Lyhanna, Elias : l’avertissement français à la Suisse
Les morts de Lyhanna et d’Elias ont provoqué en France bien davantage que de l’émotion : un scandale. Dans les deux affaires, le danger était connu et les institutions n’ont pas su l’arrêter. La Suisse protège globalement mieux ses enfants, mais Bonstetten, Lucie et les failles des dispositifs cantonaux interdisent toute autosatisfaction.
Lyhanna, 11 ans, a disparu le 29 mai 2026 dans le Gers. Son corps a été retrouvé six jours plus tard. Jérôme Barella, l’homme mis en cause dans son meurtre, avait déjà été visé par deux signalements, deux plaintes pour des délits à caractère sexuel et un licenciement pour comportement inapproprié envers une lycéenne. Une autre fillette l’accusait de viols. Sa plainte n’est arrivée au parquet d’Auch que près de trois mois après son dépôt, alors que sa mère venait aux nouvelles toutes les semaines, jusqu’à ce que les gendarmes la menacent de poursuites pour harcèlement si elle persistait ! C’est pourtant sa persévérance qui finit par déclencher l’enregistrement tardif du dossier.
Le prérapport des inspections de la justice et de la gendarmerie décrit un dossier mal orienté, privé de caractère urgent et laissé sans véritable suivi. Il pointe « des dysfonctionnements, tant au niveau du parquet d’Auch que de la compagnie de gendarmerie de Condom, qui n’ont pas permis une prise en compte des faits dénoncés le 18 août 2025 à la hauteur de leur gravité ».
Plaintes, profil inquiétant du suspect, insistance de la mère, le système avait tous les éléments pour arrêter Jérôme Barella. Il ne l’a pas fait et cette inaction a probablement coûté la vie à Lyhanna.
L’essentiel des violences contre les enfants se joue ailleurs, dans la famille : 55 % des violences physiques enregistrées contre des mineurs en France en 2024, 29 enfants de moins de 15 ans tués en Suisse dans un cadre intrafamilial entre 2019 et 2023. La question posée ici est plus précise : que vaut la protection que l’État doit à ses citoyens, particulièrement les plus vulnérables, lorsque le système judiciaire, policier ou éducatif a été alerté d’un danger imminent et que l’enfant reste exposé ? De part et d’autre de la frontière, la réponse achoppe sur les mêmes failles. Elles sont de trois ordres.
L’alerte ignorée
Le dossier Lyhanna est l’archétype de la première : un danger documenté, signalé, relancé semaine après semaine, et rien. La Suisse se croirait volontiers à l’abri. Depuis la réforme de 2013, des autorités interdisciplinaires, les APEA (Autorités de protection de l’enfant et de l’adulte), ont remplacé les anciennes autorités tutélaires, parfois composées de non-spécialistes, et le pays a jusqu’ici évité une crise publique comparable à celle de l’ASE française. Il aurait pourtant tort de croire ses institutions immunisées contre les mêmes aveuglements.
En 2010, à Bonstetten, un garçon de quatre ans a vraisemblablement été tué par son père. L’autorité tutélaire savait que cet homme avait déjà tenté de tuer un autre de ses fils. L’enfant avait été placé, puis rendu à son père sans nouvelle expertise spécialisée. L’enquête indépendante du canton de Zurich a dénoncé une distance professionnelle insuffisante et l’absence d’une véritable réévaluation du danger. Les APEA n’existaient pas encore ; leur création n’efface pas la leçon : suivre une famille et prononcer un placement ne suffisent pas si l’enfant est ensuite rendu au danger.
« La justice ne l’a pas protégé »
La deuxième faille est celle du danger identifié, jugé, puis relâché. En janvier 2025, Elias, 14 ans, a été tué dans le XIVe arrondissement de Paris à coups de machette, pour un téléphone. Les deux racailles de 16 et 17 ans, délinquants multirécidivistes connus depuis 2021, avaient commis en à peine deux semaines 19 infractions : vols avec violence, extorsions, escroqueries, port d’arme, etc. Le rapport de l’Inspection générale de la justice a relevé des carences dans l’évaluation du risque, le suivi éducatif et la coordination des services. Délicat euphémisme : le procureur avait requis un contrôle judiciaire, mais le juge des enfants l’a refusé, estimant que les auteurs avaient « exprimé des regrets ». La mère d’Elias a résumé l’affaire d’une phrase terrible :
« Ce ne sont pas les juges qui ont tué Élias, mais la justice ne l’a pas protégé ».
La Suisse a son précédent. Lucie, adolescente fribourgeoise de 16 ans, a été tuée en Argovie en 2009 par un homme déjà condamné pour tentative de meurtre et libéré sous condition quelques mois auparavant. Un accord entre sa famille et le canton d’Argovie a reconnu des lacunes dans cette remise en liberté, notamment l’absence d’une expertise externe de dangerosité. Dans les deux cas, la violence était établie par la justice elle-même. Elle n’a pas été contenue.
Le problème dépasse les décisions individuelles. Le droit pénal suisse des mineurs repose, comme l’approche française, sur l’éducation, le traitement et la prévention de la récidive. Ce choix devient une faiblesse lorsque les structures fermées, les places thérapeutiques, les éducateurs ou le suivi font défaut : une mesure restée lettre morte ne protège ni le jeune concerné ni ses futures victimes. Et cet accent mis sur l’éducation fait l’impasse sur une frange de la jeunesse, qui, faute de cadre familial stable et de références culturelles communes, est hermétique à toute mesure éducative. Les prévenus dans l’affaire Elias sont là pour le rappeler.
L’institution qui expose ceux qu’elle place
La troisième faille est la plus accablante : l’institution protectrice qui devient elle-même le lieu du danger. En 2025, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale a qualifié la protection de l’enfance française de « profondément et structurellement dysfonctionnelle » : mesures inexécutées, pénurie de familles d’accueil et d’éducateurs, contrôles défaillants. La prostitution de mineures placées en est le symptôme le plus cru : l’ASE (aide sociale à l’enfance) retire parfois une enfant à un milieu dangereux pour la mettre entre les mains de proxénètes qui opèrent en son sein ou aux abords de ses centres.
La Suisse ne connaît ni ASE nationale ni scandale équivalent, mais le phénomène existe aussi chez elle. Une enquête de la RTS évoquait une cinquantaine de situations connues à Genève et une quarantaine dans le canton de Vaud, dont des adolescentes vivant en institution, et fedpol avertit qu’il reste mal mesuré. La différence tient surtout à sa visibilité.
Le canton de Vaud a d’ailleurs déjà connu son affaire : une grave situation de maltraitance et d’abus sexuels découverte en 2018 concernait des enfants déjà suivis par le Service de protection de la jeunesse, pour lesquels des mesures socio-éducatives inefficaces avaient été maintenues sans retrait de l’autorité parentale ni placement protecteur. Dans son audit de suivi publié en 2025, la Cour des comptes constate des progrès, tout en relevant des services encore saturés et des pratiques insuffisamment harmonisées.
Car c’est bien là que la Suisse est vulnérable : le fédéralisme permet d’adapter les réponses aux réalités locales, mais disperse les responsabilités entre APEA, tribunaux, services cantonaux, communes, foyers et curateurs. Chacun peut accomplir sa tâche sans que l’enfant soit réellement mis à l’abri. Une mesure inexécutée, une place inexistante ou une évaluation tardive suffisent à transformer une protection juridique en fiction administrative.
La Suisse s’en tire mieux que la France. Elle ne peut pourtant pas regarder Lyhanna et Elias comme les produits d’un système étranger : à chacune de leurs failles répond un dossier suisse – Bonstetten, Lucie, l’affaire vaudoise. Danger connu, responsabilités morcelées, décision tardive, protection incomplète. Lorsqu’une institution attend le drame pour reconnaître ce qu’elle savait déjà, l’erreur devient un scandale d’État.