Neutralité : débat Jean-Daniel Ruch/Raphaël Mahaim, ce qui se joue vraiment le 27 septembre
Le 27 septembre, les Suisses se prononcent sur l'initiative « Sauvegarder la neutralité suisse ». Pour en débattre, L'Impertinent a réuni un ancien ambassadeur devenu défenseur du texte et un conseiller national Vert qui le combat. La surprise vient vite : sur le diagnostic, les deux hommes sont d'accord sur presque tout. C'est sur le remède que tout se joue – et c'est ce qui rend cet échange si inhabituel.
Le 27 septembre, les Suisses se prononcent sur l’initiative « Sauvegarder la neutralité suisse ». Pour en débattre, L’Impertinent a réuni un ancien ambassadeur devenu défenseur du texte et un conseiller national Vert qui le combat. La surprise vient vite : sur le diagnostic, les deux hommes sont d’accord sur presque tout. C’est sur le remède que tout se joue et c’est ce qui rend cet échange si inhabituel.
Le texte soumis au peuple veut inscrire dans la Constitution une neutralité « perpétuelle et armée » : pas d’adhésion à une alliance militaire, pas de coopération avec l’OTAN hors du cas d’une attaque contre la Suisse, pas de sanctions économiques ou diplomatiques contre un État belligérant – sauf celles décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU – et obligation d’utiliser la neutralité à des fins de médiation. Porté par Pro Suisse et l’UDC, il est rejeté par le Conseil fédéral et par le Parlement, sans contre-projet. Restent les citoyens.
Face à face, deux hommes qui connaissent le dossier de l’intérieur.
- Jean-Daniel Ruch a représenté la Suisse en Serbie, en Israël et en Turquie, avant d’être pressenti comme secrétaire d’État à la politique de sécurité – un poste auquel il a renoncé fin 2023, avant de quitter le DFAE. Auteur de Crimes et tremblements, fondateur du Centre de Genève pour la neutralité, il soutient l’initiative. Sa formule d’entrée donne le ton : il ne veut pas que la Suisse devienne « le Luxembourg des Alpes ».
- Raphaël Mahaim, avocat, conseiller national vaudois des Verts, membre de la Commission des affaires juridiques, s’y oppose. Mais pas pour les raisons qu’on attend d’un élu de gauche. Sa thèse : l’initiative ne changera juridiquement qu’une seule chose – et cette chose-là, il n’en veut pas.
Un débat qui ne se joue pas là où on l’attend
On imaginait un affrontement classique entre souverainistes et européistes. Ce n’est pas ce qui se produit.
Sur la volte-face de février 2022 – une décision prise un jeudi, inversée à 180 degrés le lundi suivant, sans explication publique convaincante –, les deux hommes s’accrochent sérieusement, mais chacun reconnaît que quelque chose n’a jamais été dit au peuple suisse.
Sur les milliards engloutis dans des équipements militaires étrangers, l’accord est total. Ruch aligne les chiffres et pose une question qui devrait embarrasser Berne : pourquoi l’affaire des Mirage avait-elle valu, à partir de 1964, une enquête parlementaire présidée par Kurt Furgler et le départ du chef de l’armement, du chef de l’état-major général puis du conseiller fédéral Paul Chaudet – alors qu’aujourd’hui, pour un scandale qu’il ne juge pas moindre, personne ne démissionne et aucune commission d’enquête n’est ouverte ? Mahaim ne conteste rien : il parle de « scandale d’État » et explique pourquoi la porte reste fermée.
Sur le deux poids, deux mesures du Conseil fédéral entre l’Ukraine et la Palestine, sur l’orientation des derniers rapports du DDPS – dont Ruch affirme qu’ils « auraient pu être écrits à Washington ou à Bruxelles » –, sur la dérive de l’« interopérabilité » avec l’OTAN, l’accord se répète, presque gênant à force d’évidence.
Alors où passe la ligne de fracture ?
Elle passe entre le signal et le texte. Ruch vote oui pour provoquer un coup d’arrêt : un vote de défiance qui obligerait l’administration et le Parlement à changer de logiciel. Mahaim répond que la seule conséquence juridique réelle du texte est l’interdiction des sanctions, et que le camp qui gagnera une initiative en tiendra la mise en œuvre – pas ceux qui rêvent d’autre chose. D’où le mot, lancé avec des excuses, qui fait sursauter l’ancien ambassadeur : il serait, dans cette campagne, l’« idiot utile » d’un projet qui n’est pas le sien.
À quoi Ruch oppose une objection que l’on entend rarement : et si le rejet de l’initiative était précisément le feu vert que certains attendent ?
Que l’on ne s’y trompe pas pour autant : l’entente n’est pas générale. Sur la Russie, les deux hommes se séparent nettement. Mahaim décrit une Russie « autoritaire et tyrannique », et voit dans l’agression de l’Ukraine la cause de la rupture ; Ruch juge cette lecture partielle et renvoie aux causes profondes du conflit. Ils divergent tout autant sur l’instrument des sanctions – inutile et discréditant pour l’un, utile mais mal employé pour l’autre – et sur l’ancrage européen de la Suisse. L’échange se tend, à la toute fin, sur une question qu’on n’attendait pas : faudrait-il appeler les Russes à l’aide si nos forêts brûlaient ?
Quelques moments à ne pas manquer
- L’engagement public que prend Raphaël Mahaim pour le lendemain d’un éventuel oui – et la raison pour laquelle Jean-Daniel Ruch pense qu’il ne pourra pas le tenir.
- Ce qui est arrivé à un ancien Premier ministre israélien qui envisageait un séjour en Suisse, raconté par celui qui était alors notre ambassadeur à Tel-Aviv.
- Le témoignage d’une militante valaisanne détenue par l’armée israélienne, et les trois mots que lui ont valus son passeport suisse.
- Pourquoi Jean-Daniel Ruch fait remonter la méfiance suisse envers la Russie à un assassinat commis à Lausanne en 1923 – et à un éditorial de la NZZ des années 1850.
- Ce que révèle le report, par le Conseil fédéral, de la votation sur la loi sur le matériel de guerre.
- Et, après le débat, une question qui n’a rien de rhétorique : la Suisse est-elle équipée pour affronter un incendie de forêt majeur ? Réponse en une comparaison qui restera : des Canadair ou des F-35 ?
Ce qui se joue vraiment le 27 septembre
Retirons le vernis de la campagne officielle. La question posée aux citoyens n’est pas de savoir si la Suisse restera « un peu » ou « beaucoup » neutre. Elle est de savoir qui fixe désormais notre politique étrangère et de sécurité.
Le constat, dans ce débat, est dressé par les deux camps, ce qui lui donne un poids que nul ne pourra écarter d’un revers de main. Un jeudi de février 2022, le Conseil fédéral confirme une ligne qui fonctionnait depuis huit ans. Le lundi, il la renverse à 180 degrés – et n’a toujours pas dit au peuple pourquoi. Le département de la défense produit des rapports où les ennemis désignés de la Suisse sont ceux de Washington. Des milliards partent dans des équipements étrangers dont certains ne fonctionnent pas, sans qu’aucun responsable ne rende de comptes, là où l’affaire des Mirage avait, en 1964, emporté un conseiller fédéral. Ce n’est pas une divergence d’appréciation entre gens de bonne compagnie : c’est un dessaisissement.
Reste la seule vraie question, et le débat la pose frontalement. Face à cette dérive, que fait-on ? Jean-Daniel Ruch répond que le 27 septembre est l’unique occasion, à portée de main, de siffler la fin de la récréation : un vote populaire que ni le Conseil fédéral ni le DDPS ne pourront ignorer. Raphaël Mahaim, lui, mise sur le travail parlementaire – celui d’une minorité dont il reconnaît lui-même qu’elle frappe depuis des années à une porte que personne n’ouvre.
Entre un instrument que le peuple tient dans sa main et une porte qui reste close, chacun mesurera le sérieux des deux options. Un non, sur ce point les deux invités ne se contredisent guère, sera lu à Berne comme un quitus : circulez, continuez.
Regardez ce débat en entier. Il vous armera pour la campagne qui vient et il vous dira, mieux que n’importe quelle brochure fédérale, ce que l’on vous demande réellement d’approuver ou d’arrêter le 27 septembre.
Débat produit par L’Impertinent