Produire ailleurs, garder la croix helvétique : le Swiss Made joue avec le feu
La croix suisse peut désormais accompagner certains produits fabriqués à l’étranger. Au moment où l’industrie helvétique souffre, le Swiss Made s’assouplit et prend un curieux air de « Made in EU » à géométrie variable.
Une basket fabriquée en Asie peut désormais afficher la croix suisse, à condition qu’elle soit intégrée à une mention comme « Swiss Engineering » ou « Swiss Research » et que l’activité désignée ait été réalisée en Suisse. Depuis le 23 mars, l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle (IPI) autorise cet usage pour valoriser les étapes restées helvétiques.
Juridiquement, le Swiss Made n’a pas disparu : pour qu’un produit industriel soit considéré comme suisse, au moins 60 % de son coût de revient doivent toujours être générés en Suisse et une étape essentielle de fabrication doit y avoir lieu. Cependant, sur une chaussure, la croix se lit plus vite que les subtilités de la loi, entraînant une confusion dans l’esprit du consommateur.
Les industriels vaudois, qui pèsent près de 43 000 emplois et environ quatre cinquièmes des exportations du canton, goûtent peu l’expérience. Le fabricant saint-gallois Kybun a annoncé le transfert d’une partie de sa production de Sennwald vers l’Italie, concernant une quarantaine d’emplois, et relie sa décision à la nouvelle pratique. Une enquête Demoscope commandée par l’USAM indique que 60 % des sondés disent perdre confiance dans la croix suisse comme signe d’origine et de qualité.
Un signal négatif qui arrive au pire moment. L’industrie Tech helvétique sort à peine de plusieurs années de faiblesse : un quart des entreprises interrogées par Swissmem restent déficitaires, tandis que la crise automobile européenne frappe ses sous-traitants suisses. Rogner la valeur distinctive du « fabriqué en Suisse » revient donc à jouer avec l’un des rares avantages concurrentiels capables de compenser les coûts helvétiques.
Bruxelles expérimente une gymnastique voisine. Son projet d’Industrial Accelerator Act prévoit des exigences « Made in EU » dans certains marchés publics et aides, tout en permettant de considérer comme d’origine européenne certains produits venus de pays liés à l’Union par un accord de libre-échange, une union douanière ou l’Accord sur les marchés publics. Ce n’est pas un label commercial général, mais la logique rappelle la « Lex On » : élargir l’origine pour soi-disant mieux la protéger.
Ironie finale : Berne pousse Bruxelles à inclure la Suisse dans ces chaînes de valeur européennes. Plus de la moitié des exportations suisses vers l’UE servent d’intrants à l’industrie du continent. La Confédération redoute donc chez elle une croix suisse trop accueillante, tout en souhaitant un « Made in EU » suffisamment large pour inclure les produits helvétiques.