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Décryptage média : pourquoi la presse parle du « régime » iranien et du « gouvernement » saoudien

Vous ne le saviez pas ? Téhéran a un « régime », Riyad un « gouvernement » : dans la presse francophone, le mot ne décrit pas la nature d’un pouvoir mais la place qu’on lui assigne. Dix ans d’articles le montrent, et celui qui l’emploie se range au passage du bon côté du manche.

Dimitri Fontana
31 octobre 2026
5 min de lecture

Après « controversé », notre série consacrée au vocabulaire médiatique s’arrête sur un mot que le Dictionnaire de novlangue de Polémia rangeait déjà, en 2013, parmi les termes péjoratifs réservés au gouvernement d’un pays tenu pour ennemi. Pour vérifier si la remarque tient toujours, nous avons laissé de côté le mot isolé, qui renvoie aussi bien aux retraites qu’aux régimes amaigrissants, pour ne compter que les expressions où il désigne un pouvoir étranger.

Notre définition

Régime (n. m.) – En droit constitutionnel, terme neutre qui désigne l’organisation d’un pouvoir (régime parlementaire, régime présidentiel). Dans la presse, mot qui retire à un pouvoir étranger le titre de « gouvernement » et place d’emblée celui qui l’emploie dans le camp de la vertu. Voisins : clan, junte, pouvoir, dictature, tyrannie.

Téhéran a un « régime », Riyad un « gouvernement »

Dans une trentaine de titres de presse en ligne recensés par l’outil Gallicagram, nous avons compté, de 2015 à 2025, combien de fois le pouvoir de chaque pays est désigné par « régime » plutôt que par « gouvernement ». La Syrie de Bachar Al-Assad (84 %), la Biélorussie (82 %) et l’Iran (77 %) arrivent en tête, tandis que l’Arabie saoudite n’est un « régime » que dans 36 % des cas, le Qatar dans 10 % et Israël dans 3 %.

L’écart entre Téhéran et Riyad est le plus parlant, puisque l’Arabie saoudite, monarchie absolue sans élections nationales, n’est en rien plus démocratique que l’Iran. Dans les archives du Monde, on lit 684 fois « régime de Téhéran » et 22 fois « régime de Riyad », et l’écart se creuse : dans la presse en ligne, la part de « régime » est passée de 65 % à 89 % pour l’Iran entre 2015 et 2025, et de 35 % à 12 % pour l’Arabie saoudite. Entre deux voisins comme l’Algérie et le Maroc (56 % contre 14 %), le constat est le même, et il est difficile de ne pas y lire l’état des relations entre Paris et ces capitales plutôt qu’une différence d’institutions.

Le mot suit la diplomatie

La Syrie en offre l’illustration la plus nette. Sous Bachar el-Assad, la presse parlait du « régime » dans plus de huit cas sur dix ; depuis sa chute, en décembre 2024, le pouvoir de Damas, dirigé par un ancien chef du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, est devenu « les autorités syriennes », une expression employée 598 fois dans la presse en ligne en 2025, contre 167 l’année précédente.

La Russie semble faire exception, puisque la presse écrit plus volontiers « pouvoir russe » ou « Kremlin » que « régime russe » (23 % des cas seulement). Le mot revient pourtant dès qu’on nomme l’homme : de 2015 à 2024, Le Monde a écrit 375 fois « régime de Poutine » ou « régime de Vladimir Poutine », contre 28 fois « pouvoir de Poutine », et ces expressions ont été cinq fois plus fréquentes en 2022, année de l’invasion de l’Ukraine, qu’en 2021. Sur la même période, le quotidien parle 383 fois du « gouvernement Nétanyahou » et 3 fois seulement d’un « régime » à son propos.

Le réflexe n’appartient pas à un camp. Le Figaro, Libération, CNews et Valeurs actuelles suivent tous la même hiérarchie, et dans les articles recensés, Le Figaro n’a jamais écrit « régime qatari », contre 36 fois « gouvernement qatari ». Seul Mediapart applique presque la même règle à Riyad (71 %) qu’à Téhéran (86 %).

Un « régime », ça se renverse

Le mot disqualifie d’abord : un pouvoir qualifié de « régime » n’est d’emblée pas une démocratie, sans qu’il soit besoin de le démontrer. Il porte aussi une promesse. Un gouvernement se remplace par les urnes, alors qu’un « régime » tombe ou se renverse : dans Le Monde, on lit près de quatre fois plus souvent « chute du régime » que « chute du gouvernement » (3 094 contre 871 depuis 1990), et l’expression « changement de régime », décalque de la doctrine américaine du regime change, culmine dans les pages internationales en 2002 et 2003, au moment de l’invasion de l’Irak, puis en 2011, avec la guerre de Libye et le soulèvement syrien. Qualifier un pouvoir de « régime », c’est donc déjà suggérer qu’il a vocation à disparaître, et préparer le lecteur à accepter qu’on l’y aide, au besoin de l’extérieur.

Novlangue médiatique : Téhéran a un « régime », Riyad un « gouvernement »
Sur 100 mentions du pouvoir d’un pays dans la presse française en ligne, combien parlent de « régime » plutôt que de « gouvernement », de 2015 à 2025
Syrie
84 %
Biélorussie
82 %
Iran
77 %
Algérie
56 %
Arabie saoudite
36 %
Égypte
25 %
Russie
23 %
Chine
16 %
Turquie
15 %
Maroc
14 %
Qatar
10 %
Israël
3 %
Hongrie
3 %
États-Unis
1 %
Source : Gallicagram, une trentaine de titres de presse en ligne, comptages des Observateurs (octobre 2026). Comparaison des expressions « régime » et « gouvernement » suivies de l’adjectif de nationalité (« régime iranien », « gouvernement iranien »…), ce qui exclut les autres sens du mot.

Chacun est le « régime » de quelqu’un

Le mot fonctionne de la même manière dans toutes les bouches. Le Monde cite depuis 2015 à 153 reprises le « régime de Kiev » des communiqués du Kremlin, et à 63 reprises le « régime sioniste » des dirigeants iraniens. Chaque camp a ses « régimes », et comme on est toujours le con de quelqu’un, on est aussi toujours le « régime » de quelqu’un d’autre : le mot ne renseigne pas sur le pouvoir qu’il désigne, il renseigne sur le camp de celui qui parle.

La Confédération, elle, se garde de ce tri. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Suisse ne reconnaît en principe que des États, et non des gouvernements ( PDF) : lorsqu’un pouvoir change, Berne poursuit ses relations avec l’État concerné, au nom du principe d’effectivité. Une presse qui distribue les « régimes » et les « gouvernements » importe ainsi dans son vocabulaire un classement moral que la diplomatie suisse, fidèle à sa neutralité, s’interdit précisément de faire.

Pour notre part, nous écrivons « gouvernement » ou « autorités », et nous réservons « régime » pour parfois qualifier de façon ironique le système politique français actuel et ses médias, toujours prompts à qualifier les autres de « régimes ».

Méthode : comptages réalisés en octobre 2026 avec Gallicagram, en comparant les expressions « régime » et « gouvernement » suivies de l’adjectif de nationalité (« régime iranien » contre « gouvernement iranien », etc.), ce qui exclut les sens alimentaire, fiscal ou social du mot ; dans Le Monde, ces expressions relèvent pour 79 à 94 % des rubriques International et Politique. La France n’est pas retenue dans la comparaison, « régime français » désignant surtout des régimes sociaux.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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