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Prix du gaz : la Suisse affronte l’hiver sans l’amortisseur russe

Le prix du gaz a presque triplé depuis janvier sur le marché européen, dont la Suisse dépend entièrement. La fermeture d’Ormuz en est la cause immédiate, mais l’absence du gaz russe explique l’ampleur du choc, et le GNL russe qui arrive encore doit disparaître cet hiver, à Bruxelles comme à Berne.

La rédaction
8 octobre 2026 Modifié le 8 octobre 2026 à 13h59
5 min de lecture

L’industrie gazière suisse aborde l’hiver avec inquiétude. Au micro de la SRF, la directrice de l’Association suisse de l’industrie gazière, Daniela Decurtins, relève des stocks historiquement bas en Allemagne et aux Pays-Bas, ainsi qu’un prix européen passé de 28 à près de 73 euros le mégawattheure depuis janvier, qu’elle attribue au conflit au Moyen-Orient. L’explication est exacte, mais elle omet un élément qui pèse lourd sur la facture : l’Europe affronte cette crise sans le gaz russe qui couvrait encore, il y a cinq ans, une large part de ses besoins et environ la moitié de ceux de la Confédération.

Prix du gaz en Europe : un choc d’Ormuz amplifié par la fin du gaz russe

La guerre lancée contre l’Iran le 28 février 2026 par les États-Unis et Israël a fermé de fait le détroit d’Ormuz, et des frappes iraniennes ont endommagé en mars plusieurs unités du complexe gazier qatari de Ras Laffan. Or le détroit avait vu passer 112 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié (GNL) en 2025, près de 20 % du commerce mondial. Ce volume manque à un marché où l’Europe est désormais en concurrence directe avec l’Asie, puisqu’elle a remplacé l’essentiel de ses achats russes par du gaz maritime : l’UE est passée de plus de 150 milliards de mètres cubes de gaz russe en 2021 à 36 milliards en 2025, les États-Unis devant lui fournir cette année les deux tiers de son GNL.

La Confédération a suivi le même chemin sans l’avoir choisi, car près de la moitié du gaz qu’elle consommait avant 2022 était d’origine russe, acheté surtout en Allemagne et en France.

Pourquoi le gaz russe aurait amorti la hausse

Les ordres de grandeur parlent d’eux-mêmes, puisque le gaz russe importé par l’UE en 2021 dépassait à lui seul tout le GNL qui transitait par Ormuz. Avec un tel volume, l’Europe n’aurait pas eu à surenchérir pour chaque cargaison. Ce gaz n’aurait pas été vendu au rabais pour autant, car dès 2018, deux tiers des contrats européens de Gazprom étaient indexés en tout ou partie sur les prix de marché ; son effet amortisseur tient à l’abondance de l’offre, qui fait baisser le prix du marché lui-même.

On objectera que cette source comportait un risque, puisqu’en 2021 déjà, avant l’invasion de l’Ukraine, les faibles stocks de Gazprom dans ses sites européens avaient contribué à des prix records. L’argument plaide toutefois pour la diversité des fournisseurs, et non pour la suppression de l’un d’eux au moment précis où un autre fait défaut.

Le prix du gaz suit les guerres et les décisions politiques
Prix de gros européen de référence, en moyenne mensuelle et en euros par mégawattheure. Les prix sont donnés en euros parce que c’est sur ce marché, et dans cette monnaie, que la Suisse achète son gaz.
2019–2020Repère
Prix d’avant-crise, point de comparaison.
12 €moy. 2019–2020
Automne 2021Moscou
Gazprom laisse ses stocks européens au plus bas : première flambée, avant l’invasion de l’Ukraine.
115 €déc. 2021
24 février 2022Guerre
La Russie envahit l’Ukraine.
131 €mars 2022
Mai–juin 2022Bruxelles
Plan REPowerEU pour se passer du gaz russe, et obligation de remplir les stocks à 80 % avant le 1er novembre.
108 €juin 2022
Juin–août 2022Moscou
Gazprom réduit puis interrompt les livraisons par Nord Stream ; fin août, le prix dépasse 340 € sur une journée.
238 €août 2022
26 septembre 2022Sabotage
Les gazoducs Nord Stream sont détruits en mer Baltique.
201 €sept. 2022
2023–2024Marché
Le GNL, surtout américain, remplace le gaz russe et les prix retombent.
35 €moy. 2024
1er janvier 2025Kiev
L’Ukraine refuse de prolonger le transit du gaz russe vers l’Europe.
48 €janv. 2025
Janvier 2026Bruxelles
L’UE adopte l’interdiction de tout le gaz russe d’ici 2027, alors que le prix est au plus bas depuis le printemps 2021.
28 €déc. 2025
25 février 2026Berne
Le Conseil fédéral reprend les sanctions de l’UE et interdit le GNL russe à partir du 25 avril.
32 €févr. 2026
28 février 2026Guerre
Guerre contre l’Iran : le détroit d’Ormuz est fermé et, en mars, des frappes endommagent les installations gazières du Qatar.
53 €mars 2026
Septembre 2026Guerre
Ormuz reste fermé, et les stocks sont au plus bas en Allemagne et aux Pays-Bas à l’approche de l’hiver.
75 €sept. 2026
1er janvier 2027Bruxelles et Berneà venir
Interdiction des contrats longs de GNL russe dans l’UE ; en Suisse, fin de la période de transition.
Guerres Décisions de Bruxelles et de Berne Décisions de Moscou Autres repères Prix moyen du mois
Prix de gros européen de référence (TTF), en moyenne mensuelle. Jusqu’en décembre 2025 : ACER, d’après S&P Global ; en 2026 : Banque mondiale, converti en euros au cours moyen mensuel publié par la Banque de France. Pour les acheteurs suisses, le renforcement du franc, passé sous la parité avec l’euro en 2022, a légèrement atténué la hausse.

GNL russe : une interdiction qui tombe en plein hiver

Une partie de cet amortisseur a disparu physiquement : depuis la fin du transit par l’Ukraine, le 1er janvier 2025, TurkStream est la seule route encore en service pour le gaz russe acheminé par gazoduc vers l’Europe. Reste le GNL, dont les importations européennes ont progressé de 17 % sur un an malgré l’entrée en vigueur des premières restrictions. C’est cette dernière part que l’UE supprime, puisque les contrats à long terme de GNL russe seront interdits dès le 1er janvier 2027, puis le gaz par gazoduc à partir du 30 septembre 2027. Le règlement prévoit pourtant une soupape, car la Commission peut en suspendre l’application en cas d’événement soudain menaçant gravement l’approvisionnement, après déclaration d’une urgence.

La Suisse n’est pas liée par ce texte, mais le Conseil fédéral a interdit l’achat et l’importation de GNL russe dès le 25 avril 2026, avec une transition jusqu’à fin 2026 pour les contrats à long terme, en reprenant le 19e paquet de sanctions de l’UE. Comme tout le gaz suisse transite par les pays voisins, cette décision pèse moins sur les volumes que sur la position de la Confédération, qui s’aligne une fois de plus sur Bruxelles au détriment de sa neutralité. Si Ormuz reste fermé, il faudra demander au Conseil fédéral s’il maintient cette échéance.

Sécurité d’approvisionnement : la Suisse sans stockage ni loi sur le gaz

Cette fermeté contraste avec la modestie des outils dont dispose le pays. La Suisse ne possède aucune installation de stockage saisonnier, et sa réserve obligatoire de 15 % de la consommation annuelle a été alignée sur le règlement européen. L’accord de solidarité avec l’Allemagne et l’Italie, adopté par le Parlement en mars 2025, vise la clientèle protégée, notamment les ménages, les hôpitaux et les services d’urgence, et la loi sur l’approvisionnement en gaz a été remise en consultation en septembre 2025, après un premier projet présenté en 2019.

D’après la SRF, il reste peu probable que des ménages ou des usines soient privés de gaz cet hiver, mais elle s’attend à un gaz plus rare et plus cher. Une part de ce surcoût tient à la guerre au Moyen-Orient, l’autre à des décisions prises à Bruxelles et reprises par le Conseil fédéral, dont les consommateurs suisses supporteront le prix.

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