Prix du gaz : la Suisse affronte l’hiver sans l’amortisseur russe
Le prix du gaz a presque triplé depuis janvier sur le marché européen, dont la Suisse dépend entièrement. La fermeture d’Ormuz en est la cause immédiate, mais l’absence du gaz russe explique l’ampleur du choc, et le GNL russe qui arrive encore doit disparaître cet hiver, à Bruxelles comme à Berne.
L’industrie gazière suisse aborde l’hiver avec inquiétude. Au micro de la SRF, la directrice de l’Association suisse de l’industrie gazière, Daniela Decurtins, relève des stocks historiquement bas en Allemagne et aux Pays-Bas, ainsi qu’un prix européen passé de 28 à près de 73 euros le mégawattheure depuis janvier, qu’elle attribue au conflit au Moyen-Orient. L’explication est exacte, mais elle omet un élément qui pèse lourd sur la facture : l’Europe affronte cette crise sans le gaz russe qui couvrait encore, il y a cinq ans, une large part de ses besoins et environ la moitié de ceux de la Confédération.
Prix du gaz en Europe : un choc d’Ormuz amplifié par la fin du gaz russe
La guerre lancée contre l’Iran le 28 février 2026 par les États-Unis et Israël a fermé de fait le détroit d’Ormuz, et des frappes iraniennes ont endommagé en mars plusieurs unités du complexe gazier qatari de Ras Laffan. Or le détroit avait vu passer 112 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié (GNL) en 2025, près de 20 % du commerce mondial. Ce volume manque à un marché où l’Europe est désormais en concurrence directe avec l’Asie, puisqu’elle a remplacé l’essentiel de ses achats russes par du gaz maritime : l’UE est passée de plus de 150 milliards de mètres cubes de gaz russe en 2021 à 36 milliards en 2025, les États-Unis devant lui fournir cette année les deux tiers de son GNL.
La Confédération a suivi le même chemin sans l’avoir choisi, car près de la moitié du gaz qu’elle consommait avant 2022 était d’origine russe, acheté surtout en Allemagne et en France.
Pourquoi le gaz russe aurait amorti la hausse
Les ordres de grandeur parlent d’eux-mêmes, puisque le gaz russe importé par l’UE en 2021 dépassait à lui seul tout le GNL qui transitait par Ormuz. Avec un tel volume, l’Europe n’aurait pas eu à surenchérir pour chaque cargaison. Ce gaz n’aurait pas été vendu au rabais pour autant, car dès 2018, deux tiers des contrats européens de Gazprom étaient indexés en tout ou partie sur les prix de marché ; son effet amortisseur tient à l’abondance de l’offre, qui fait baisser le prix du marché lui-même.
On objectera que cette source comportait un risque, puisqu’en 2021 déjà, avant l’invasion de l’Ukraine, les faibles stocks de Gazprom dans ses sites européens avaient contribué à des prix records. L’argument plaide toutefois pour la diversité des fournisseurs, et non pour la suppression de l’un d’eux au moment précis où un autre fait défaut.
GNL russe : une interdiction qui tombe en plein hiver
Une partie de cet amortisseur a disparu physiquement : depuis la fin du transit par l’Ukraine, le 1er janvier 2025, TurkStream est la seule route encore en service pour le gaz russe acheminé par gazoduc vers l’Europe. Reste le GNL, dont les importations européennes ont progressé de 17 % sur un an malgré l’entrée en vigueur des premières restrictions. C’est cette dernière part que l’UE supprime, puisque les contrats à long terme de GNL russe seront interdits dès le 1er janvier 2027, puis le gaz par gazoduc à partir du 30 septembre 2027. Le règlement prévoit pourtant une soupape, car la Commission peut en suspendre l’application en cas d’événement soudain menaçant gravement l’approvisionnement, après déclaration d’une urgence.
La Suisse n’est pas liée par ce texte, mais le Conseil fédéral a interdit l’achat et l’importation de GNL russe dès le 25 avril 2026, avec une transition jusqu’à fin 2026 pour les contrats à long terme, en reprenant le 19e paquet de sanctions de l’UE. Comme tout le gaz suisse transite par les pays voisins, cette décision pèse moins sur les volumes que sur la position de la Confédération, qui s’aligne une fois de plus sur Bruxelles au détriment de sa neutralité. Si Ormuz reste fermé, il faudra demander au Conseil fédéral s’il maintient cette échéance.
Sécurité d’approvisionnement : la Suisse sans stockage ni loi sur le gaz
Cette fermeté contraste avec la modestie des outils dont dispose le pays. La Suisse ne possède aucune installation de stockage saisonnier, et sa réserve obligatoire de 15 % de la consommation annuelle a été alignée sur le règlement européen. L’accord de solidarité avec l’Allemagne et l’Italie, adopté par le Parlement en mars 2025, vise la clientèle protégée, notamment les ménages, les hôpitaux et les services d’urgence, et la loi sur l’approvisionnement en gaz a été remise en consultation en septembre 2025, après un premier projet présenté en 2019.
D’après la SRF, il reste peu probable que des ménages ou des usines soient privés de gaz cet hiver, mais elle s’attend à un gaz plus rare et plus cher. Une part de ce surcoût tient à la guerre au Moyen-Orient, l’autre à des décisions prises à Bruxelles et reprises par le Conseil fédéral, dont les consommateurs suisses supporteront le prix.
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