Décryptage média : « controversé », le mot qui ne dit jamais qui conteste
En soixante ans, l’adjectif « controversé » a été multiplié par sept dans les colonnes du Monde, et toute la presse l’a adopté, de Libération à Valeurs actuelles, mais aussi la presse romande. C'est un mot particulier qui a un rôle précis : il ne nomme presque jamais ceux qui contestent.
Chaque week-end, nous décortiquerons désormais un mot du vocabulaire médiatique, de ceux qui reviennent si souvent qu’on finit par ne plus les remarquer. Le point de départ de cette série est le Dictionnaire de novlangue de Michel Geoffroy, publié par Polémia depuis 2009 et régulièrement enrichi depuis. Sa seconde édition faisait déjà de « controversé » un synonyme de « contesté ». Nous avons voulu aller plus loin que la définition et mesurer l’usage réel du mot.
Notre définition
Controversé, e (adj.) – Qualificatif qui annonce un désaccord sans dire qui le porte ni sur quoi il porte. Accolé à une personne, à une loi ou à une idée, il prévient le lecteur qu’il y a débat et dispense le journaliste d’en exposer les termes, en comptant sur le lecteur pour comprendre à demi-mot. Voisins : contesté, sulfureux, clivant, extrémiste.
Sept fois plus en soixante ans
Pour mesurer cet usage, nous avons utilisé Gallicagram, un outil de mesure du vocabulaire conçu par deux chercheurs français, qui compte les mots dans de grandes collections de journaux numérisés et rapporte chaque résultat au volume total de texte publié, ce qui neutralise la hausse du nombre d’articles. Dans les archives du Monde, l’adjectif apparaissait environ 4 fois par million de mots dans les années 1950 ; il en est à 31 dans les années 2010, avec un sommet en 2017, année où le quotidien l’a employé 1 179 fois. Dans le même temps, « contesté », longtemps quatre fois plus courant, n’a fait que doubler, passant de 18 à 39 occurrences par million de mots.
Le mot recule depuis ce sommet (22 par million en 2025), mais un cousin a pris le relais : « clivant », pratiquement absent du Monde avant 2000, y dépasse désormais 6 occurrences par million de mots.
De Libération à Valeurs actuelles
On pourrait croire à une manie propre à quelques rédactions. Hélas, les chiffres disent autre chose. Entre 2020 et 2025, Le Monde emploie le mot 27 fois par million de mots, Libération 26 fois, Le Figaro 24, le site de CNews 30, Valeurs actuelles 33 et La Croix 38. Sur la trentaine de titres en ligne que couvre l’outil, on compte quelque 126 000 occurrences depuis 2010, soit entre 8 000 et 11 000 par an. Le mot appartient au métier bien plus qu’à un camp, et c’est ce qui en fait un véritable marronnier.
Un désaccord sans auteur
Ce qui distingue « controversé » de « contesté » tient en un chiffre. Lorsqu’un journaliste écrit qu’une réforme est « contestée », il précise une fois sur quatre par qui : dans Le Monde depuis 1990, 24 % des occurrences sont suivies de la préposition « par ». Pour « controversé », la proportion tombe à 0,35 %, soit 88 cas sur près de 25 000, et l’on retrouve le même écart dans Le Figaro, dans Libération et dans l’ensemble de la presse en ligne. Le lecteur apprend qu’il y a débat sans savoir qui s’oppose, combien ils sont ni pour quelles raisons, ce qui fait de l’adjectif un mot commode : il installe une réserve sans obliger à l’argumenter.
S’il fonctionne aussi bien, c’est qu’il repose sur un sous-entendu. Écrire qu’un essayiste est « controversé », c’est signifier au lecteur qu’on se comprend sans avoir besoin d’en dire plus : le journaliste tient pour acquis que son public partage déjà le jugement qu’il ne formule pas, et le lecteur, invité à reconnaître un signal plutôt qu’à examiner des arguments, n’en demande pas davantage. Il y a là une forme de bêtise implicite, puisque le mot ne transmet aucune information et se contente d’établir une connivence, qui épargne à l’un l’effort d’expliquer et à l’autre celui de juger par lui-même.
La presse romande a suivi
La Suisse romande a connu le même mouvement. Les archives numérisées du Journal de Genève, de la Gazette de Lausanne et du Nouveau Quotidien, qui couvrent ces trois titres jusqu’à leur fusion en 1998 dans Le Temps, montrent une multiplication par 2,4 de l’usage du mot entre les années 1950 et 1990, contre 2,7 dans Le Monde sur la même période. Faute d’archive librement consultable pour les années suivantes, nous ne pouvons pas chiffrer l’usage actuel dans Le Temps ni dans les autres titres de la Confédération. La question n’est pourtant pas anodine pour un électeur appelé aux urnes jusqu’à quatre fois par an : devant un objet soumis au vote, savoir qui le combat et pourquoi constitue une bonne part de l’information dont il a besoin.
Pour notre part, nous ne l’employons pas. Lorsqu’une idée ou une personne est combattue, nous nous efforçons de dire par qui et pour quelles raisons, ce qui demande quelques lignes de plus mais renseigne au moins le lecteur, que nous ne prenons pas pour un imbécile.
Méthode : comptages réalisés en octobre 2026 avec Gallicagram, en additionnant les formes « controversé », « controversée », « controversés » et « controversées », rapportées au nombre total de mots publiés chaque année ; l’année 2026 est incomplète. La comparaison avec « contesté » n’est pas parfaite, ce participe appelant plus naturellement un complément d’agent que l’adjectif. Pour les archives suisses, dont le moteur de recherche confond « controversé » et le nom « controverse », seules les formes féminines ont été retenues. Nous avons pris pour référence Le Monde dans notre infographie, quotidien des élites françaises et mètre-étalon du politiquement correct, dont les archives numérisées remontent à 1944.
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