se règle par les faits, les témoignages et les garanties contradictoires de la procédure. C’est précisément ce que refuse une théorie lorsqu’elle retire a priori certains actes du champ du racisme en fonction de l’identité supposée de la victime.
François Bousquet attaque ce verrou dans Le Racisme antiblanc. L’enquête interdite, puis « Sale Blanc ». Le racisme qu’on ne veut pas voir, en associant critique idéologique et témoignages. Un entretien avec l’auteur publié par Les Observateurs rend compte de ce parti pris. Le roman Blanc cassé de Bruno Gaia transpose quant à lui ce sujet dans un collège, un ouvrage fruit de plus de 20 ans d’expérience condensée sous une forme littéraire. Ces récits posent une question légitime : au nom de quelle doctrine une victime perdrait-elle le droit de nommer l’hostilité dont elle a fait l’objet ?
Le paradoxe se prolonge dans les politiques de « discrimination positive ». Aux États-Unis, les préférences raciales en matière d’admission universitaire ont donné lieu à l’arrêt de la Cour suprême du 29 juin 2023, qui a invalidé les dispositifs de Harvard et de l’Université de Caroline du Nord. Si la Suisse ne pratique pas de tels quotas ethniques, la question de principe demeure. Corriger une injustice autorise-t-il à classer les candidats d’après leur origine plutôt qu’à les juger comme des individus ?
La Constitution et le droit pénal suisses protègent l’égalité sans réserver leur bénéfice à une couleur de peau. À Lausanne, les messages racistes réclament des responsabilités et des sanctions adaptées ; les défaillances de commandement, des correctifs vérifiables. Le « racisme systémique » ne devrait pas devenir une formule magique dispensant de cette rigueur. La bonne vieille exigence de preuve est moins spectaculaire qu’un procès idéologique, elle est aussi beaucoup plus juste.
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