lundi 15 juin 2026
LesObservateurs.ch
Menu
En direct
Politique

La gauche contre les peuples ? La thèse radicale de Xavier Moreau

Immigration de masse, intégration supranationale, disqualification des oppositions, mise au ban des dissidents : pour Xavier Moreau, ces phénomènes ne sont pas des accidents de l'histoire mais les manifestations contemporaines d'une même matrice idéologique. Cette thèse éclaire d'un jour nouveau les débats qui traversent aujourd'hui la Suisse comme l'ensemble du monde occidental.

Dimitri Fontana
31 mai 2026
8 min de lecture

Le 14 juin pro­chain, les Suisses se pro­non­ce­ront sur l’i­ni­tia­tive popu­laire « Pas de Suisse à 10 mil­lions ». Une fois encore, les lignes de frac­ture appa­raissent clai­re­ment. D’un côté, ceux qui consi­dèrent que la cohé­sion natio­nale, la maî­trise démo­gra­phique, la pré­ser­va­tion des infra­struc­tures, l’ac­cès au loge­ment, le niveau des salaires et la démo­cra­tie directe consti­tuent les fon­de­ments mêmes de la pros­pé­ri­té suisse.

De l’autre, ceux qui conti­nuent de défendre un modèle repo­sant sur une immi­gra­tion tou­jours plus impor­tante, une ouver­ture accrue des fron­tières, une inté­gra­tion ren­for­cée aux struc­tures euro-atlan­tiques et une adap­ta­tion per­ma­nente des peuples aux exi­gences de la mon­dia­li­sa­tion.

Au-delà des slo­gans de cam­pagne, ce cli­vage révèle deux visions du monde dif­fi­ci­le­ment conci­liables. La pre­mière consi­dère que la poli­tique doit avant tout pro­té­ger un peuple, un ter­ri­toire et des ins­ti­tu­tions héri­tées de l’his­toire. La seconde estime que les iden­ti­tés natio­nales, les fron­tières et les sou­ve­rai­ne­tés doivent pro­gres­si­ve­ment s’ef­fa­cer devant un pro­jet plus vaste, por­té au nom du pro­grès, de l’ou­ver­ture et de l’u­ni­ver­sel.

Pour­tant, der­rière les chiffres de l’im­mi­gra­tion, les pro­jec­tions démo­gra­phiques ou les débats éco­no­miques, une ques­tion plus fon­da­men­tale est posée aux Suisses : qui décide encore de l’a­ve­nir du pays ? Le peuple lui-même ou des élites per­sua­dées de savoir mieux que lui ce qui est bon pour son ave­nir ?

Dans ce débat dont les argu­ments semblent immuables, toute cri­tique de l’im­mi­gra­tion de masse est rapi­de­ment asso­ciée à la peur, au repli ou à la xéno­pho­bie. Les inquié­tudes popu­laires sont volon­tiers dis­qua­li­fiées au nom du pro­grès, de l’ou­ver­ture ou des néces­si­tés du mar­ché.

C’est pré­ci­sé­ment ce méca­nisme que Xavier Moreau démonte dans Le Livre noir de la gauche fran­çaise. Plus qu’un essai poli­tique, cet ouvrage, qui se lit très faci­le­ment, se pré­sente comme une vaste enquête his­to­rique visant à iden­ti­fier ce que l’au­teur consi­dère comme l’ADN pro­fond de la gauche fran­çaise depuis plus de deux siècles.

Si le livre s’in­té­resse d’a­bord à la France, le lec­teur suisse ne tar­de­ra pas à recon­naître des débats qui lui sont fami­liers. Immi­gra­tion, sou­ve­rai­ne­té, rap­port au peuple, place des ins­ti­tu­tions supra­na­tio­nales, légi­ti­mi­té des réfé­ren­dums lors­qu’ils contre­disent les attentes des élites : les lignes de frac­ture décrites par Moreau tra­versent aujourd’­hui l’en­semble du monde occi­den­tal. La gauche suisse, long­temps ancrée dans des réa­li­tés propres à la Confé­dé­ra­tion, par­tage désor­mais avec ses homo­logues fran­çaise, alle­mande ou bruxel­loise une large par­tie de sa matrice idéo­lo­gique. C’est ce qui rend cette lec­ture par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rante à quelques jours d’une vota­tion appe­lée à déter­mi­ner le visage démo­gra­phique, poli­tique et cultu­rel de la Suisse du XXIe siècle.

Une religion politique plus qu’une famille partisane

Dès les pre­mières pages, Xavier Moreau annonce la cou­leur. Son objec­tif n’est pas d’é­tu­dier les pro­grammes de la gauche contem­po­raine ni d’op­po­ser méca­ni­que­ment la gauche à la droite par­le­men­taire actuelle. Il cherche plu­tôt à mettre au jour une logique idéo­lo­gique com­mune tra­ver­sant les siècles.

Pour l’au­teur, la gauche se défi­nit moins par ses pro­po­si­tions concrètes que par une cer­ti­tude fon­da­men­tale : celle d’in­car­ner le sens de l’His­toire, le pro­grès et le Bien. Une convic­tion qui lui per­met­trait de se consi­dé­rer comme inves­tie d’une mis­sion supé­rieure, au-des­sus des inté­rêts par­ti­cu­liers et par­fois même au-des­sus de la volon­té popu­laire.

Cette pré­ten­tion morale consti­tue, selon Moreau, le véri­table fil conduc­teur reliant les Jaco­bins d’hier aux pro­gres­sistes d’au­jourd’­hui.

Quand le peuple cesse d’avoir raison

L’un des thèmes les plus frap­pants du livre concerne le rap­port ambi­gu entre­te­nu par la gauche avec le peuple. Offi­ciel­le­ment, elle parle en son nom. His­to­ri­que­ment, elle pré­tend défendre les plus modestes. Mais selon l’au­teur, cette alliance se rompt dès lors que les classes popu­laires refusent d’emprunter la voie que les élites pro­gres­sistes ont tra­cée pour elles.

De la Ter­reur révo­lu­tion­naire aux Gilets jaunes, l’au­teur décèle une constante : lorsque le peuple s’é­carte de la ligne idéo­lo­gique offi­cielle, il cesse d’être célé­bré pour deve­nir sus­pect. Igno­rant, réac­tion­naire, mani­pu­lé ou insuf­fi­sam­ment édu­qué, il doit alors être cor­ri­gé, réédu­qué ou contour­né.

Cette grille de lec­ture trouve aujourd’­hui un écho par­ti­cu­lier dans les débats euro­péens sur l’im­mi­gra­tion, la sou­ve­rai­ne­té ou les ques­tions iden­ti­taires.

Changer la politique ou changer le peuple ?

C’est sans doute l’une des thèses les plus fortes du livre.

Pour Moreau, l’im­mi­gra­tion de masse n’est pas seule­ment un phé­no­mène démo­gra­phique ou éco­no­mique. Elle consti­tue éga­le­ment une réponse poli­tique à l’ef­fon­dre­ment du lien his­to­rique entre la gauche et les classes popu­laires. L’au­teur reprend ain­si, en fili­grane, la notion de « pro­lé­ta­riat de sub­sti­tu­tion », selon laquelle les peuples euro­péens seraient pro­gres­si­ve­ment rem­pla­cés comme sujet poli­tique pri­vi­lé­gié par de nou­velles clien­tèles élec­to­rales jugées plus favo­rables au pro­jet pro­gres­siste ou plus rede­vables.

Cette idée per­met selon lui de com­prendre pour­quoi cer­taines for­ma­tions poli­tiques semblent aujourd’­hui davan­tage pré­oc­cu­pées par l’in­té­gra­tion de popu­la­tions nou­vel­le­ment arri­vées que par les pré­oc­cu­pa­tions expri­mées par les classes popu­laires autoch­tones.

Cette ana­lyse éclaire sous un jour par­ti­cu­lier les débats actuels autour de la crois­sance démo­gra­phique, de l’im­mi­gra­tion et du mul­ti­cul­tu­ra­lisme.

De la Révolution française à Bruxelles

L’autre grande thèse de l’au­teur consiste à voir dans la gauche fran­çaise une force fon­da­men­ta­le­ment uni­ver­sa­liste.

Selon lui, les Giron­dins vou­laient expor­ter la Révo­lu­tion. Les répu­bli­cains de la IIIe Répu­blique pré­ten­daient expor­ter la civi­li­sa­tion. Les pro­gres­sistes contem­po­rains entendent désor­mais dif­fu­ser les droits de l’homme, les normes supra­na­tio­nales et les valeurs du mul­ti­cul­tu­ra­lisme.

Les dis­cours changent. La logique demeure.

Xavier Moreau consi­dère que cette volon­té per­ma­nente d’é­tendre un modèle idéo­lo­gique au-delà des fron­tières explique l’adhé­sion récur­rente de la gauche aux grands pro­jets supra­na­tio­naux et son rap­port sou­vent méfiant à la sou­ve­rai­ne­té natio­nale.

Pour un lec­teur suisse, habi­tué à la neu­tra­li­té, au fédé­ra­lisme et à la démo­cra­tie directe, cette réflexion ne manque pas d’in­té­rêt.

Une élite convaincue d’incarner le Bien

L’ou­vrage prend toute sa cohé­rence lors­qu’il aborde ce que Moreau consi­dère comme la source intel­lec­tuelle pro­fonde de la gauche moderne.

L’au­teur fait remon­ter ses ori­gines à cer­taines concep­tions reli­gieuses issues de la Réforme pro­tes­tante, notam­ment l’i­dée d’é­lec­tion et la convic­tion qu’une mino­ri­té éclai­rée serait appe­lée à gui­der le reste de la socié­té. Pour lui, la Révo­lu­tion fran­çaise n’a pas véri­ta­ble­ment rom­pu avec cette vision du monde : elle l’a sim­ple­ment sécu­la­ri­sée.

Dieu dis­pa­raît, mais les élus demeurent. L’É­glise s’ef­face, mais une nou­velle clé­ri­ca­ture appa­raît. Le salut des âmes laisse place au salut de l’hu­ma­ni­té.

Même si cette démons­tra­tion peut sus­ci­ter la dis­cus­sion, elle per­met de com­prendre l’i­dée cen­trale du livre : la gauche ne serait pas seule­ment un cou­rant poli­tique par­mi d’autres, mais une véri­table reli­gion sécu­lière, per­sua­dée de déte­nir la véri­té morale et his­to­rique.

Dans cette pers­pec­tive, l’op­po­si­tion poli­tique cesse d’être un débat entre inté­rêts légi­times, elle devient un affron­te­ment entre le Bien et le Mal, entre le pro­grès et l’obs­cu­ran­tisme. Celui qui conteste le sens de l’His­toire n’est plus sim­ple­ment un adver­saire : il devient un héré­tique.

Cette grille de lec­ture éclaire d’un jour par­ti­cu­lier cer­tains phé­no­mènes contem­po­rains. Les cam­pagnes de dénon­cia­tion média­tique, les mises au ban pro­fes­sion­nelles, les accu­sa­tions infa­mantes lan­cées contre les dis­si­dents, ou encore l’im­pos­si­bi­li­té crois­sante de débattre serei­ne­ment de sujets comme l’im­mi­gra­tion, l’i­den­ti­té ou la sou­ve­rai­ne­té prennent alors une dimen­sion qua­si reli­gieuse. Les excom­mu­ni­ca­tions rem­placent les réfu­ta­tions. Les ana­thèmes tiennent lieu d’ar­gu­ments. Les bûchers ne sont plus dres­sés sur les places publiques mais dans les médias, sur les réseaux sociaux ou au sein des ins­ti­tu­tions.

Pour Moreau, la gauche contem­po­raine conti­nue ain­si de fonc­tion­ner selon une logique héri­tée des anciennes reli­gions de salut. Elle ne cherche pas seule­ment à gou­ver­ner ; elle pré­tend dis­tin­guer les justes des cou­pables, les consciences éclai­rées des retar­da­taires de l’His­toire. Dès lors, toute oppo­si­tion devient sus­pecte par nature. Si le peuple refuse la direc­tion qui lui est assi­gnée, c’est qu’il a été trom­pé, mani­pu­lé ou qu’il n’a pas encore atteint le degré de conscience requis.

Cette cer­ti­tude morale consti­tue, selon l’au­teur, le véri­table moteur des grandes croi­sades pro­gres­sistes contem­po­raines. Hier la Révo­lu­tion, puis la colo­ni­sa­tion au nom de la civi­li­sa­tion, ensuite les droits de l’homme uni­ver­sels, aujourd’­hui le mul­ti­cul­tu­ra­lisme, la gou­ver­nance supra­na­tio­nale ou la décons­truc­tion des iden­ti­tés natio­nales : les objets changent, mais la convic­tion demeure. Celle d’une avant-garde inves­tie d’une mis­sion supé­rieure et per­sua­dée d’œu­vrer pour le bien de l’hu­ma­ni­té, y com­pris contre l’a­vis des peuples concer­nés.

Un livre pour comprendre le présent

Le lec­teur trou­ve­ra dans Le Livre noir de la gauche fran­çaise un ouvrage réso­lu­ment mili­tant. Xavier Moreau n’y dis­si­mule jamais ses convic­tions ni ses pré­fé­rences poli­tiques. Son objec­tif n’est pas de pro­duire une syn­thèse uni­ver­si­taire neutre, mais de pro­po­ser une contre-his­toire de la gauche fran­çaise.

Mais l’in­té­rêt du livre réside avant tout dans le fait qu’il four­nit une grille de lec­ture par­ti­cu­liè­re­ment sti­mu­lante pour com­prendre plu­sieurs phé­no­mènes contem­po­rains : la délé­gi­ti­ma­tion crois­sante des inquié­tudes popu­laires, l’adhé­sion des élites aux struc­tures supra­na­tio­nales, le recours à l’im­mi­gra­tion comme réponse à des pro­blèmes éco­no­miques ou démo­gra­phiques, ou encore la dif­fi­cul­té crois­sante à accep­ter les ver­dicts démo­cra­tiques lors­qu’ils contre­disent les orien­ta­tions pro­gres­sistes.

À quelques jours d’une vota­tion appe­lée à façon­ner l’a­ve­nir démo­gra­phique de la Suisse, ces ques­tions dépassent lar­ge­ment le cadre fran­çais. Elles touchent au cœur même du débat poli­tique euro­péen : qui décide encore, au nom de qui, et dans l’in­té­rêt de qui ?

Acheter en ligne

Le Livre noir de la gauche fran­çaise, Xavier Moreau, 182 pages, éd. Strat­pol (2021). À retrou­ver sur payot.ch

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.