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Le baril à 108 dollars, l’essence à 2,31 francs ? La facture d’Ormuz arrive à la pompe

Le Brent a repassé les 100 dollars le 9 septembre et se traite depuis autour de 105 à 108 dollars, après que Washington et Téhéran ont pris pour cibles des pétroliers dans le détroit d’Ormuz. En Suisse, le sans-plomb 95 est à 2,10 francs, le diesel à 2,38 : on atteint les records de 2022. La Confédération, elle, a déjà fait savoir qu’elle n’interviendrait pas.

Dimitri Fontana
17 septembre 2026
5 min de lecture

Le 28 février, les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran. Téhéran a répondu en verrouillant Ormuz, par où passait avant la guerre un cinquième du pétrole et du gaz liquéfié mondiaux. Six mois plus tard, le trafic y est réduit à quelque 7 millions de barils par jour, contre 20 millions avant le conflit, selon Euronews. Le 8 septembre, l’armée américaine a détruit cinq pétroliers iraniens ; le lendemain, l’Iran a revendiqué des attaques contre deux bâtiments américains, huit pétroliers et une dizaine d’autres navires qui tentaient de forcer le passage, d’après une dépêche de l’AFP. Le Brent a réagi dans la nuit et dépassé les 100 dollars pour la première fois depuis le 23 juillet, avant de monter vers 108 dollars en début de semaine. Donald Trump assure que le conflit s’arrêtera « immédiatement après » les élections de mi-mandat de novembre. Les marchés, eux, cotent la durée : le baril a gagné 60 % en un an.

Dix dollars sur le baril, cinq centimes au litre

La Suisse ne produit pas une goutte de pétrole et importe la totalité de ses carburants, à des prix fixés sur le marché de Rotterdam, rappelle le TCS. Ses derniers relevés donnent le litre de sans-plomb 95 à 2,10 francs et le diesel à 2,38 francs, selon le dernier relevé de TCS (vérifié le 16 septembre au soir) ; les records de 2022 sont à 2,31 et 2,40 francs. Depuis janvier, la hausse atteint 24 à 29 % selon les carburants. Et le diesel, qui se dispute les mêmes barils que le mazout à l’approche de la saison de chauffage, est le plus exposé : les raffineries ne peuvent pas en produire davantage du jour au lendemain, précise le porte-parole du TCS.

L’ordre de grandeur se calcule. Un baril contient 159 litres ; avec un dollar à 0,82 franc et une TVA à 8,1 %, chaque tranche de dix dollars sur le Brent représente cinq à six centimes de plus au litre, une fois répercutée. Or une hausse du brut met de deux à six semaines à arriver à la pompe : les 2,05 francs d’aujourd’hui reflètent le baril à 100 dollars de début septembre, pas celui de 108 de lundi. Il suffirait d’un Brent installé vers 145 à 150 dollars, à peu près le pic de l’été 2008, pour que le sans-plomb retrouve son record de 2022 – et il n’en faudrait guère plus de 120 pour le diesel. Pour un automobiliste qui parcourt 15 000 kilomètres par an à 6,5 litres aux 100, 26 centimes de plus au litre font environ 250 francs sur l’année. Le franc fort amortit le choc, il ne l’annule pas : le dollar vaut 0,82 franc aujourd’hui, contre moins de 0,77 au plus bas des douze derniers mois.

Le voisin français donne la mesure de ce qui attend un pays plus faible sur le change. Le 3 septembre, le SP95-E10 se vendait 2,069 euro et le gazole 2,228 euro selon les relevés du ministère de l’Économie ; au 15 septembre, la moyenne était montée à 2,332 euro pour le gazole et 2,143 euro pour l’E10, des niveaux jamais vus pour l’essence. Le même baril à 150 dollars y mettrait le litre autour de 2,40 euros. Rapporté aux 47,5 milliards de litres consommés en France en 2025, cela ferait près de 16 milliards d’euros de plus sur un an – si les Français roulaient autant, ce qu’ils ne font déjà plus : la consommation a chuté de 11 % en avril et de 12 % en mai au premier pic du printemps.

Berne ne bouge pas, Paris bricole

Face au même choc, les deux États ont fait des choix opposés, et aucun des deux ne protège vraiment l’automobiliste. À Berne, la réponse est venue dès le printemps : aucune intervention. L’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays a fait savoir que l’approvisionnement était garanti et que des fluctuations de prix ne justifiaient pas une action de la Confédération, rapporte 24 heures. Quatre conseillers nationaux UDC, dont le Bernois Thomas Knutti, ont demandé par lettre ouverte la suppression de l’impôt et de la surtaxe sur les huiles minérales, qui pèsent ensemble 76 centimes par litre d’essence avant TVA ; le Centre a jugé la demande « précipitée », le PS l’a trouvée « trop unilatérale » et les Vert’libéraux ont expliqué qu’un prix élevé était un signal du marché que l’État ne devait pas neutraliser. L’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, elles, ont baissé leurs taxes sur les carburants dès février et avril.

Un baril à 100 dollars en pleine saison électorale
Chaque hausse à la pompe tombe sur un scrutin ; et la rue, elle, n’attend pas les urnes
Les urnes
  1. 13 sept. Suède – législatives dominées par le pouvoir d’achat ; gauche et droite séparées par un à trois sièges, résultat officiel en attente.
  2. 20 sept. Allemagne – élections régionales à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.
  3. 27 sept. Suisse – votation sur la neutralité, au moment même où le pays règle à la pompe une guerre qu’il n’a pas choisie (notre dossier).
  4. 4 oct. Brésil – présidentielle et élections générales.
  5. 27 oct. Israël – renouvellement de la Knesset, perçu comme un référendum sur Benjamin Netanyahou, en pleine guerre contre l’Iran.
  6. 3 nov. États-Unis – élections de mi-mandat ; Donald Trump promet la fin de la guerre « immédiatement après ».
  7. avril 2027 France – présidentielle ; le Rassemblement national refuse d’appeler à la rue et renvoie à ce scrutin.
La rue, déjà
7 sept. – Portugal
Concert de klaxons sur le pont du 25-Avril à Lisbonne, manifestations devant la raffinerie de Sines.
13 sept. – Syrie
Routes bloquées par des manifestants contre le prix des carburants.
15–16 sept. – France
Pêcheurs devant les dépôts de Fos-sur-Mer et de Frontignan ; à gauche, appels à occuper les ronds-points, huit ans après les gilets jaunes.
Sources : lepetitjournal.com, Wikipédia, Euronews, AFP, Parlons politique, Reuters/Orange, L’Automobiliste. Le mouvement des gilets jaunes est né en novembre 2018 d’une hausse des taxes sur le carburant.

À Paris, l’État n’a plus les moyens de 2022. Cette année-là, la remise à la pompe de 18, puis 30, puis 10 centimes avait coûté 7,6 milliards d’euros selon la Cour des comptes, et l’Insee avait établi qu’elle avait surtout profité aux ménages aisés, plus gros rouleurs. Avec un déficit que le gouvernement peine à ramener sous 5 % du PIB, Sébastien Lecornu s’est contenté d’une indemnité unique de 100 euros pour environ trois millions de travailleurs modestes contraints d’utiliser leur voiture, complétée d’aides aux agriculteurs, aux pêcheurs et au bâtiment : quelque 1,2 milliard d’euros au total, dix fois moins qu’il y a quatre ans. Le seul plafond que connaissent les automobilistes français est privé, celui de TotalEnergies, qui bloque l’essence à 1,99 euro « tant que le conflit durera ». Le Rassemblement national a mis en ligne une pétition pour remplacer les chèques par une baisse des taxes – exactement la position de l’UDC à Berne.

D’un côté de la frontière, un État qui refuse par principe de toucher à l’impôt ; de l’autre, un État qui voudrait bien mais ne peut plus. Dans les deux cas, c’est l’automobiliste, et d’abord celui qui vit loin des villes et n’a pas de train à prendre le matin, qui règle à la pompe une guerre décidée à Washington et à Jérusalem. Lundi, l’Iran a réuni à Oman les États du Golfe pour parler de la réouverture du détroit, sans les Américains ; un responsable iranien avait prévenu qu’aucun accord n’en sortirait, selon Reuters. Les prochaines semaines diront si le baril de lundi arrive tel quel dans les stations d’octobre.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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