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Pourquoi Tell défendrait instinctivement la neutralité

Pour Uli Windisch, professeur honoraire de l’Université de Genève et rédacteur en chef des « Observateurs », la neutralité n’est pas née dans les chancelleries mais dans l’expérience d’un petit peuple au milieu des grands. À l’approche de la votation du 27 septembre, il relit la légende de Tell – et y trouve une raison de voter oui. Tribune initialement publiée dans Le Temps.

Uli Windisch
14 septembre 2026
3 min de lecture

On m’objectera d’emblée que Tell est une légende. C’est exact, et c’est précisément pourquoi il faut le prendre au sérieux : une légende ne raconte pas ce qu’un peuple a fait, elle condense ce qu’il est. Or ce que dit la nôtre est d’une actualité troublante, à quelques semaines de la votation du 27 septembre sur l’initiative « Sauvegarder la neutralité suisse », pour laquelle je plaide ici.

Rappelons la scène. Sur la place d’Altdorf, le bailli Gessler fait planter un chapeau au bout d’une perche et ordonne à chacun de le saluer. Un chapeau vide : un pur symbole d’allégeance à un pouvoir lointain, qui n’exige rien d’autre que la soumission pour elle-même. Tell passe et ne salue pas. Tout est là. La neutralité suisse n’est pas autre chose que ce geste devenu politique d’État : ne saluer aucun chapeau, ne prêter serment à aucun empire, à aucune alliance, à aucun « camp ». Non par lâcheté ni par indifférence, mais parce qu’un petit pays au carrefour de l’Europe ne préserve sa liberté qu’à cette condition.

Cette conviction n’est pas née dans les chancelleries, elle est née de l’expérience. Et d’abord de Marignan, où nos ancêtres apprirent dans le sang ce qu’il en coûte de se mêler aux querelles des grands. La leçon a tenu cinq siècles : reconnue par le Congrès de Vienne, inscrite dans nos institutions depuis 1848, la neutralité a fait traverser à la Suisse deux guerres mondiales sans que la guerre la traverse. Peu de principes politiques peuvent se prévaloir d’un tel bilan.

Or, depuis quelques années, les chapeaux repoussent. Reprise quasi automatique des sanctions décidées ailleurs, rapprochements successifs avec des alliances militaires, sans oublier les injonctions morales à « choisir son camp » : chaque fois, on nous tend la perche, et l’on s’indigne que des Suisses passent sans saluer. On nous vante une neutralité « flexible », « coopérative » ou que sais-je encore. Mais une flexibilité qui plie toujours dans le même sens, c’est tout simplement un alignement qui n’ose pas dire son nom. Et un pays aligné perd exactement ce qui faisait sa valeur aux yeux de tous les belligérants, d’hier comme de demain.

C’est ici qu’il faut dissiper un contresens. Tell n’est pas un ermite qui tourne le dos au monde, et la Suisse neutre n’a jamais été la Suisse absente. Elle s’appelle les bons offices, la Genève internationale, le CICR, les mandats de puissance protectrice. C’est précisément parce qu’elle ne salue aucun chapeau qu’elle peut parler à tous et l’initiative le rappelle, qui veut mettre la neutralité au service de la médiation. Une Suisse enrôlée, elle, n’est plus utile à personne, pas même à ceux qui l’enrôlent : elle n’est qu’un petit allié de plus, sans poids et sans voix.

On objectera que le monde a changé, que la neutralité serait devenue immorale face à l’agression. Mais la neutralité n’a jamais consisté à approuver quiconque : elle consiste à ne pas entrer dans la guerre, pour rester capable d’en atténuer les effets et, le moment venu, d’aider à en sortir. C’est l’inverse du cynisme. Et si l’on juge ce principe si précieux, pourquoi refuser de l’inscrire clairement dans la Constitution, plutôt que de le laisser à la merci des interprétations changeantes du moment ?

Voilà pourquoi je voterai OUI le 27 septembre, et vous invite à faire de même. Non par nostalgie, mais par lucidité : dans un monde qui se refragmente en blocs, une neutralité perpétuelle, armée et crédible est plus nécessaire que jamais. Tell, lui, n’aurait pas hésité.

Cette tribune est parue en premier dans Le Temps, le 7 septembre 2026.

Uli Windisch
Uli Windisch

Sociologue, essayiste et professeur honoraire de l’Université de Genève, Uli Windisch est né à Crans-Montana. Spécialiste des médias, de la communication et des phénomènes migratoires, il s’est fait connaître par ses travaux sur le langage politique, la démocratie directe suisse et les mécanismes du « prêt-à-penser » médiatique. Auteur de nombreux essais, parmi lesquels Le Prêt-à-penser, Le Modèle suisse ou La Suisse brûle, il défend une approche critique du conformisme idéologique et du traitement médiatique des questions sensibles. Il est également le fondateur du média suisse LesObservateurs.ch

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