France : qui peut faire pire que Macron ? La présidentielle 2027 à l’épreuve du théorème de la nullité
Depuis 1958, chaque président de la République a trouvé le moyen de faire regretter son prédécesseur. La règle n’a jamais souffert d’exception et la présidentielle de 2027 lui offre déjà un candidat à sa mesure : Raphaël Glucksmann.
C’est une vieille plaisanterie de comptoir chez nos voisins français : chaque président est pire que le précédent. Nous avons voulu la vérifier avec tout le sérieux dont notre rédaction est capable, et le résultat a dépassé nos espérances, au point qu’il faut désormais parler d’un théorème, dont il ne reste plus qu’à prédire le terme suivant.
La démonstration
De Gaulle avait placé la barre très haut avec des institutions taillées à sa mesure et pour lui survivre. Cela n’aura pas duré : c’est sous Georges Pompidou que la descente aux enfers a commencé. Son gouvernement, avec Valéry Giscard d’Estaing aux Finances, a fait voter en 1973 la loi sur la Banque de France, à laquelle ses détracteurs imputent l’obligation faite à l’État d’emprunter sur les marchés, et la dette publique, tombée à son plus bas en 1972, n’a guère cessé de remonter depuis ; la France n’a d’ailleurs plus présenté de comptes publics à l’équilibre depuis 1974. Devenu président, Giscard – l’homme du regroupement familial – a poursuivi la pente, l’accordéon entre les mains et les diamants de Bokassa entre les dents.
François Mitterrand l’a dévalée en deux septennats, – passons sur le bilan politique catastrophique – faisant passer l’endettement public de 22 % du PIB en 1981 à 55,5 % en 1995, et son montant de 110 à 663 milliards d’euros. La gabegie et le clientélisme socialistes dans toute leur splendeur…
Le soi-disant gaulliste Jacques Chirac, qui avait appelé à voter oui à Maastricht en 1992 contre une bonne partie de son propre camp, a vu les Français rejeter en 2005, à près de 55 %, le traité constitutionnel européen qu’il leur soumettait ; son héritier naturel Nicolas Sarkozy – élu sur un programme de droite et appliquant une politique de gauche – a réglé le problème en faisant adopter l’essentiel de ce texte par la voie parlementaire, sous le nom de traité de Lisbonne, sans plus consulter personne. Sous leurs deux présidences, l’endettement public est passé de 55,5 % du PIB en 1995 à 64 % en 2007, puis à 90 % en 2012. Que l’on y voie l’indignité des hommes ou la politisation des juges, le fait que l’un soit devenu le premier ancien président condamné et l’autre le premier à dormir en prison en dit long, en tout cas, sur l’état du régime.
François Hollande, qui s’est fait éconduire en direct à la télévision par une collégienne rom de quinze ans, Leonarda Dibrani, à qui il proposait de revenir en France sans ses parents, a vu son règne jalonné de gaffes telles qu’on ne pensait pas pouvoir assister à pire dégringolade. C’était sans compter sur le populaire Emmanuel Macron, qui use des Premiers ministres comme d’autres usent des petits mouchoirs, pour toucher le fond à 15 % d’opinions favorables au début du mois ; son successeur, s’il veut respecter la tradition, devra donc inaugurer la popularité négative, comme l’économie française a déjà inauguré la croissance négative, avec un recul du PIB de 0,2 % au premier trimestre.
Les chiffres sont plus cruels encore que les anecdotes : depuis Giscard, chaque président a rendu les clés de l’Élysée avec plus de dette qu’il n’en avait trouvé, jusqu’aux 119 % du PIB atteints à la fin du mois de juin par le Mozart de la finance ; c’est la seule constante de la Ve République qui n’ait jamais déçu.
Le successeur idéal
Pour prolonger la série, il fallait donc trouver plus fort que Macron, et la gauche sociale-démocrate s’en est chargée en désignant le 11 octobre Raphaël Glucksmann, avec 79 613 voix, soit 66,17 % des suffrages, autrement dit par l’équivalent d’un Stade de France, lors d’un scrutin où les non-adhérents devaient payer 15 euros pour avoir le droit de voter. Après deux anciens de la banque Rothschild, Georges Pompidou et Emmanuel Macron, la République tient enfin son saltimbanque : essayiste, documentariste, habitué des plateaux et ancien conseiller spécial du président géorgien Mikheïl Saakachvili, lequel a depuis écopé de lourdes peines de prison, ce qui fera au candidat un sujet de conversation tout trouvé avec Nicolas Sarkozy en plus de leur fascination commune pour les États-Unis et l’OTAN.
« Quand je vais à New-York ou à Berlin, je me sens plus chez moi culturellement, que quand je me rends en Picardie. »
Raphaël Glucksmann, 20 octobre 2018, sur le plateau d’Arte (28 Minutes)
Le saltimbanquier Glucksmann porte d’ailleurs exactement le même projet que le banquier Macron. Il promet de tourner la page du macronisme, ce qui consiste chez lui à tourner la page sans changer de livre : ses adversaires n’ont aucune peine à le présenter comme un double du président sortant, cosmopolite, pro-européen et pro-ukrainien comme lui, dont il ne se distingue guère que par son envie d’alourdir les droits de succession, ce qui, de la part d’un héritier, ne manque pas de panache. Son manifeste veut faire de la France le moteur d’une « Europe souveraine », une souveraineté qui s’exerce chez lui à Bruxelles, et de préférence par d’autres.
Nous le croyions inélectable, ce qui prouve que nous avions encore des illusions. Selon l’Ifop, il gagne trois points et fait jeu égal avec Édouard Philippe, à 14 %, ce qui n’a rien d’un exploit : l’ancien Premier ministre, costume gris, cravate grise et charisme assorti, tient du mannequin de vitrine interchangeable, si transparent que les sondés doivent parfois chercher où il se trouve sur la photo. Les enquêtes citées par l’agence Reuters laissent même espérer à Glucksmann une place au second tour, où Marine Le Pen le battrait.
Marine ? Il y a encore du boulot…
Les patriotes qui comptent sur Marine Le Pen pour briser la série feraient bien de modérer leur enthousiasme, du moins pour le moment. Redevenue éligible après sa condamnation en appel, le 7 juillet, la favorite possède un talent rare pour se saborder à la première occasion : après avoir raté le débat de 2017 face à Emmanuel Macron, elle a laissé filer les hauts fonctionnaires brillants qu’elle avait su un temps rassembler autour d’elle – à défaut d’avoir coupé les têtes qui dépassent comme elle sait si bien le faire. Elle redoute tant la diabolisation qu’elle passe plus de temps à rassurer ceux qui ne voteront jamais pour elle qu’à convaincre ceux qui pourraient le faire.
Son entourage ne vaut guère mieux et ne se parle plus guère que par voie de presse : « marinistes » et « jordaniens » semblent passer le plus clair de leur temps, entre deux sessions de bilboquet, à se balancer les uns les autres de façon anonyme dans de vagues journaux de gauche – au RN, c’est une tradition – et lorsque Mediapart reçoit de vieux messages attribués à Jordan Bardella, qui les conteste, c’est le député Jean-Philippe Tanguy lui-même qui désigne d’anciens membres du parti comme source probable. Comme le dit le proverbe, dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es… Avec une telle équipe, on ne voit pas très bien comment elle pourrait faire quoi que ce soit pour redresser le pays en 2027. À moins de mettre en place un gouvernement de salut public, composé de différentes personnalités de la droite dite « hors les murs » ?
Poutine à la rescousse
Heureusement, il reste Vladimir Poutine, accouru au chevet d’un régime à l’agonie, pour reprendre le mot que les dirigeants et les médias français réservent d’ordinaire au Kremlin. Depuis que le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé des « menaces lourdes » d’ingérence sur la présidentielle, il ne se passe guère de semaine sans qu’un candidat en sursis vienne expliquer sur un plateau que l’ours russe est la cause de tous ses malheurs.
Gabriel Attal a ainsi porté plainte contre des vidéos et de fausses unes attribuées à l’opération prorusse « Matriochka », dont chaque faux reportage a recueilli, selon le collectif Antibot4Navalny, quelques centaines de vues organiques, soit nettement moins que les électeurs de la primaire de Raphaël Glucksmann. Faire de Poutine le grand électeur de la présidentielle offre un double avantage : on n’a plus à expliquer pourquoi les Français vous haïssent, et l’on laisse entendre que le Kremlin juge votre carrière digne d’intérêt, ce qui n’est pas donné à tout le monde.
Le remède des sept sages
Le mal tient moins aux hommes qu’à la fonction : la Ve République remet l’essentiel du pouvoir à un seul élu – vieil héritage monarchique, un costume manifestement devenu trop grand pour les prétendants à l’Élysée –, qui doit promettre davantage que le sortant pour se faire élire, si bien que la déception grandit à chaque mandat. Remplacer un Macron par un Glucksmann ou par n’importe quel autre présomptueux éphémère n’ajoutera qu’un épisode à la série.
La Confédération s’épargne ce supplice depuis 1848. Sept conseillers fédéraux y gouvernent ensemble, et le président, élu pour un an par l’Assemblée fédérale, n’est qu’un premier parmi ses pairs, chargé surtout de serrer des mains. Guy Parmelin, élu par 203 voix sur 210, cédera la place en janvier à Ignazio Cassis, suivant un tour de rôle connu d’avance, sans meeting, sans primaire à 15 euros et sans le moindre suspense. Ils ne sont peut-être pas exempts de reproches, on y reviendra, mais ça a le mérite de fonctionner. La France, qui se prétend une démocratie, ferait peut-être bien de revoir son modèle et de s’inspirer de la seule, de l’unique, de la nôtre !
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