Neutralité : sa Suisse a trahi sa vocation historique
Inscrire la neutralité dans la Constitution pour restaurer la crédibilité de la Suisse : tel est l'enjeu de l'initiative populaire. Depuis la reprise des sanctions européennes en 2022, la Confédération n'est plus perçue comme impartiale par une partie du monde, et Genève voit s'éroder son statut de terre de médiation. En redonnant au peuple la maîtrise de cette doctrine séculaire, l'initiative veut rendre à la Suisse ce qui faisait sa force : la confiance de tous les camps.
Pendant des siècles, la neutralité helvétique n’était pas une posture passive, mais une doctrine d’État éprouvée. C’est parce que la Suisse refusait de choisir un camp qu’elle pouvait servir tous les camps – comme médiatrice, comme terre d’asile pour les négociations, comme dépositaire du droit international humanitaire.
Depuis 2022, ce contrat historique a volé en éclats. En reprenant les sanctions de l’Union européenne contre la Russie, le Conseil fédéral a tourné le dos à une tradition séculaire : il a fait de la Suisse une belligérante de facto dans un conflit qui n’était pas le sien. Ce n’est plus de la solidarité, c’est de la partialité. Et la partialité est précisément ce que la neutralité interdit.
Un Conseil fédéral sans garde-fous
La question centrale n’est pas seulement celle de la Russie ou de l’Ukraine. C’est une question institutionnelle fondamentale : qui décide de la neutralité suisse ?
Aujourd’hui, le Conseil fédéral peut, par simple décision administrative, aligner la Suisse sur les positions d’une puissance étrangère ou d’un bloc supranational. Sans vote parlementaire contraignant. Sans consultation populaire. C’est ce qui s’est produit en 2022, lorsque la Suisse a repris en bloc les sanctions européennes en l’espace de quelques jours. Cette dérive n’est pas seulement regrettable : elle est dangereuse pour la crédibilité à long terme de la Suisse.
L’initiative sur la neutralité vient corriger cette dérive. En inscrivant la neutralité dans la Constitution avec une portée normative claire, elle contraint le Conseil fédéral à respecter un cadre défini démocratiquement par le peuple souverain. Il ne s’agit pas d’entraver l’action gouvernementale, mais de la ramener dans les limites que la démocratie directe impose.
La neutralité : stratégie de défense, pas de capitulation
Ses détracteurs aiment à présenter la neutralité comme une lâcheté, un refus de prendre ses responsabilités face au mal. C’est une caricature qui méconnaît la réalité stratégique.
La neutralité est une doctrine de sécurité nationale. Elle garantit que la Suisse n’est pas entraînée dans des conflits qui ne la menacent pas directement. Elle préserve l’intégrité territoriale en faisant de la Suisse un espace hors jeu pour les belligérants. Elle protège les citoyens suisses à l’étranger en leur évitant d’être associés aux actes de guerre d’un camp ou de l’autre.
L’histoire le confirme : lors des deux conflits mondiaux, la neutralité a épargné à la Suisse des destructions incalculables. Pendant la Guerre froide, elle lui a permis de maintenir des relations avec les deux blocs, Est et Ouest, là où tous ses voisins étaient contraints de choisir. Renoncer à cette doctrine au nom d’une solidarité conjoncturelle, c’est sacrifier un bouclier stratégique séculaire sur l’autel d’une politique étrangère improvisée.
Les sanctions : un poison pour la neutralité
Le recours aux sanctions économiques constitue une rupture avec la tradition de neutralité intégrale.
Les sanctions ne sont pas un instrument neutre. Ce sont des armes économiques, utilisées pour contraindre, punir et affaiblir un État. Lorsque la Suisse gèle des avoirs, bloque des exportations ou interdit des transactions, elle ne se contente pas de « respecter le droit international » : elle prend activement parti dans un rapport de force. Elle devient un outil de pression au service d’un camp.
Pourquoi la Russie et d’autres États ne considèrent plus la Suisse comme neutre
C’est un fait, non une opinion : Moscou a officiellement retiré son accréditation à la Suisse comme État potentiellement médiateur. La raison invoquée est explicite – la Suisse a cessé d’être neutre aux yeux de la Russie en rejoignant le régime de sanctions occidental.
Ce n’est pas une réaction irrationnelle. Un pays soumis à des sanctions économiques d’un tiers ne peut raisonnablement pas accepter ce tiers comme arbitre. C’est une règle élémentaire de toute médiation : le médiateur ne peut être juge et partie. En adoptant les sanctions européennes, la Suisse s’est elle-même disqualifiée du rôle qui était le sien depuis des générations.
L’histoire fournit ici un contre-exemple lumineux. En 1973, lors de la guerre du Kippour, la Suisse avait refusé de laisser les avions américains de ravitaillement survoler son territoire – au grand dam de Washington. Ce refus, perçu comme une entrave à l’effort de guerre occidental, lui avait néanmoins permis de conserver la confiance des deux camps et de jouer un rôle actif dans les négociations de paix au Proche-Orient. Voilà la rigueur que l’initiative entend restaurer.
Rendre à la Suisse son rôle de médiateur
Genève reste le siège de dizaines d’organisations internationales. La Suisse abrite les Conventions de Genève et le CICR. Elle possède une infrastructure diplomatique unique et un savoir-faire dans l’accueil des négociations que nulle autre nation ne maîtrise au même degré.
Tout cela est en train de se déprécier. La crédibilité de la Suisse comme terre de négociation s’effondre dès lors que l’une des parties au conflit la perçoit comme hostile.
Si la Suisse perd définitivement sa crédibilité d’État neutre, Genève deviendra une capitale internationale ordinaire, comme il en existe d’autres. Son avantage comparatif – être le lieu où les ennemis peuvent se parler – disparaît avec la neutralité elle-même.
L’initiative sur la neutralité n’est donc pas un repli sur soi. C’est, au contraire, la condition pour retrouver une influence réelle sur la scène mondiale – non pas l’influence de celui qui donne des ordres, mais celle, plus précieuse et plus rare, de celui en qui tous ont confiance.
La Suisse n’a d’ennemis que ceux qu’elle se crée elle-même
Depuis une vingtaine d’années, le Conseil fédéral a multiplié les adjectifs (active, coopérative, solidaire…) accolés au mot neutralité pour justifier des mesures qui s’en écartent, tout en préservant l’illusion d’une neutralité intacte auprès de l’opinion publique.
En tant qu’État neutre universellement reconnu, la Suisse ne suscitait naturellement l’hostilité d’aucun pays. Pourtant, les choix du Conseil fédéral depuis 2022 ont créé chez certains États un profond sentiment d’injustice et de défiance, au point qu’ils ne la considèrent plus comme neutre.
Face à ce constat, il est urgent d’imposer des garde-fous au Conseil fédéral afin d’éviter qu’il poursuive une politique hostile à l’égard de certains États, qui achève de vider la neutralité suisse de sa substance.
Cette nécessité est d’autant plus évidente que l’exécutif suisse pratique une politique de sanctions à géométrie variable. Pourquoi sanctionner la Russie mais pas Israël ni les États-Unis ? Parce que l’exécutif ne défend plus l’intérêt commun, mais s’aligne sur le bloc occidental. Restaurer une diplomatie équitable, impartiale et cohérente exige un retour aux sources de l’identité helvétique. Sans cela, la Suisse perdra définitivement sa crédibilité internationale.
En conclusion, inscrire la neutralité dans la Constitution n’équivaut pas à imposer une conception rigide de ce principe à l’exécutif suisse. C’est dire clairement que cette doctrine appartient au peuple suisse, pas aux caprices conjoncturels d’un Conseil fédéral soumis à des pressions.
C’est redonner la parole à la Suisse dans un monde qui, parce qu’il est polarisé, a plus que jamais besoin de médiateurs crédibles. La Suisse n’a pas besoin de choisir un camp. Elle a besoin de rester elle-même.